‹ NéronChapitre 44 sur 205 · SÎ · texte numérisé non relu

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affaibli! le charme de la pitié. Mais l'autorité de Tacite ne permet pasd'omeltre un fait odieux qu'il mentionne sans l’affirmer. Parmi les historiens anciens et modernes, ni Suétone, ni Zonare, ni l'honnéte Crevicr n’ont reproduit l'accusation ; et l’on ne peut qu’approuver leur silence, car il est des abominations tulles, qu'il faut les taire ou les prouver.

Toutefois, on n’imitera pas ici la discrétion de ces auteurs, parce qu’on mentirait à la vérité si on épargnait au lecteur le dégoût et l’horreur qui sont le grand côté du sujet qu'on prétend lui faire connaître. Si Tacite accuse Néron et flétrit Brilannicus, c'est que la dépravation générale donnait à celle époque une grande vraisemblance à son récit, et l’on doit compléter le tableau de la perversité païenne en dénonçant la partialité cruelle de l’historien.

Sur la foi de plusieurs écrivains qu’il évite de nommer. Tacite accuse Néron d’avoir abusé de Brilannicus quelques jours avant sa mort. L’infamie précéda le poison. Par un raffinement de cruauté, Néron l’avait souillé d'un outrage qui rappelle le supplice des filles de Séjan prostituées au bourreau avant leur exécution. Voilà ce que Tacite raconte comme un fait douteux, sans nous dire qu’il l'admet, sans nous indiquer les sources où il l'a puisé.

Néron expliqua dans un édit affiché par son ordre la précipitation qui avait présidé aux funérailles de Brilannicus; il allégua pour se justifier l'antique usage de dérober aux regards la pompe funèbre des morts dont la perle était trop douloureuse, et son hypocrisie ajouta quelque chose d'odieux à l'atrocité du crime qu'il venait de commettre. C'était prendre d’ailleurs un soin bien inutile que de se justifier. Depuis longtemps Rome était faite à ces lugubres tragédieset bien des gens, sachant de quels périls Néron était menacé, trouvèrent naturel

et juste qu’il eût fait tuer son frère. Tacite nous apprend que ces politiques donnaient pour raison les rivalités trop communes entre les frères, ainsi que la nature du pouvoir absolu qui n'admet point de partage; il semble apprécier leurs motifs *. Ainsi se prolongeaient dans l’empire, l’esprit et la

haine des proscriptions républicaines, adoucies toutefois et ré- * ....

duitesà la nécessité politique.

De tous les grands personnages qui entouraient César, ministres, sénateurs et magistrats, pas un n’osa le blâmer ni le soupçonner d’ètre coupable, pas une voix ne s'éleva pour donner un regret à la victime. Tous ceux à qui Néron distribua la dépouille de Britannicus, Burrhus et Sénéque aussi bien que Locuste, se hâtèrent, en acceptant ses dons, d’entrer en complicité avec lui. Mais Agrippine, Agrippine seule resta inflexible. .

Les présents et les caresses de Néron n’apaisèrent point cette âme ulcérée, elle se sentait mortellement atteinte, et, se repliant sur elle-même, peu touchée des périls qu’elle devait prévoir, elle marcha d'un pas résolu vers le but fatal qui l’ai-, tendait.

C'est alors qu'on la vit amasser par tous les moyens et de toutes parts des sommes d’argent considérables, comme pour se préparer à quelque grande entreprise. Elle entretenait ses amis en secret, les gens de guerre négligés et les mécontents, fort nombreux auprès de ceux qui peuvent tout donner, étaient bien accueillis par elle. Octavie ne la quittait pas, Agrippine veillait sur elle avec soin, on pouvait croire qu’elle la réservait pour l'exécution d'un grand dessein. En môme temps elle étendait ses témoignages de considération sur les

I. Cui pli-riquo etiam hominnm ignoscebant, antiqua» fratrum discor.lias rt lofoeiabile regnum estimantes. Tacite, dnn , liv. XIU, ch. xvii.

descendants des vieilles familles patriciennes. La fille de Claude avait apporté l’empire en dot à Néron, et ce mariage était l’ouvrage d’Agrippine : Elle parut alors chercher un prétendant parmi les grandes maisons de Rome pour lui assurer le trône par le môme moyen et préparer secrètement la chute de Néron.

