‹ NéronChapitre 37 sur 205 · Tacite, jlunate*. livre XIV, chap · texte numérisé non relu

Tacite, jlunate*. livre XIV, chap

esl sans contredit celui d’entre eux qui tien l le plus de place dans l’histoire. Son action et son autorité se firent sentir sur tous les points du monde civilisé, et sa fortune fut la grande émotion do siècle. Après avoir clos magnifiquement les destinées de Rome païenne, il prépare l’avenir de l’humanité. En ne reconnaissant qu’un maître les nations se préparent à n’adorer qu'un dieu. Jésus-Christ est précédé par Jules-César. Toutes les nationalités brisées viennent se confondre dans l’unité de l’Empire romain, et c’est par une commune servitude qu'elles sont préparées à la fraternité humaine.

Qui oserait faire honneur à César de ces résultats si étrangers à ses vues? qui oserait prétendre qu’il en eut le plus vague pressentiment! La gloire et la vprtu de César sont dans la franchise de son ambition qu'il ne dissimula jamais, dans son courage indomptable à poursuivre les projets conçus, dans son génie à comprendre que l’empire était nécessaire pour contenir Rome et le monde et que lui César devait le fonder.

Mais quand on considère que ce génie prodigieux, cette audace inouïe et cette fortune si haute sont restés inaccessibles à toutes les ambitions, on comprend qu’il ne faut glorifier qu’avec une extrême réserve ces hommes dont on ne peut s’approprier par l'imitation que la dépravation et les crimes. Le succès de César dépassa de beaucoup ses espérances, et rien ne peut être comparé à sa gloire que son étonnement après le succès. Le peu de satisfaction qu’il eut à se voir le maitre du monde le rendit presque indifférent à Rome et à lui-même. L’ardent génie de cet ambitieux infatigable pour qui vouloir et agir étaient une et même chose, s’évanouit dans une vanité ridicule que rien ne pouvait satisfaire et dans une défaillance que rien ne pouvait stimuler. Ce fut le châtiment de ce sublime égoïste, qui n’avait combattu que pour lui.

Aussitôt qu’il n’a plus à s’occuper que du bien public, il n'a de goût à rien. Sa rie l'importune, il n’attend que la mort, il la désire presque, on dirait que c’est pour éviter le suicide qu'il se livre à ses meurtriers.

César avait laissé toute son énergie dans son œuvre; l’empire tel qu'il l'avait établi constituait une concentration de puissance et de gloire que rien ne put affaiblir, ni les révolutions, ni les crimes, ni la défaillance de ceux qui vinrent après lui. Aucun d’eux n’eut à passer le Ilubicon une seconde fois : bien au contraire. Auguste et Tibère, ses successeurs immédiats, deux princes si-divers de politique et d'humeur, s’accordèrent en ce point qu'il fallaiL dissimuler avec soin le pouvoir exorbitant que le nom de César portait avec lui. Ils firent des prodiges d’astuce et le règne de ces empereurs ne fut qu'une longue hypocrisie. Auguste l’avouait à son lit de mort.

Quant à Néron, il accepta la puissance impériale dans toute son étendue, avec l’entrainement et l’inexpérience de son âge. il pratiqua franchement et sans arrière-pensée, la politique libérale qu’Augustc avait inaugurée par calcul. Ce ne fut pas, comme on a voulu le persuader, la docilité d'un élève qui a reçu quelques leçons de vertu, mais bien l'expansion libre d’un caractère loyal et le développement spontané d'une excellente nature. Généreux, libéral, confiant, il suivit avec courage toutes ses bonnes inspirations sans se préoccuper des passions féroces, des appétits insatiables cl des vieilles haines qui rugissaient autour de lui.

Il témoigna d'abord de sa piété filiale envers son père Domilius en lui faisant élever une statue. Son tuteur, À«canius Labco. fut décoré des ornements consulaires. Le sénat ayant témoigné le désir de lui élever une statue et de cum-

mencer l’année au mois de décembre qui était celui de sa naissance, il s’y opposa résolùment et dit avec beaucoup de sens qu’avant d’accepter ces honneurs il attendrait de les avoir mérités. Il intervint avec à-propos pour défendre un sénateur dénoncé par son esclave; il prit généreusement la défense d’un chevalier romain à qui l’on reprochait d’être dévoué à Britannicus. La pente de son cœur était à la clémence et à la justice. Ce qu’il faut surtout noter à l’avantage de Néron, c’est d’être venu en aide aux sénateurs pauvres et de les avoir rétablis dans une position honorable et digne en leur donnant des pensions La politique des empereurs hostiles au sénat, dont il fallait surveiller les haines, admettait peu celte générosité, et c’est un grand mérite pour Néron d’avoir rompu par bonté, avec les traditions sévères du Palatin.

Il y avait dans la clémence, dans la facilité d’humeur du jeune prince et dans ses manières, une grâce et un naturel qui le faisaient aimer. Ce n’était plus le silence contraint et le maintien composé de Tibère, fuyant les familiarités insolentes

de la multitude; ni les terreurs de Claude ordonnant de fouiller

tous ceux qui se présentaient à son audience, même les femmes et les enfants 2 ; ni la démence de Caligula, éclatant de rire au nez des consuls qu’il recevait à sa table, parce que l’idée de les'envoyer au supplice lui traversait l’esprit. C’était l’entier abandon et la bonté courageuse d’un empereur de dixsept ans se livrant au peuple qu’il aime et résolu de s’en faire aimer. Les déclamations et les lectures publiques étaient alors fort en usage. Néron lut des vers de sa composition devant une assemblée d’élite convoquée au Palatin. Bèrylle, son secrétaire, avait d’abord été son précepteur pour les lettres grecques,

i. Siétoxe. Vie de Claude, eh. xxxv.

comme Sénèque pour la philosophie et l'éloquence latine; les essais poétiques de Néron, ses plaidoyers devant Claude et ses discours au sénat, prouvent qu’il profita de leur enseignement. On a accusé Sénèque de l’avoir éloigné de l’élude des anciens. C’était pour se conformer aux idées d’Agrippine, qui jugeait l'élude de la philosophie tout à fait indigne d'un souverain ; c’était aussi pour concentrer sur sa doctrine et sur ses œuvres toute l'admiration du prince.

Le génie du philosophe donna sans doute beaucoup d’étendue à l’intelligence de Néron ; mais Sénèque, esprit brillant qui étonne et séduit sans jamais émouvoir, n’a pas développé la sensibilité de son élève. Il n'était pour rien dans la répugnance du jeune César à signer la première sentence de mort qu’on lui présenta. Le préfet du prétoire, forcé par les devoirs de sa charge de faire exécuter deux malfaiteurs, le pria selon l’usage d'écrire le nom des coupables et les motifs de leur condamnation. Néron s’y refusa; il fallut insister à plusieurs reprises pour vaincre sa répugnance. Burrhus dut enfin le presser une dernière fois avec toute l'autorité de ses fonctions, et de son Age. Voyant alors qu'il fallait céder, mais se résignant avec peine à signer un arrêt de mort, il dit, en prenant le roseau qu'on lui présentait : « Je voudrais ne savoir pas écrire Ni Sénèque, ni Agrippine, ni les mœurs du temps ne l’avaient instruit à tant d'.humanité, et ces .paroles simples et louchantes étaient tombées de son cœur.

1. Exclamasti : Vollem nescirc litteras. Sénèoie, l>‘ la Clétnence, tir. Il, ch. i,r.

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