Dion Cansius, liv. LXI, ch. vu
no
élus, rentrèrent dans le libre exercice de leurs fonctions. Aux désordres du théâtre, aux mouvements du forum, aux rivalités des magistrats on pouvait se croire en République. Le préteur Vibullius fait traîner en prison quelques «éditienx : Antistius, tribun du peuple, les met en liberté; vive contestation entre ces deux magistrats. L’affaire est portép devant le sénat, il se prononce contre le tribun, et le consul Pison rend plusieurs ordonnances pour restreindre le pouvoir tfes tribuns et des édiles. À quel propos cependant cette agitation et ces luttes?... Les plébéiens veulent-ils être admis aux grandes magistratures delà République? Non : il ètaitqueslion de savoir quel pantomime parmi ceux qui étaient en vogue méritait le plus la faveur populaire et les récompenses des magistrats. Il n'y avait pltis qu’une liberté à protéger dans Rome, celle des plaisirs. La jeunesse et la bonté de Néron transforment la dictature impériale en autorité paternelle. Sa politique est de
maintenir la paix. Sa seule préoccupation est de réjouir et de nourrir.son peuple. L’intendant de ses biens en Afrique, voulant faire sa cour et lui donner l’assurance d’une abondante récolte, lui envoya trois cent soixante tiges de blé qui provenaient d’un seul grain *. Tel était le bonheur du monde, qu'un de ces astres chevelus qui annoncent les calamités publiques, ayant brillé dans le ciel pendant une si grande félicité, Sénèque dit que cette apparition avait réhabilité les comètes *.
Une affaire d'importance fut alors soumise au sénat. Les patrons se plaignaient de l’ingratitude des affranchis : On sc souvenait d'avoir vu Calliste, ministre de Claude, laisser se
morfondre à sa porte le patron devenu son client *. Les
1. Pline, llist. nat., lir. XVIII, cb. xxi. î. Sénèque. Quetl. nat., liv. VII, ch. xvn. 3. Sénèque. xlvii* p [lit. à Lucilius.
partisans des anciennes lois voulaient qu’on fit retomber en servitude tout affranchi qui méconnaîtrait son mattre. Aprèsqu’on eut débattu la question dans le sénat, l'empereur en fut saisi et son conseil en délibéra. La plus grande ressource de la cité romaine qu’on voyait se rajeunir et se fortifier incessamment était dans la famille. Chaque maison un peu considérable augmentait tous les ans la cité d'un grand nombre de citoyens, en donnant à la patrie non-seulement les fils qu’elle avait élevés, mais les esclaves qui méritaient d’être affranchis; la supériorité des Romans fut de n’être pas exclusifs comme les Grecs, et d’admettre aisément les étrangers et les esclaves aux droits et aux bénéfices de la cité. Tacite nous . apprend qu'on voyait de son temps môme des sénateurs, petits-fils d’affranchis. Nous savons d’ailleurs que les enfants des grandes familles étrangères étaient placés comme* esclaves chez les patriciens pour arriver à la liberté romaine par l’affranchissement. L’esclavage et la manumission étaient donc les divers degrés du mouvement ascensionnel à suivre pour l’homme qui aspirait à devenir citoyen. Faire la condition des affranchis plus mauvaise aurait contrarié cette impulsion salutaire. Néron donna au débat une solution aussi favorable à la dignité humaine qu'à la prospérité de l’État : On fil comprendre aux sénateurs que, sans prendre une mesure générale contre une classe importante de citoyens, il fallait se borner à réprimer les désordres particuliers à mesure qu'on les verrait se produire.
Ce fut à peu près vers ce même temps que le sénat crut devoir assurer la vie des mattres et les armer contre l’esclave d’une loi draconienne dont la cruauté passe la vraisemblance. Cette loi impitoyable condamnait à mort, sans distinction d’âge ni de sexe, tous les esclaves présents dans la maison au moment
ou le maître était assassiné. On ne peut se défendre d'un sentiment d'horreur quand on pense que tout patricien d'un peu d’importance avait autour de lui quatre ou cinq cents esclaves, et que dans l’opinion deCrassus un homme n’était pas riche qui ne pouvait pas mettre une armée d’esclaves sur pied. Nous verrons bientôt appliquer cette loi dans toute sa sévérité. Maintenant il suffit de constater que le sénat et le peuple agissent dans le plein exercice do leurs droits; et que le sénat surtout ne négligeait rien de ce qui devait rétablir ou fortifier dans Rome la vieille influence des patriciens.
