‹ NéronChapitre 46 sur 205 · Dion Cassivs, liv. LX1. eh. ix · texte numérisé non relu

Dion Cassivs, liv. LX1. eh. ix

2. Amplissima arborum ail hoc a>vi exislimatnr lîomæ visa, Duravit

ai) Noronis principia amphithoalratn. Punk. HUI. nat., liv. XVI, ch. lxxvi.

d’homme un peu considérable qui ne les lût avec soin. Cicéron, éloigné de Rome, se plaint de n'avoir pas reçu les journaux, et nous savons de Juvénal, que les dames romaines passaient des heures à les lire1.

Ce qui devait surtout arrêter l’attention de Tacilo sur la construction de l'amphithéâtre, c’est que pendant les premiers jeux qui furent célébrés dans cet édifice, Néron fit

preuve d’une bonté qui est le fait exceptionnel de l’histoire ** romaine. Aucun de ceux qui parurent pour combattre, soit % bestiaire, soit criminel^ soit gladiateur, ne fut condamné à mourir. Néron le voulut ainsi 2. Cette pensée d’humanité, que les Scipionset César n’avaient pas trouvée au fond de leur cœur généreux, naquit dans l’ame de Néron. 11 osa l'imposer à la multitude, dont il 'blessait les instincts féroces, et qui fai-

sait des égorgements du cirque ses spectacles de tous les jours. On regrette que l’auteur des Annales ait assez méprisé la vie des hommes pour passer sous silence ce trait de générosité qui hoqgre Néron; mais l’admiration de Trajan, excellent juge en ces matières, contre-balance l’injustice de Tacite, qui est trop souvent le grand historien de sa mauvaise humeur.

Néron donna dans son amphithéâtre du Champ-de-Mars des combats de taureaux que Suétone et Dion nous décrivent tels quffc l’Espagne lésa conservés. Jules César fut le premier qui les fit connaître à Rome après Pharsale : il les avait ret çus des Thessaliens, grands chasseurs et fort habiles cavaliers. Néron les remit en vogue pour épargner le sang humain. Des taureaux sauvages lancés dans le cirque étaient harcelés par des Thessaliens à cheval. Après qu’il avait fatigué ces animaux, le cavalier mettait pied à terre, marchait au taureau,

I. Jhvémal. Satire contre les Femmes, satire vi, vers. 18 1 et suiv.

i. Neminem occidit, ne noxiorum quidem. Suétone. Néron, ch. xn.

et, le saisissant par les cornes, il le terrassait *. L’amphithéâtre était construit de manière à pouvoir se transformer subitement en naumachie. De grands réservoirs se déversaient dans l’arène par des conduits souterrains, et, sur ce lac improvisé, des flottes, cachées dans les cavités de l'édifice, apparaissaient tout à coup. Les vaisseaux luttaient de vitesse; puis, rangés en escadres, représentant les Athéniens et les Perses, ils se livraient un grand combat. Néron fi^ plus encore; il remplit son théâtre d’eau de mer, et le puple étonné vit des **"* poissons monstrueux, retirés des profondeurs de l'Océan,# nager et combattre dans cet espaee étroit, tout à coup les écluses s’ouvrent, l’eau se précipite dans, les aqueducs, les gladiateurs paraissent de nouveau et marchent à pied sec dans

l’arène desséchée. *

On n’est pas juste envers Néron si on ne lui tient pas compte de ses efforts soutenus pour détournelrla férocité romaine des combats sanglants du cirque. Il voulut avec pe/«lvérance inspirer aux hommes de son temps le goût des ç^rcices et des études qui avaient développé l'urbanité grecque dans les gymnases et dans les académies. Ce fut une heureuse •nspiration que d’affranchir le pantomime Pâris. Néron déclarait hautement, par cet acte de justice, que sous son règne un grand talent conduisait à la liberté et que le droit de #à|é ôtait dû au mérite.

