CE QUE C’ÉTAIT QU’ÊTRE CÉSAR
Des diverses magistratures en vigueur chez les Romains. — Le jeu de ces institutions les rend maîtres du monde. — César usurpe tous les pouvoirs. Son intolérable fierté. — Dix ans de guerre chez les barbares, lui donnent l'idée de s’inféoder le peuple et les soldats. — Clémence de César plus coupable que la cruauté de Sylla. — César pouvait prolonger la république. — Les étrangers le pleurèrent. — Sa cruauté basse à l'égard de Vercingétorix. — Qu'il faut juger sévèrement ces sortes de héros. — Dernières défaillances de César. — Pouvoir exorbitant de ses successeurs. — Hypo:risie d'Auguste et de Tibère. — Franchise et bonté de Néron. — Il règne libéralement et sans arrière-pensée,
De toulcs les grandes magistratures créées par les Romains pour gérer la chose publique, celle qui tient la place la plus importante dans leur histoire, c’est le consulat. Après la chute des Tarquins, ce fut la continuation du pouvoir royal. Deux consuls, nommés par le peuple pour un an, administraient alternativement et rendaient la justice dans Rome. Hors de Rome ils ajoutaient la hache aux faisceaux des licteurs, et commandaient despotiquement les armées. Ils avaient droit de vie et de mort sur leurs soldats qu’ils pouvaient faire décimer.
Plus tard vinrent les tribuns, institués pour défendre les droits du peuple et des particuliers. Leurs maisons étaient ouvertes nuit et jour aux citoyens qui jiouvaient à toute heure
VIE DE NÉRON tîl
leur demander secours. Les tribuns surveillaient le sénat et leur personne était sacrée. Ils avaient le droit de s’opposer à la promulgation des lois et de tenir en échec le sénat et le peuple lui-même. Le veto des tribuns appliqué aux jugements du sénat et du peuple en matière criminelle, équivalait au droit de grâce et sauvait les condamnés.
Entre les consuls et les tribuns, revêtus de pouvoirs tout politiques, se placent les censeurs, exerçant une autorité morale sur les particuliers de toutes les classes et de tous les ordrpsde l’État. Ils surveillaient les mœurs publiques et la vie privée de chacun; le dénombrement des citoyens, forcés de comparaître à leur tribunal, était fait par eux tous les cinq ans. Les censeurs examinaient la conduite des sénateurs; cl tel chevalier qui ne soignait pas son cheval, tel jeune patricien qui prolongeait son célibat, était censuré, exclu de son ordre, et relégué dans les tribus les plus infimes : de citoyen il devenait tributaire, œrarius. L’importance du Romain, dans la république, se mesurait à sa moralité, et les censeurs, juges suprêmes en cette matière, avaient le droit de désigner, parmi les hommes les plus recommandables, le prince du sénat.
Aucun privilège, aucun pouvoir n’étaienl attachés à ce tilr purement honorifique; mais on regardait ce prince comme le chef de l’aristocratie romaine; if n’avait d'autre' avantage que de parler le premier dans le sénat, où son opinion était toujours d’un grand poids dans la discussion des affaires. Tels étaient la considération et le respect attachés â cette dignité, que les premiers Césars se contentèrent presque toujours de cette appellation de prince, la préférant au titre trop éclatant et trop glorieux d imperator. Los triomphateurs seuls, et les généraux victorieux, étaient proclamés empereurs par leurs soldats.
Ui
Au nombre des personnages les plus importants de la République, il faut compter le souverain-pontife, ordinairement choisi par le collège des prêtres. Tout ce qui regarde les cérémonies religieuses, publiques ou privées, était réglementé par lui. Il habitait prèsdu forum un palais nommé la Rêgia. On y voyait des tables de marbre, où, par ses soins, les événements importants de chaque année étaient relatés en peu de mots. Le grand pontife choisissait les vestales, surveillait leur conduite, et avait seul le droit de les châtier de sa main. Sa personne était sacrée et les censeurs eu x-mômes ne pouvaient le blâmer en quoi que ce fût. Seul, dans la République, il échappait à leur contrôle.
Au-dessus de toutes ces dignités était la dictature, magistrature suprême, réservée pour les grandes occasions et pour les extrêmes périls. Avertis par le sénat, les consuls se démettaient de leurs fondions et nommaient un dictateur. Son pouvoir était absolu. Tous les emplois devenaient vacants, toutes les charges, sauf le tribunat, étaient supprimées : le dictateur, seul, gouvernait la chose publique. Cette puissance extraordinaire n’était déléguée que pour six mois.
Ce fractionnement de la puissance publique et ces divers modes de l’exercer selon les circonstances, permirent aux différentes classes dont se composait la cité romaine, d’être dignement représentées et servies. Par celte division des pouvoirs, tous les membres de ce corps vigoureux avaient la faculté de se mouvoir à la fois; l’action entretenait les forces, la rivalité les augmentait, et Rome, incessamment renouvelée par le jeu de ses institutions, put sullirc à la conquête du monde.
Elle atteignaiLson plus haut degré de puissance et de gloire quand César parut. Il sortait vainqueur d'une guerre forini-
dablc pendant laquelle touloà les lois divines et humaines venaient d’être violées. Hors de Rome et dans Rome il avait anéanti tout ce qui lui était contraire. Le soin qu’il prenait de répéter sans cesse que tous les crimes sont permis pour arriver à l’empire, nous autorise à croire que son ambition n’a jamais reculé devant rien *.
Pendant son consulat il déroba dans le capitole trois mille pesants d’or qu’il remplaça par du cuivre doré, d'un poids égal. Aucun général romain n’abusait comme lui, pour amasser des richesses, du commandement des armées et des magistratures. Dans l'Espagne ultérieure, il rançonna celui qu’il venait remplacer et les alliés du peuple romain se virent extorquer par lui des sommes considérables. Dans la Lusitanie, il pilla comme un barbare des villes qui lui avaient ouvert leurs portes; dans les Gaules, il démolit des cités entières pour en retirer plus de butin. Il spolia les temples et les sanctuaires remplis d’oiïrandcs et de dons. Do cette manière, dit Suétone, il ramassa de l’or en abondance; mais il fit plus encore : il vendit aux peuples et aux rois l'alliance du peuple romain. Ces immenses richesses servirent à gagner ses lieutenants et ses soldats, à corrompre dans Rome les sénateurs et les chevaliers; il étendait ses largesses jusque sur les esclaves de ceux qu’il voulait associer à sa fortune. Marcellus et Caton, qui se préparaient à l'accuser, l’auraient fait condamner à l’exil; César n’osa pas rentrer dans la vie privée. Il n’avait qu’un moyen de se soustraire à l'indignation des honnêtes gens et à la vindicte des lois, c'était de se sauver dans le pouvoir absolu et de couvrir toutes ces iniquités par une dernière usurpation. Les amis de César, les tribuns Clodius et