Celui-ci fut exactement informé des projets et des menées de sa mère ; sa violence la rendait facile à surveiller. Il résolut de la réduire à l'impuissance Agrippine dut quitter le palais des Césars pour aller habiter la maison de son aïeule Antonia. On lui relira la garde prétorienne qu’on lui avait donnée. Les fidèles Germains, souvenir de la gloire paternelle qui avait entouré son berceau, n’allèrent plus veiller auprès d’elle et le prince sépara complètement sa maison de la sienne. Néron la visitait rarement, toujours acompagnô de scs gardes pour lui laisser voir sa défiance, et sans dissimuler sa froideur, il la quittait après un court entretien.

Aussitôt l'isolement se fit autour d'Agrippine : le silence et . la solitude habitèrent sa maison et chacun se détourna d’elle sans hésiter. Elle ôtait négligée par son fils, et son fils était le maître. On la voyait aller par la ville, sans gardes et sans cortège, et ses anciens clients évitaient de la rencontrer pour n’avoir pas de salutations à lui faire '. Il n’était pas* dans le caractère de cette femme, si avant engagée dans le crime, de profiter de l’expérience et de refaire, par la modération, une autorité que la violence avait perdue. Je me persuade au contraire que sa disgrâce la rendit pire en ajoutant la dissimulation à ses vices; et sa haine, dont elle supprima les emportements, devint plus terrible en se repliant sur elle-inème. Ce fut

t. Diox Cassics, Ut. LXI, ch. arm.

toH

VIE DE NÏTRON par des projets ténébreux et par des résolutions implacables, quelle fit patienter sa colère et son orgueil : elle épiait, du fond de sa retraite, l’occasion favorable de rentrer dans le mouvement des affaires par une vengeance.

La société de quelques femmes qui venaient lui rendre visite n'avait rien qui dût la calmer. Les unes la fatiguaient par la sincérité de leurs doléances en lui racontant son malheur quelle ne sentait que trop; les autres l’irritaient par l’hypocrisie de leur amitié qui sc réjouissait au spectacle de sa disgrâce. Parmi ces dernières était Juiia Silana : elle s’était crue d’abord étroitement unie avec Agrippine par leur haine commune pour Messaline, qui avait engagé le beau Silius à la répudier; mais plus tard, quand Sexlius Afranius, jeune homme de haute naissance, voulut épouser cette même Silana, Agrippine parvint à l’en dissuader en se moquant de son amie, fort déréglée dans ses mœurs et déjà sur le déclin de l'âge.

Silana fut si vivement blessée de la trahison, quelle eut la force de dissimuler son ressentiment; quand Agrippine, disgraciée, perdit ses amis et ses clients, la haine secrète de Silana lui resta fidèle. Ce fut alors que les livales et les ennemis d’Agrippine, ceux que son ambition avait écrasés, ceux qu avait dépouillés son avarice, formèrent une conspiration pour achever sa ruine. Le moment était favorable.

Silana s'ouvrit de son projet à deux de ses clients; ils se concertèrent avec un affranchi de Domilia, nommé Atimélus. Atimélus fit entrer dans le complot le pantomime Paris, autre affranchi de la même Domilia et familier de Néron. 11 est ft croire que ces deux derniers agissaient avec l'agrément de leur mailressc, tante paternelle de Néron, implacable ennemie d’Agrippine et fort impatiente de venger la mort de Lépida sa sœur. Ils devaient accuser Agrippine d'outrager le prince

par le regret dont elle honorait Britannicus; par ses doléances en faveur d’Octavic; enfin, ils dénonceraient son projet de conspiration en faveur de Rubellius Plautus qu’elle voulait élever à l'empire. C’était là, peut-être, sa pensée. Elle l'avait peut-être laissé entrevoir aux confidentes de ses haines, et ses ennemis, persuadés que leur témoignage suffirait pour assurer sa perte, résolurent de l’attaquer ouvertement. Elle était disgraciée, suspecte ; rien de plus facile que de persuader à Nécon qu'elle méditait une vengeance, et s'il ordonnait sa mori dans un premier transport de colère, on exécuterait l’ordre à l'instant.

