‹ NéronChapitre 141 sur 205 · I. Pausanias. Corinlhie, ch. xxxvii · texte numérisé non relu

I. Pausanias. Corinlhie, ch. xxxvii

disposées autour de la barrière, se dirigeaient vers le portique à l’entrée du stade, prenaient leurs places et s’élancaient après dans la lice tous en même temps. Ils partaient à droite, et la borne qu'il fallait tourner était à l’autre extrémité du stade. En parcourant ce premier côté de la lice, qui était une terrasse laite de main d’homme, ils passaient devant les juges, devant la statue d’IIippodamie, et ils arrivaient près d’un autel rond consacré à un génie nommé Taraxippus. Ce génie était la terreur des concurrents. Arrivés à cet endroit de la course, les chevaux s’effrayaient à ce point qu’ils renversaient souvent les chars et les écuyers. Ils avaient à subir cette première épreuve quelques moments avant que de franchir la borne, près du tombeau d’Endymion, et l’adresse des coureurs était souvent en défaut. Dans le stade de Némée, c’était aprèsavoir doublé la borne que se présentait l'obstacle disposé pour effrayer les chevaux. Au moment où ils tournaient -dans le second côté de la lice, ils voyaient devant eux une roche, rouge, dont l’éclat les épouvantait, A Olympie, ce second côté de la lice était une colline de hauteur médiocre et naturellement disposée pour les courses.

Néron, qui voulait se signaler, entra dans le 6tade sur un char trainé par dix chevaux. Ils s'élancèrent au départ d'un élan si impétueux qu’il fut renversé dans la poussière. Il s’obstina néanmoins à continuer la course; mais les secousses étaient si violentes qu’il ne put aller jusqu’au bout; il descendit de son char et il fut néanmoins proclamé vainqueur. L’histoire ne nous .fournit pas de plus amples détails ni d’autres explications de ce fait; mais en réfléchissant à l’astuce des Grecs, à leur mépris pour le génie romain, à leur haine contre Néron qui dérobait les statues de leurs temples et les prix de leurs concours, il est aisé de comprendre qu’ils n’ont pas perdu

ccttc belle occasion de se moquer et de railler César. Pausanias ne dii pas pourquoi les chevaux s’effrayaient en passant devant l'autel de Taraxippus, et comme l’action de ce génie est loin d’être prouvée il faut chercher une explication. On peut supposer que dans le côté droit de la lice, qui était une terrasse travaillée avec soin, on avait pratiqué des voûtes où les intendants des jeux pouvaient faire entendre sous les pas des chevaux des bruits qui les épouvantaient. C’était un moyen secret d’intervenir dans les courses pour favoriser ceux qui avaient gagné leur protection. Néron fut cette fois victime de la perfidie des Grecs, heureux d'humilier en lui le génie des Romains, leurs maîtres injustes et leurs indignes rivaux. Quand il vint dans l'Attique, il n’osa se présenter ni aux petits mystères d’Agra, aux bords de l’Ilissus, ni aux grands mystères d’Éleusis. La dernière initiation était ouverte la nuit par un héraut proclamant l’exclusion des profanes et de ceux qui étaient souillés par un crime. Néron craignit d’entendre cette voix. Le paganisme n’avait point de mystères, mais beaucoup de secrets; contrairement à la religion chrétienne, qui n’a point de secrets, mais de grands mystères : or, comme le secret qui cache ordinairement la perversité humaine est plus à craindre que le mystère, voile inévitable de la grandeur de Dieu, Néron (il sagement de s’abstenir. Les Grecs l’auraient mystifié à- Eleusis comme ils l’avaient berné à Olympie. A Delphes il consulta l’oracle et fut assez content d’Apollon ; il avait tant fait pour lui que le Dieu se montra bienveillant et sembla prédire un long règne à Néron. Plus tard la prêtresse ayant changé de ton jusqu’à le mettre au rang d’Alcméon et d’Oreste, César, qui l’avait d’abord gratifiée d'une grosse somme, s’irrita trèsfort contre le Dieu. Il acheta le territoire de Cirrha, qui dé-

Vin DE NÉKON

pendait du temple, pour en donner les champs aux soldats; il fit plus : pour détruire l'oracle il vicia la vertu des exhalaisons qui réveillaient l'esprit prophétique de la sibylle. On égorgea par son ordre quelques hommes au bord du trou d’où s’élevait la fumée mystérieuse, et après l’avoir rempli de sang et de cadavres, il défia le dieu de résister à cette profanation *.