Celte autorité du sénat en vigueur, le rétablissement dès comices populaires supprimés par Tibère, l’honnête administration de la fortune publique et le sage gouvernement des provinces, font dire à Tacite, qu’on voyait sous Néron une certaine image de la République1; faible image sans doute, car l'apparence des choses était aussi changée que leur réalité. Il ne restait rien à Rome de l’ancienne République qui s'était imposée au monde par ses vertus et par son courage, rien de la grande époque des discordes civiles, dont les proscriptions et les guerres avaient rempli le monde de ruines et d’horreur. Les plus grandes nationalités, livrées autrefois aux déprédations des proconsuls, respiraient maintenant sous l’autorité des préfets surveillés par César. Rome voyait accourir dans son sein tous ceux qu’une admiration sincère lui' avait conquis. Les plus belles intelligences, artistes, grammairiens et philosophes, abandonnaient leur pays et leur langue maternelle pour se mettre au service du génio romain. César était le maître du monde, et Rome la commune patrie des nations 2, qui préludaient à la fraternité humaine par celte grande unité politique.
t. Tacite. .4 un., liv. XIII, ch. vm.
î. Si.NÉQiE. l'.nntnlation A Helvia, ch. vi.
Des cinq premières années du règne de Néron, il n’y a rien à raconter que les bienfaits du prince, l’as de guerre au dehors, au dedans pas de complots, partout une paix profonde; fait immense qu'il faut longuement admirer et qu'on expose en peu de mots. Retranchez la mort de Brilannicus, que Tacite explique au lieu de s'en étonner, et que Trajan regarde comme non-avenue dans son éloge de Néron ; lo crime rendu nécessaire au point de vue de la politique païenne et si facile à commettre pour César omnipotent; il ne. reste que des faits isolés, des aventures sans intérêt général, des accidents vulgaires, ordinairement négligés par les historiens.
Tacite en murmure et renvoie dédaigneusement aux journaux ces détails de peu d'importance*. Ailleurs, il signale l’inaction des généraux qui semblent avoir perdu le droit de conduire leurs soldats à l'ennemi*. On croirait qu’il va demander aux dieux quelque grande calamité publique pour avoir le thème d'un beau récit. Quand les historiens, qui se plaisent à raconter des révolutions et des guerres n'ont rien d'extraordinaire à nous apprendre, leur silence est de bon augure, et l'on peut y voir un indice certain du bonheur des peuples. Il faut doue se résigner à suivre de courts récits sans importance, se contenter d'anecdotes, et diviser son attention sur divers objets qui n’excitent ni pitié ni terreur.
Les colonies de Capouc cl de Nuccrie, appauvries et dépeuplées, furent fortifiées* par un envoi de vétérans et par un secours d'argent que Néron leur accorda. Le sénat intervint à Pouzzoles qui était en guerre civile, et rétablit l'ordre dans
t. T*citE. 4nn , liv. XIII. cil. ixii.
S. Continua exercituum olio fama inccssit ereptum jus legalis ducendi in hoslem. Tacite. Ann., liv. XIII, ch. Ltv.
celle colonie. Cossianüs Cspilo, qui avait dévasté la Cilicic, fut accusé par les habitants de cette province et, déclaré coupable, malgré le crèditde ses protecteurs, il subit son châtiment. On -* défendit aux préfets et aux gouverneurs de province de donner des spectacles de gladiateurs, et de lever des contributions pour subvenir aux frais de ces solennités. L'importance de Rome, qui n'admettait pas de cité rivale, l’humanité de Tempe-reur ennemi de ces scènes sanglantes, et Tinlérét des peuples, déjà trop imposés, motivaient à la fois ces sages mesures. Les préfets et les gouverneurs, les proconsuls et les intendants ne voyaient plus dans le sénat, comme au temps de la République, des juges plus impatients de les imiter que de les punir. Sous l’autorité des Cê^irs, ils furent obligés de rendre compte, au maître qu'ils représentaient, de leur gestion qui pouvait faire aimer ou maudire son pouvoir. Néron voulut aussi que les provinces éloignées, qui fournissaient de blé Rome et l'Italie, fussent allégées des impôts qui leur rendaient ces transports trop onéreux *.
Dans un ordre d'idées et de faits plus élevés, le jeune empereur prouva qu’il avait le sentiment de la grandeur romaine et des devoirs qui lui étaient imposés. Il comprit que la gloire et le pouvoir presque divin de César l'élevaient au-dessus de l’envie, et lui permettaient de rendre justice au mérite. La guerre contre les Parthes étant résolue, il en donna la direction à T homme de guerre le plus expérimenté, à Corbulon, déjà célébré par ses succès en Germanie. Tandis que les aigles romaines volaient vers l'Orient à de nou veaux triomphes, elles arrêtaient en Occident les hordes des barbares, déjà frémissantes au bord du Rhin. Avitus les forçait à se soumettre, et