CHAPITRE VII
La mémoire de Néron. — Un faux Néron s'empare de l'He de Cythnc. — Asprénas surprend l’imposteur et le fait tuer; on porte le corps à Home, où il est reçu et enseveli avec respect. — Douille sépulture de Néron. — Autre faux Néron, nommé Tcrentius. — 11 est accueilli chez les Partîtes.
— Vingt ans après la mort de Néron, un troisième aventurier usurpe son nom. — Les Partîtes menacent Donatien de s'armer pour leur ancien allié.
— Terreur mêlée au souvenir de Néron. — Un de ses historiens le voit en rêve et meurt. — Les chrétiens le croient enchaîné sous terre attendant l'antechrist. — Sainte-Marie du Peuple. — Jugements divers sur Néron.
La mémoire d'un homme est en quelque sorte le prolongement de sa vie; elle constitue un seconde existence qui a ses vicissitudes comme la première. Ce serait donner aux lecteurs une histoire incomplète que d’oublier en finissant de mentionner la popularité de Néron, qui dura plus que son règne. Les longs regrets dont le peuple honora son souvenir témoignaient en sa faveur, et nous devons, par respect pour la vérité, en tenir compte, aussi bien que de l’horreur immortelle qui s’attache à ce nom. Après avoir raconté la vie du dernier César avec une sincérité complète, nous essaierons de faire connaître les jugements divers que les historiens et les philosophes ont
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portés sur lui; et de toutes ces opinions, parmi lesquelles l’auteur de ce livre osera risquer la sienne, le lecteur pourra se faire une juste idée de Néron.
Le peuple romain s'obstina follement à espérer son retour. Vingt ans après sa mort, sous Domitien, on l'attendait encore. On le croyait vivant, et trois aventuriers purent intéresser à leur sort Rome et l’empire en usurpant son nom.
Pendant le règne de Galba la Grèce et l'Asie furent étrangement troublées. Le bruit courut que Néron allait reparaître. Ce Néron était selon les uns un esclave de Pont, selon les autres un alTranchi italien. Il chantait, jouait de la lyre et ressemblait au prince dont il prétendait usurper le rang. Quelques déserteurs et des esclaves fugitifs, séduits par ses promesses, consentirent à s’embarquer avec lui. La tempête les poussa dans l'ilc de Cythne où se trouvaient alors des soldats qui revenaient d’Oricnt. L’imposteur gagne les uns, fait tuer les autres, arme les esclaves et pille les marchands. Dès qu’il se fut emparé de Plie la terreur se répandit au loin, et la puissance de ce nom magique mit en éveil tous les esprits.
Ces bruits se fortifiaient chaque jour, quand Asprènas, nommé gouverneur de la Galatio par Galba, vint relâcher à l’île de Cythne avec deux trirèmes de la flotte de Misène. Les triérarques sont aussitôt mandés de la part de Néron. Ils se rendent, feignent de se laisser gagner à ses promesses et s’engagent à parler aux soldats. Mais en quittant le faux Néron ils vinrent au contraire rendre compte à leur chef de ce qu’ils avaient vu. Asprènas ordonna de saisir le vaisseau et de tuer l’imposteur quel qu’il fût *. Cet ordre prouverait que Galba et ses partisans n'étaient pas très-convaincus de la mort de
1. Cujus cohortationc ( Asprcnatis), oxpngnata navis, ot intorfoclus quisquis ille erat. Tacite. Hut., liv. Il, clup. h.
Néron, on qu’ils croyaient le peuple capable de se soulever pour cei homme, s’il retrouvait en lui quelque chose du dernier César. Ce premier aventurier avait la chevelure de Néron et la férocité de sa physionomie. On porta son corps en Syrie, puis à Rome où le peuple le reçut avec respect. La seule incertitude rendit vénérables les restes de cet imposteur. Au milieu des horreurs de la guerre civile, ni Othon ni Yitellius n’empêchèrcnt qu’on rendit à ce corps les honneurs funèbres, et c’est par là que s’expliquent les deux tombeaux de Néron, l’un sur la colline des jardins, aujourd’hui le Pincio ; l'autre à cinq milles de Rome, à gauche de l’ancienne voieCassia.
Le second de ces imposteurs, nommé Térentius, était né en Asie; il ressemblait beaucoup à Néron. Il avait sa figure, sa voix, et jouait de la cithare comme lui. Le roi desParthes, fort irrité contre Titus, n’eut pas honte de donner asile à cet homme et de le traiter avec honneur. Il parlait même d’armer en sa faveur et de le ramener à Rome où le peuple l’attendait i. Il parut enfin un troisième faux Néron pendant le règne de Domitien. C’est encore chez les Parthes que nous retrouverons cet aventurier, qui pourrait bien n’êtrc que la reproduction du second. Si les rois d’Orient se passionnaiént encore pour la cause de Néron, c’est que la mémoire et le nom de ce prince étaient toujours chers aux Romains. Les Parthes menaçaient encore l’empereur de défendre par les armes les droits de leur ancien allié. Ce fut avec beaucoup de peine que Domitien obtint d'eux, après de longues négociations, que cet homme lui fût livré. Vers ce même temps, il fit mourir Épaphrodite, l’ancien affranchi de Néron, celui-là même qu’on disait l’avoir achevé après qu’il se fut percé de