plan, habilement conçu, fut adroitement exécuté. On se servit du talent de Paris pour impressionner Néron. La nuit était avancée; le prince, entouré de ses jeunes amis, soupait gaiement, et Tacite a beau dire, la débauche seule ne prolongeait pas le festin. L'amour des arts, sa grande passion, était chez lui l'âme de toutes les discussions et le sujet ordinaire de scs entretiens. Péris venait, à cette heure, au palais, amuser le prince qui goûtait fort son talent de mime et de danseur. Celte fois l’histrion compose son maintien ; sa figure exprime l’abattement et la crainte. 11 raconte les menées d'Agrippine et les dangers qui entourent César avec un tel accent de vérité, qu'il saisit d’une terreur indicible tous ceux qui l’écoutent. Néron, troublé, se lève; il veut faire mourir à l’instant Plautus et sa mère, Burrhus lui-même lui devient suspect comme créature d'Agrippine. Le commandement de la garde prétorienne allait être donné par Néron à Cécina Tuscus, son frère de lait ; Sénèque s’y opposa, Burrhus fut maintenu. Quoique suspect, le préfet du prétoire lit son devoir. Il défendit Agrippine contre César qui avait bâte de pourvoir à sa sûreté. Il dit avec autant d a-propos que de courage, que l'accusation reposait sur un

seul témoignage, qu'elle venait d'une maison ennemie; qu’en tout état de cause il fallait donrrcr à une mère ce qu'on ne refusait pas au dernier des accusés, la faculté de se défendre; que les ténèbres de la nuit et le désordre d’un festin rendaient une surprise trop facile. Il réussit enfin à calmer l'impaiience de Néron en lui promettant la mort de sa mère si elle était reconnue coupable.

Néron se calma, la droiture de Burrhus, l’autorité de ses paroles, la sincérité de son dévouement lui imposèrent, il revint à des sentiments plus dignes de la majesté impériale, de la justice et de l’humanité. Ici le caractère de Néron se dévoile ; à son premier mouvement de crainte suivi d’un transport de colère, succède un sentiment d'équité. Il chargea ce même Burrhus, qui tout à l'heure lui était suspect, et ce même Sénèque qui lui avait résisté, d’aller le lendemain s'assurer de sa mère avant qu’elle ne pût être avertie, de la surprendre, de l’interroger et de la punir si on la trouvait coupable.

Le lendemain, dès la première heure, on se renditchezAgrippine; Burrhus avec son escorte, Sénèque avec sa suite d'affranchis dévoués à César. Les ministres étaient résolus à juger Agrippine et à la punir si on la trouvait coupable; les subalternes se proposaient d'observer attentivement et de surveiller les mioislrcs. La maison d’Agrippine fut donc envahie; elle-même se vit tout ù coup entourée de personnages dont l’importance, le nombre et l’apparition subite, devaient la pqpétrer de terreur. Burrhus l'interrogea d’un ton menaçant avant qu’elle put se reconnaître. Sans être informée de la terrible promesse que le préfet du prétoire avait faite à Néron, Agrippine dut comprendre que ce n’était plus sa puissance et $on crédit, mais sa vie qui était menacée. Toute autre, même innocente, se voyant

entourée d'ennemis, sc fût embarrassée dans sa justification ; Agrippine, au contraire, domina ses ennemis et les périls dg la situation par la hauteur de son caractère. Sa vive intelligence, à qui son courage laissait tout son jeu, lui fit voir soudain que les délateurs s’ôtaient trop bâtés, que les procédés ordina ires de la justice n'étaient pas faits pour des criminels de son importance, parce qu’il est plus facile de les punir que de les juger; que dès lors elle n’avait rien à craindre puisqu’on la sommait de se justifier. Burrhus finissait à peine de parler, qu’Agrippine, soulevée tout à coup par un mouvement de fierté féroce, se déchaîna contre ses ennemis avec une indignation qui dédaignait de se défendre; elle étonna par la violence de ses colères ceux qui venaient pour la juger; elle prouva son innocence par la hauteur de ses mépris. Rien, dans tout ce qu’elle répondit, qui eût l’air d'une justification; mais elle invectiva contre ses accusateurs avec une ironie amère , disant de Silana et d’clle-mème, qu'une mère ne changeait pas de fils aussi facilement qu’une courtisane’ Hthange d’amant; d’Anlonia, qu’elle inventait un complot maintenant cl composait une fable tragique avec le concours de l'histrion Pâric, mais qu’aulrcfois elle se contentait de construire des piscines à Baïa, tandis qu’Agrippine travaillait péniblement à la fortune de Néron; enfin, p'ar une de ces audaces qui demandent autant de scélératesse que de génie, elle se couvrit de toutes ses iniquités comme d'une égide, pour démontrer victorieusement qugl n’y avait de sécurité j.our elle que sous le règne d’un prince dont l’élévation lui avait coulé des crimes que lui seul pouvait pardonner. Ceux qui l'entouraient furent saisis de respect et restèrent silencieux sous l’autorité de ce grand caractère. Elle parla si haut et si juste qu'on essaya de la calmer. On crut devoir apaiser cette même Agrippine,

