VIE DE N È II ON
étaient l'éternel effroi du peuple romain; aux jours des extrêmes périls, un Gaulois et une Gauloise étaient enterrés vivants dans le Forum pour apaiser les dieux. L'homme qui représentait la Gère indépendance des Gaules, dut exercer une égale fascination sur celui qui personnifiait le génie romain. Vercingétorix fut le plus grand obstacle à la fortune de César, l'adversaire assez redoutable pour l’arrêter dans ses projets; trois cent mille hommes s'étaient levés à sa voix; à ce moment, César douta peut-être de sa fortune et ressentit une impression de crainte. Voilà ce que la férocité do l'orgueil ne saurait pardonner. L’homme qui avait tenu en échec la destinée de César et fait arriver le péril si près de son cœur, celui-là était le rival de nature, l’ennemi de race, il devait mourir. Au lieu de s'honorer lui-même dans un si noble ad* versaire, César fut vulgairement haineux et se vengea lâchement de notre héros avec tout le cynisme de la cruauté romaine.
Le souvenir de Vercingétorix proteste énergiquement dans notre esprit contre l'admiration que la générosité de César inspire. Cette mort prouve qu'il n’y avait pas ombre de vertu dans les brillantes qualités du Romain. II était clément par goût et magnanime par plaisir; que son humeur change, vous le verrez suivant la circonstance, le plus féroce des Romains contre l'humanité, le plus hardi des barbares contre Home. César, comme le dit Plutarque, n’a jamais su se commander à lui même; la grandeur morale lui a manqué. Entre le paganisme épuisé et le christianisme naissant, il apparut; il établit, sur les ruines des religions, des mœurs et des lois, un pouvoir de fait formidable; mais pour qu'un homme ait pu s'élever à ce haut point de puissance politique, il a fallu que l’humanité fût descendue au degré moral le plus bas.
La paix universelle, la fin des discordes civiles, la trêve entre les nationalités rivales sont, il est vrai, le bienfait immédiat de l'Empire romain ; mais cet heureux résultat fut suivi d’une prostration générale, d'un affaissement universel qui livra le vieux monde à l’invasion du christianisme et des barbares. Tout ce que Rome nous a transmis de bon et de vivant, nous vient de la République. Les colonies qu'on essaya de fonder sous les empereurs, s’établissaient péniblement pour disparaître aussitôt : Tacite nous en dit les raisons *. Ce fut le vieil esprit romain conservé dans les municipes de l’Italie et fondu avec l’élément chrétien, qui donna naissance à ces grandes Républiques du moyen-âge, si vivantes et si glorieuses pendant plusieurs siècles. Estimons-nous heureux à notre tour, que l’amour de l’indépendance, l'esprit gaulois et la bravoure des aïeux, aient survécu à la conquête de César et à l’influence de l'Empire romain.
Ni la gloire ni le génie des hommes exceptionnels ne doivent nous rendre indulgents pour les scélératesses et les vices que leur supériorité fait ressortir au lieu de les voiler. 11 ne faut pas que celte supériorité nous impose; dans un temps où la libre pensée de chacun peut nier impunément . et diminuer L)ieu, il n’y a pas à se gêner avec les grands hommes. Ouvriers aveugles de la Providence qui les pousse, ils n’ont jamais le mot de leur destinée. Ils ignorent absolument l'excellence de l’œuvre qu'ils accomplissent. Dieu fait travailler et marcher devant lui les conquérants comme des serfs attachés à la glèbe des champs de bataille, et quand ils ont fait leur journée, il les renvoie, les humilie, et brise parfois comme verre ces grands ambitieux qui le servaient à leur insu. César