La gratification accordée à la sibylle, quand ii la trouva bien disposée pour lui, ne fut pas la seule que les Grecs obtinrent de Néron. Plusieurs particuliers eurent part à ses libéralités, et la Grèce entière reçut de lui le seul don qui pût la consoler de sa gloire et de sa puissance perdues. A l’exemple de Flaminius, vainqueur de Philippe, César rendit la liberté aux Grecs. Le consul républicain avait fait annoncer la grande nouvelle au peuple par son héraut; l’empereur la proclama lui-même pendant la célébration des jeux Isthmiques. Les villes de la Grèce recouvrèrent alors le privilège de nommer leurs magistrats et d’être administrées par eux. Dion méprise les présents du prince et semble les subir comme une dérision; mais les peuples en jugèrent autrement, et les écrivains les plus autorisés, Pausanias et Plutarque, se sont montrés reconnaissants du bienfait. Plutarque étudiait à Delphes sous le philosophe Ammonius quand Néron visita la Grèce. Il dut voir •les proscriptions, les spoliations et les meurtres que Dion Cassius reproche à César. Pourquoi donc fausanias et Plutarque ont-ils traité ce prince avec une faveur marquée qui contraste avec la sévérité des autres historiens?... N'y a-t-il pas dans cette indulgence un témoignage favorableà Néron?...

On l’accuse néanmoins d’avoir proscrit les plus riches par-

t. Oraculum delcril, hominibus ad os ipsum ex quo spiritus dei exalabat, interfectis. Dion Cassas. Liv. I.XIII. c(|. xiv.

VIH DE NÉRON

ticuliers pour s’emparer de leurs dépouilles. Néron osa piller une seconde fois les temples de la Grèce que ses envoyés avaient déjà spoliés. 11 exila son frère de lait Tuscus, coupable de s’étre baigné dans les thermes construits à Alexandrie pour l’empereur qu'on y attendait. Paris, le pantomime, fut condamné à mourir, parce que cet affranchi, qui donnait au prince des leçons de danse, ne lui avait pas révélé les secrets de son art. Dion Cassius nous donne tous ces détails qu’il faut reproduire malgré sa flagrante partialité. Elle éclate surtout dans la façon dont il raconte le percement de l’isthme de Corinthe entrepris par Néron.

La pensée de donner à travers l’isthme qui joint l'Attique an Pôloponèse, un passage aux navigateurs qui allaient de la mer Adriatique et de la mer Ionienne dans la mer Égée, avait son utilité et sa grandeur. Démétrius, le preneur de villes, le dictateur César et Caligula avaient voulu exécuter ce projet. On disait que cette résolution était la cause mystérieuse de leur fin tragique. Néron ne s’arrêta pas à cette considération et il entreprit rèsolûment d’unir le golfe de Corinthe au golfe de Salamine. Dion assure qu’il blessait en cela l’opinion commune. Des ouvriers qu’on avait réunis autrefois étaient allés à ce travail avec répugnance. Aux premiers coups de pioche donnés pour ouvrir le sol, le sang avait jailli de la terre, des lamentations et des mugissements s’étaient fait entendre, et* des spectres nombreux étaient apparus1. Néron eut à lutter contre le souvenir de ces prodiges, et c’est pour cela, d’après Dion, qu’il vint sur les lieux commencer les travaux de ses mains impériales, afin que chacun fût entraîné par son exemple.

t. Dion Cassius. Liv. LXI1I, ch. iti.

Lucien est, à notre avis, bien plus dans le vrai quand il nous dit que Néron fut inspiré par la vue des lieux *. Il lui vint en idée d'imiter les grands rois qui avaient forcé, par des travaux gigantesques, la nature à servir leurs projets. La Grèce, réjouie •par les fêtes dont sa présence était l’occasion et par la liberté qu’il lui avait rendue, pouvait continuer plus sûrement et avec

plus d’éclat ses glorieuses destinées, maintenir son influence,

être un centre intellectuel et comme un banquet où viendraient s'asseoir tftus les autres peuples; devenir enfin une patrie commune où la civilisation et les arts sauraient perpétuer la mémoire des bienfaits et des succès de Néron. Après les efforts incessants que les Césars s'étaient imposés pour étouffer le volcan républicain dont les dernières éruptions avaient ébranlé le monde, Néron, le croyant épuisé, se persuadait avec raison que le moment ôtait venu d’illustrer et d’embellir par des travaux cette paix romaine que son autorité maintenait sur l’univers.

