‹ NéronChapitre 49 sur 205 · Tacite. Ann., liv, XIII, ch. u · texte numérisé non relu

Tacite. Ann., liv, XIII, ch. u

Néron, vainqueur aux deux extrémités du monde connu, reçut le titre d'Impérator et ferma les portes du temple de Janus.

11 put considérer alors avec fierté cet ordre et cet apaisement de la race humaine, admirer le génie du peuple qui avait élevé ce monument, et sentir l’immense majesté de la paix romaine dans ce repos universel

C'est à peu près dans ce même temps que les historiens placent l'aventure du pont Milvius, que la sombre défiance de Tibère et la démence de Calus auraient dénouée soudain par la mort de Sylla. A un mille de Rome -au nord-ouest, Émilius Scaurus avait fait jeter sur le Tibre ce pont Milvius qui sous le nom de pont Mollê, subsiste encore aujourd'hui. Sur Ges rives, maintenant désertes, s’étendait alors un faubourg de • Rome, où des bains, des tavernes et des jarditts rccevaienUe soir les élégants de la cité. C’était un lieu de débauches et de rendez-vous nocturnes; Néron le fréquentait avec ses amis. Pendant une de ces excursions que le plaisir d’être affranchi de toute contrainie lui faisait aimer avec passion, il y vint avec ses compagnons de plaisir. Les esclaves de Sylla se prirent de querelle avec les gens du prince. On accusa leur patron d'avoir tendu à l’empereur un piège où il devait tomber à son retour et périr inévitablement ; son bon génie l’avait sauvé.

An lieu de suivre les bords du fleuve, Néron et ses amis étaient rentrés par les jardins de Salluste, tandis que les hommes de leur suite revenaient par le Champ de-Mars où ils avaient rencontré la gens Cornelia. Sylla était innocent;, mais l’accusation portée contre lui par Graptus, affranchi de Tibère et vieilli dans les intrigues du palais, empruntait à l’expérience de cet homme un caractère de gravité. Ce nom de

!. Immens* Romanæ pacis majesiate. Pline. Hüt. nat. liv. XXVII, ch. i".

VIH DH NÉRON

Sylla d’ailleurs, cher à l'aristocratie romaine, la pauvreté du prévenu qui pouvait être le stimulant de son ambition, son air stupide qu'on disait joué à la façon du premier Brutus, étaient autant de circonstances bien faites pour épouvanter Néron. Toutefois il se contenta de l'exiler à Marseille; modération d'autant plus digne d'éloges, qu’elle était moins dans le génie romain et qu’elle égarait l'empire hors des conditions de sévérité qni faisaient la sécurité du prince. Sylla n’était pas innocent puisqu'il était dangereux.

Pomponia Græcina, femme de distinction, fut alors traduite devant un tribunal domestique, présidé par le mari ; on l'accusait de s’adonner à une superstition étrangère. Il en sera parlé plus tard. Le patricien Volusius, honoré du consulat, opulent et considéré, mourut chez lui dans une extrême vieillesse. Tacite fait à Néron l'injure de s’en étonner.

De cette même époque est l’aventure d’Octavius Sagilta : ce tribun qui poignarda sa maîtresse, parce qu’elle refusait de l'épouser. On a déjà noté ce fait sans mentionner toutefois le dévouement de l’affranchi qui, pour sauver son maître, s'accusa lui-même d’avoir commis le crime. Exemple de dévouement caractéristique d’un siècle où les vertus, l’intelligence et les vices semblent voulpir se déplacer. Le tribun fut condamné à l'exil, car les lois romaines étaient aussi douces que le Romain était impitoyable, contrairement à ce que nous voyons chez nous, où le juge est ordinairement plus doux que la loi.

Au sein de cette paix profonde, les moindres accidents attirent l’attention toutautantque des événements. On croirait lire dans Tacite les faits divers d’un de nos grands journaux.

Les ambassadeurs d'une tribu germaine, envoyés à Rome pour solliciter de Pçéren la libre possession d'une province,

étaient alors l'objet de la curiosité publique. On conduisit ces barbares au théâtre Pompée. Ils ne comprirent rien au^spectacle, et l’action dramatique leur échappait. En revanche, la construction de la salle, l’émotion des spectateurs, et les places réservées aux divers ordres de l'État, occupaient leur attention. Pendant qu’ils observaient curieusement la multitude dont ils étaient entourés, ils virent à l'orchestre, des hommes autrement vêtus que les Romains, assis avec les sénateurs. Les barbares s’étonnent et demandent l'explication de ce fait. Il leur fut répondu que ces places d'honneur étaient réservées aux ambassadeurs des peuples les plus braves et les plus fidèles au peuple romain. A ces mots, les Germains se lèvent et vont s’asseoir fièrement avec les sénateurs aux places qui leur sont' dues.

Le phénix, qui ne s’était pas montn^epuis un siècle, reparut en Arabie. A Rome, le figuier ruminai, qu'on voyait dans le Forum depuis huit cent quarante ans, perdit ses branches et se dessécha, ce qui parut sinistre; mais bientôt l’arbre sacré qui avait ombragé Romulus enfant, pou=sa de nouvelles liges et Rome fut dans la joie. C'est Tacite qui nous raconte gravement ces faits. Il doute de la Providence et de la vie future, mais les origines fabuleuses de Rome lui sont sacrés. Comment ne pas aimer dans ce grand génie cet amour aveugle de tout ce qui louche à la sainteté de la patrie. Les objets consacrés par la vénération des siècles, inspirent justement le respect, et l'exagération des nobles sentiments est louable à cause des grands caractères qu'elle produit. Le patriotisme de Tacite est superstitieux comme l'amour et la piété; on admire ce grand esprit, si naturellement injuste et si fortement passionné. Le grand charme, l’attrait irrésistible, et pour ainsi dire le lait

important de son histoire, c'est l'émotion de l'historien. Sa

voix puissante nous arrive à travers les siècles, comme les vibrations prolongées de l'airain. La vie et les passions des générations disparues, frémissent encore dans cette parole, et je redoute au milieu des récits que je fais, le moment où je ne ne l’entendrai plus.

Page 1