La protection et les faveurs que les lettrés et les artistes trouvèrent auprès de Néron dès le commencement, sont la plus belle page de son règne. Il en sera parlé plus longuement ailleurs. Mais on peut déjà mentionner ici la portée morale et le côté généreux où la droiture du caractère et la

1. Pr.Tlcrea Thcssalos équités, qui feros Taures per spatia circi agunt, inciliuntquc 'lefessos, et ail lerram cornilms ilelratiunl. Scét. Claud. ch. xxi.

libéralité des intentions se font voir. Après un demi-siècle de nuit littéraire, comme dit M. Nisard *, Néron fut le premier qui osa faire un retour courageux vers les traditions, l'urbanité grecque et les goûts littéraires d’Auguste. Tibère, défiant et désillusionné, préoccupé d’astrologie et de conspirations, ne voyait de la vie que les périls et les mécomptes; il ne voulait pas être charmé. Cai'us détestait Homère et Virgile dont il rêvait d'anéantir la gloire. Claude, érudit et grammairien,

n'avait dans son esprit rien de ce qui fait aimer les oeuvres d'arti; ni la pénétration, ni le goût, ni l'élan, ni la distinction nécessaires; à peine dans ses meilleurs moments pouvait-il s'élever jusqu'au sens commun. Néron lui seul, ayant à gouverner une société bouleversée par les haines et dégradée par la servitude, eut assez d’élévation dans le cœur et assez d’audace dans l'esprit, pour vouloir imposer* aux rivalités des partis et aux goûts dépravés de son siècle, la trêve des nobles travaux et des plaisirs distingués. Le peuple et le sénat, rentrés dans l'exercice de leurs prérogatives et de leurs droits, offrent à Tacite une certaine image de la République; les provinces, c'est-à-dire l'univers, sont administrées sagement par des magistrats qu'on surveille de Rome. EuGn tout ce que la cité compte dans la jeunesse de talents naissants et de généreuses ambitions est convié à seconder le prince dans ses projets de régénération.

En môme temps qu’il honorait les lettres et les arts, Néron étendait sa protection sur les particuliers qu’il savait être victimes d'une injustice. Dans le procès de l'orateur Suilius, qui fut condamné à l'exil par l'influence de Sénèque, Néron inter-

1. Je soupçonne M. Nisard île n'avoir pas dit de Néron tout le bien qu'il en pense. Voir son remarquable travail sur les poêles latins de la décadence. Totn. 1", pas. 51 à 55.

vint pour sauver le fils que le philosophe voulait envelopper dans la disgrâce du père. Il déclara qu’on avait poussé la vengeance assez loin, et l’innocent fut épargné. Il est bon de lioter à propos des reproches sanglants adressées par Suilius à son ennemi, que Tacite nous les a transmis avec une exactitude et une complaisance qui donnent une faible idée de son admiration pour Sénèque *. La clémence de Néron intervint en faveur du vieux Geler qui méritait la honte d’une condamnation ; il sut faire traîner la cause jusqu’à la mort de l’accusé.

Ce même Néron ordonna que le public filt initié aux questions de finance et que chacun pût connaître les ressources et les dépenses du trésor, ce qui était d'une nouveauté fort inattendue. Les accusations et les plaintes incessantes du peuple, conlre les fermiers des deniers publics, lui donnèrent l’idée la plus étrangement généreuse qu’ait jamais conçueunsouverain. Sa politique étant de ne pas agrandir l'empire et de supprimer les guerres, il crut que Rome, en paix avec elle-même et avec le monde, lui permettait d’abolir tous les impôts. Il en fit la proposition au sénat. On exalta la magnanimité du prince, mais on lui fit comprendre que l'empire privé de ses revenus ne pourrait pas se soutenir *.

Néron dut se contenter de rendre une ordonnance pour exiger que les tarifs de chaque impôt fussent affichés. Il abolit le droit du quarantième et du cinquantième, indûment perçus par les traitants sur les marchandises. Le trésor dut abandonner aussi le vingt-cinquième du prix sur la vente des esclaves. Néron le voulut ainsi, et pour assurer l’exécution de toutes ces mesures, il confia l'inspection des finances aux an-

1. Tacite. Ann., liv. XIII, ch. xui. Dion Cassius est encore plus sévère contre Senèque, lie. LXI, ch. x.

Page 1