‹ NéronChapitre 16 sur 205 · I- Siltonï. lu Caligula, ch. v · texte numérisé non relu

I- Siltonï. lu Caligula, ch. v

négligea rien pour fixer sur lui les regards et les espérances des Romains. On disait secrètement dans le peuple, sans doute à l’instigation d'Agrippine, que MessalineetClaude avaient voulu faire assassiner Domitius. Ils voyaient dans ce jeune homme un rival de leur fils; mais les Dieux l'avaient protégé. Au moment où les meurtriers s’avançaient pour le frapper, un dragon, sorti de son lit, les avait effrayés et mis en fuite. Néron, que son esprit railleur mettait à l'abri de ces inventions, avouait volontiers qu'on n’avait jamais vu dans sa chambre qu'un serpent. Agrippine, au contraire, voulut donner de la consistance à ces bruits. Elevée dans le grand monde de la politique et des affaires, elle savait que le pouvoir est fort peu de chose par lui-même sans l'influence et sans l’autorité ; elle comprenait que le prestige doit toujours s’allier à l'empire pour en faciliter l'exercice comme pour en garantir la durée.

Elle fit donc porter à Néron, dans un bracelet d'or, une peau de serpent trouvée prés de son lit. Lejeune Domitius resta paré et muni de ce bijou comme d’un talisman jusqu’au jour où le remords d’avoir tué sa mère lui fit repousser tout ce qui réveillait cet horrible souvenir. Il le chercha plus tard aux jours de sa disgrâce; mais alors il ne le trouva plus *.

Messaline comprit enfin qu’elle avait une rivale d’autant plus dangereuse que le fils de son ennemie se montrait déjà comme un prétendant à côté de Britannicus. La ruine d’Agrippine et du jeune Domitiusfutalors résolue au fond de soncœur; mais elle portait en elle-même des dangers plus imminents, et des ennemis autrement redoutables : le poids de son infamie et la fatalité de ses passions. Dégoûtée des plaisirs par la facilité des adultères, elle voulut relever par le crime ses

1. Trustas de Saint-Ahand, Commentaires sur /' Histoire des Empereurs. Tome I"r, au mol Agrippine, pag. 194.

débauches de chaque jour. Elle aima follement le beau Silius ; et. profitant de l'absence de Claude, la femme de l’empereur épousa son amant à la face des Dieux et des hommes. Opinion publique viciée, mœurs corrompues, caractères amoindris, toutes lescirconslances qui signalent la décadence d’un peuple, ont dû se produire à la fois pour qu'un tel scandale fût possible. Une sorte d’indifférence et de découragement universels protégeait Messaline; les vestales osèrent la défendre. Il fallut que Narcisse fit preuve d’habileté, de résolution et d’audace pour perdre des coupables que la seule réprobation publique devait accabler.

Au milieu d'une cour indécise, devant un public distrait et près d’un maître consterné, Narcisse osa commander et sut agira propos. Il ramena Claude à Rome, éloigna Messaline, repoussa la grande vestale, et soutint l’indignation chancelante de César. Puis, voyant que ce faible mari, épuisé par l'effort, allait succomber fi la douceur de rentrer dans la servitude et le repos accoutumés, il ordonna de tuer Messaline au moment même où Claude voulait que la malheureuse vint se justifier.

On laissa dire César et on le mit à table. Claude se coucha tranquillement pour dîner; il but et mangea avepson intempérance ordinaire. Narcisse profita de ce moment pour lui annoncer que c'en était fait de Messaline. Il ne répondit rien, et sans demander aucune explication, il prit la coupe que lui présentait l’échanson. Bientôt, abruti par le vin et gorgé de pâture, il tomba sur le dos respirant à peine et dans un état d'ivresse complète. Unde ses esclaves vint alors introduire uuq plume dans son gosier pour provoquer les vomissements. On usait tous les jours du même moyen pour le soulager; après quoi, il recommençait bravement son repas; s’il était trop

-î VIE DE NÉRON

faible, on l'emportait dans sa chambre et on le couchait.