qn’on menaçait la veille, et cependant sa justification n'était que dans sa iierté. Elle voulut voir Néron. Pendant son entre-* lien avec lui, pas un mot de son innocence : elle ne daignait pas se défendre ; pas un mot de ses bienfaits : elle ne voulait pas blesser1. Elle demanda sans •préambule le châtiment de ses ennemis : l’exil de Silana, la déportation des délateurs, la mort d’Autimétus. Elle exigea qu’on gratifiât ses amis. Elle demanda pour Fœnius l'intendance des vivres, pour Aruntius Stella la direction des jeux que préparait le prince, la préfecture de l'Égypte pour Babilus, et pour Antéius le gouvernement de la Syrie. Néron ne lui refusa rien, si ce n'est la mort de Pâris dont il aimait le talent et qu’il eût été dur d'envoyer au supplice après l'avoir admis dans sa familiarité.

Cette affaire était à peine oubliée, que Burrlius et Pallas furent accusés de conspirer pour donner l’empire à Sylla. Cette accusation, dénuée de vraisemblance, mérite d'être notée cependant, pour donner une idée de l’avidité et de l’envie incessantes qui poussaient tant de misérables à machiner la perle de ceux dont ils convoitaient les richesses.

Vers la lin de celte année 806e de Borne et 53 de Jésus- Christ, Néron, grand pontife, purifia la ville par la cérémonie de la lustration. Le tonnerre était tombé sur le temple de Minerve et de Jupiter. Le sénat et le peuple s’en étant émus, le collège des prêtres, présidé par Néron, jugea qu’on devait apaiser les dieux et rassurer le peuple par cette imposante cérémonie. On ne peut s’empêcher de reconnaître que, si ces motifs de frayeur étaient futiles, la crainte elle-même et la préoccupation de satisfaire aux dieux protecteurs de l'empire avaient un grand caractère de moralité. Le peuple romain, divisé par centuries et par escadrons do chevaliers, se ras-

t. Tacite. <4nn., tir. XIII, cli. zxi.

sembla donc au Chani| -dc-Mars qui pouvait seul le contenir.

* Les trois victimes immolées dans ces sortes de sacrifices : un porc, un taureau et une brebis, furent conduites prés de l'autel par Jesservanls des prêtres; les popes, nus jusqu’à la ceinture et le rest9 du corps couvert d’un tablier en toile, étaient chargésde préparer l’eau lustrale et les couteaux sacrés. Néron, escorté du collège des prêtres,parut dans son costume de grand pontife : il était vêtu d’une toge blanche bordée de pourpre, et coiffé d’une mitre ronde surmontée d’une corne en bois d’olivier. Avant d’être immolées sur l’autel, les victimes furent promenées, à la suite du grand pontife et des prêtres, autour des temples, des bois sacrés cl des centuries. L'encens fumait, l’eau lustrale tombait en aspersions sur la foule, et le sang des victimes coulait sur les autels. Le peuple se retira satisfait et pénétré d'une foi nouvelle dans l’immortalité de l'empire.

Quand on oppose l'importance de ces faits et l'impression qu'ils produisaient à Hume, au peu de place qu'ils occupent dans nos souvenirs et dans l'appréciation des historiens, on ne peut s'abstenir d’admirer la puissance d'émotion et la force vitale de^Romains de la décadence. Ces grandes solennités et ces fêtes, manifestation de la vie publique, enlevaient souvent le citoyen à ses intérêts particuliers pour le retremper dans les pas-ions généreuses et le fortifier par une émotion nationale. On peut regretter avec raison que dans un peuple comme le nôtre, réduit en poussière individuelle, rien ne soit venu remplacer les antiques usages et les fêles traditionnelles qui rompaient autrefois la monotonie de l'existence. La vie privée de chacun de nous, terne et réduite, n'aura bientôt plus que deux époques, la naissance et la mort, comme ces voies ferrées dont nous sommes si fiers et qui n'uni que deux points, le départ et l’arrivée.

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