Le jour marqué pour l’inauguration de l’entreprise, il sortit de la tente qu’on lui avait dressée. Il chantait l'hymne d’Amphitrite et de Neptune et des stances en l’honneur de Mélicerte et de Lcucothoé. Le gouverneur d’Achaïe lui présenta une pioche d’or, et César s’avança pour commencer les travaux au milieu des applaudissements, des chants et des cris de joie. Il frappa la terre par trois fois, puis il ordonna aux ouvriers de travailler avec ardeur i. Ils étaient fort nombreux, au diro des historiens, puisque les malfaiteurs détenus dans toutes les prisons de l’empiro furent employés à ce travail, et que Vespasien envoya six mille Juifs, jeunes et robustes, choisis parmi les prisonniers.

t. JVtron ou te Percement de l'itlhme. Lucien, ch. lxxviii. .

Démôtrius le Cynique, alors exilé do Rome, rencontra parmi les travailleurs le philosophe Musonius, ce chevalier romain exilé, comme nous l’avons dit, dans l’Ile de Gyare. Démétrius le reconnut au milieu des malfaiteurs, et comme il déplorait de le retrouver dans une position«si peu digne de lui : ' • Tu t'affliges lui dit Musonius, de me voir piocher la terre » pour le percement de l’isthme ; aimerais-tu mieux m’en- » tendre chanter sur un théâtre en jouant de la cithare,

» comme Néron?... >

On était au travail depuis quelques jours à peine, quand l’ordre de ne pas aller plus loin arriva de Corinthe où séjournait l’empereur. Il avait déjà reçu d’Hélius, son affranchi, qui

le remplaçait à Rome, des lettres qui lui donnaient avis d’nne

grande conspiration tramée contre son pouvoir. Hélius le suppliait de hâter son retour. Néron avaitd'abord répondu que les intérêts de sa gloire étaient les plus pressants, et qu'ils le retenaient dans la Grèce. Mais celte fois l'affranchi arrivait en personne pour révéler à César les dangers qui le menaçaient. Voici par quels nouveaux crimes Néron avait mis le comble aux haines généreuses dont il était l’objet et à l’audace des ambitieux qui convoitaient l’empire. Hélius et Polyclètc, qui gouvernaient Rome en l’absence du prince, n’exerçaient ce grand pouvoir, Hélius, que pour proscrire les citoyens les plus recommandables, et Polyclète que pour les dépouiller. On disait à ce propos que le peuple romain avait deux Nérons à subir. En môme temps, la gouvernante de Sporus, Galvia Crispinilla, exploitait le pouvoir impérial pour s’enrichir des dépouilles de la Grèce.

Quand celte odieuse mégère et ses amis, honorés de la confiance du prince, convoitaient les terres et les trésors de l’homme le plus important de la province, voici comment ils

procédaient : un délateur, secrètement dévoué à leurs intérêts, accusait celui qu'ils voulaient dépouiller; consultés alors par César, ils trouvaient l'homme coupable. César ordonnait sa mort, et les familiers du prince partageaient entre eux ^dépouilles de la victime. Ainsi l'odieux de tous les crimes s’accumulait sur la tôle de Néron, et de sourdes rumeurs annonçaient l’orage qui devait l’engloutir.

C’est ici que Dion Cassius place les monstrueuses débauches de Néron. Son infâme union avec Sporus se serait accomplie pendant son voyage en Grèce. Rien ne s'y oppose en vérité; il y a même une sorte de vraisemblance et de justice dans ce fait. Le pays où ces abominations avaient eu droit de cité méritait d’être souillé par ce scandale.

Pendant son séjour en Grèce, Néron attira Corbulon auprès de lui par une lettre presque filiale. Aussitôt qu’il eut appris l’arrivée du grand homme à Cenchrées, port de Corinthe dans le golfe de Staminé, il lui envoya l’ordre de mourir. A cette noire ingratitude, après une fidélité inébranlable et des services si glorieux, Corbulon se repentit de sa vertu. Il regretta peut-être d’être resté sourd à la voix de Rome et de l’Occident qui l’appelaient comme un libérateur. Austère et simple devant la mort, l’homme de la discipline se traita rudement, Sans déclamation et sans faiblesse. Il se perça de son épée, et fidèle même à sa dernière heure à la concision militaire du commandement, il ne dit qu’un mot : digmis, je l’ai mérité1.

Dion, qui ne va pas au fond des choses, pense que Néron fit tuer ce grand homme pour n’avoir pas à rougir devant lui de se montrer sur la scène en costume de chanteur4. Il vaut

t. Corbulo ut nianilatum N'zronis intellexit, glatlium acccpil, scijuc fortilcr perculiens, ait : dignus. Uiun Cassius. Liv. i.XIII, eli. xvu.

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