À quelque temps de là, quand personne ne parlait plus de Messaline, Claude, au moment de se mettre à table, demanda pourquoi madame ne venait pas dîner. Depuis ce moment, la mémoire de Messaline parut entièrement effacée de son esprit.

Aussitôt la grande affaire dans Rome et au Palatin fut de savoir quelle femme, parmi les plus nobles matrones, aurait l’honneur d’épouser ce César ridicule et doux. Par la mort de Messaline, Claude restait privé de celte servitude intérieure qui était une nécessité de sa nature : il avait hâte de reprendre le joug. Aussitôt qu’Agrippine vit la place vide, avec celle justesse d’appréciation qui l’avait jusques-là tenue éloignée de la cour, elle comprit que son heure était venue; et tout à coup, sans hésitation, elle monta fièrement au Palatin pour s'emparer delà toute-puissance.

Toutefois, les obstacles qui s’élevaient devant son ambition étaient grands. Il n’y avait pas d’exemple qu’un oncle eût épousé sa nièce. Des rivales aussi considérables qu’elle, par la noblesse et par la beauté, lui disputaient, non pas le trône, car un reste de mœurs républicaines tenait les femmes éloignées des affaires, mais le lit impérial. Enfin, le plus influent des affranchis de Claude, Narcisse, qui venait de précipiter Messaline, recommandait Élia Pétina au choix du prince dont elle avait déjà gouverné la maison. L’odieux du divorce injuste qui l’avait éloignée de Claude, revenait tout à Messaline.

Quand les affranchis songèrent à marier César pour la quatrième fois, il était presque sexagénaire. Après le portrait que les philosophes, les poêles et les historiens nous ont tracé de lui, Claude n’était pas un mari désirable. Cependant les plus belles et les plus nobles parmi les grandes dames de I aristocratie romaine sollicitèrent l’honneur de sa couche.

Juvénal, qui nous représente la femme d'un patricien traversant plusieurs rangs de spectateurs pour aller, sur les hauts degrés du cirque, rejoindre un vieux gladiateur borgne et manchot, nous dit, comme désespérant d’expliquer cette démence : elles aiment le fer *. Qu’aimaient donc les illustres matrones qui intriguaient auprès des affranchis pour épouser leur débile César? La domination, sans doute : la domination et le fer c’est une et même chose.

Parmi celles qui briguèrent cet honneur dans les meilleures conditions pour l’obtenir, on en distinguait trois : elles méritaient qu’on débattit sérieusement leurs litres et leurs bonnes qualités. C’étaient Lollia Paulina, qui, pendant quelques jours seulement, avait été l’épouse de Caligula ;Élia Pétina, seconde épouse de Claude, répudiée par lui sans motif sérieux, et enfin la nièce de César, Agrippine, dans tout l’éclat de sa jeunesse et de sa beauté. Il en fut délibéré dans le conseil privé de l’empereur. Narcisse, qui avait déjà vu Élia dans la maison de Claude, parla pour elle le premier: Élia Pétina rentrait dans une position qu’elle avait occupée; ni la famille ni le règne du prince n’en seraient troublés. Calliste fit valoir à son tour les avantages personnels de Lollia Paulina : elle n’avait pas d’enfant, et ceux du prince ne trouveraient pas en elle une marâtre. Dans les raisons produites par Narcisse et par Calliste on voit poindre le désir d’écarter Agrippine. Pallas parla pour elle : il soutint que sa fécondité éprouvée, son rang et sa naissance devaient fixer le choix du prince.

Les motifs qui avaient porté l’ambitieuse Agrippine à mettre Pallas dans ses intérêts ne sont pas douteux : elle devait aimer en lui sa manière haute et fière d’entendre le gouvernement;

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