‹ NéronChapitre 51 sur 205 · Josèphe. Histoire des Juifs, liv. XX, ch. vu · texte numérisé non relu

Josèphe. Histoire des Juifs, liv. XX, ch. vu

aurait abandonné l’empereur pour ne conserver que l'amant.

On se demande pourquoi Néron, qui avait aimé assez passionnément Acté pour vouloir la placer sur le trône, fut si violemment entraîné vers Poppée qui prit alors la première place dans son cœur. L’amour est comme un parfum subtil qui s’évapore vite au grand air des vulgarités humaines. Pour se conserver longtemps, il demande à être renfermé dans le pur cristal des âmes innocentes, il veut être entouré d’ombre mystérieuse et de voiles silencieux. Si généreuse que fût la passion de Néron pour Acté, de quelque trame solide d'idées et de sentiment que fût tissu cet amour, après avoir traîné à travers les divisions d'Agrippine et de son fils, l’empoisonnement de Britannicus, et les désordres où ses amis conviaient le jeune César, le lambeau de pourpre n'était plus qu’un haillon.

Acté n’en resta pas moins fidèle et dévouée à Néron, elle ne fut jamais indifférente, ni à sa gloire ni «à ses revers, et c’est justice de dire que le mérite de cette amitié constante qui survécut à la passion, revient surtout à César retenu près de cette affranchie par un lien plus noble que le plaisir. Il se souvint toujours qu'il lui deyait d’avoir éprouvé la joie triomphante d’un premier amour et d’avoir goûté le charme inouï de ce printemps intérieur qui fait s'exhaler du cœur et de l’esprit de l’homme tout ce qu’ils renferment de divin. Auprès de Poppée, au contraire, Néron va subir la servitude des sens et connaître la fatalité des passions.

Ce qui prouve combien le nouvel amour de Néron élait moins généreux que le premier, c’est qu’il tenait compte des obstacles qui le séparaient de Poppée. Excité par l’orgueil et poussé par le désir, ce César tout-puissant n’osait pas être heureux. Agrippine était là, disgracieuse et menaçante, Burrhus

et Sénèque le surveillaient. Il se faisait obstacle à lui-même par les heureux débuts de son règne, et n’osait pas suivre son penchant. Caligula, son oncle, n'y faisait pas tant de façons ; qnand une femme lui plaisait, fût-elle de la plus ancienne noblesse, il la faisait venir. Elle rougissait devant lui, baissant la tête sans oser dire un mot; alors il lui prenait le menton, la forçait à relever la télé pour la regarder dans les yeux, et, sa passion satisfaite, il la renvoyait après '.

Néron, qui ne voulait pas être un tyran, sentait mieux que personne la force des principes et savait ce qu’il faut respecter. Pour arriver à Poppée, il prit des précautions, il usa de ménagements, il organisa presque une conspiration. Les grands hommes de la République au temps de la décadence, et les Césars qui leur succédèrent, dénouaient violemment par le divorce les difficultés de ce genre. Néron ne voulut pas en oser ainsi, et Salvius Othon, son ami, fut prié d’intervenir pour mener cette affaire délicate, sans scandale et sans bruit. Dès que Poppée se vit recherchée par le prince, elle se servit de tous ses artifices pour développer cette passion naissante. D'abord elle feignit une émotion mêlée d’étonnement, c’était le trouble et l'épouvante d’une femme surprise par un amour involontaire ; elle ne veut plusse retrouver en face de Néron, si elle le revoit, elle est perdue. Depuis ce moment, elle affecta d'éviter sa présence, même en public. Dans les rencontres qu’il pouvait croire imprévues, il avait le plaisir de la voir interdite et déconcertée. Après bien des hésitations, bien des refus et bien des imprudences préméditées, ils se retrouvèrent enfin, et, celle fois, la pfllcuret les larmes de Poppée prouvèrent à Néron de quel amour violent .il était l’objet. Néron

1 SoStone. Caligula, ch. xxxvi.

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fut-il dès ce moment l'heureux amant de Poppée? on ne saurait le dire. Mais l’ambition et la coquetterie de cette courtisane impériale, autorise à penser qu’elle a plus irrité que satisfait sa passion ; elle voulait qu’un prompt divorce lui assurât la place d’Oclavie, et Néron lui devait de commettre ce crime qu'elle acceptait comme un hommage rendu à sa beauté. Néron n'en eut pas le courage. Déjà formé par l'habitude du gouvernement à tenir compte des circonstanees et à ménager les grands intérêts, il opposa aux désirs de Poppée les droits d’Octavic, qui lui avait porté en dot l’empire du monde, les égards dus à sa mère, qui avait si habilement préparé cette union : le danger d’irriter une femme qu'un long exercice du pouvoir rendait redoutable; raisons excellentes, motifs puissants, que la vanité d’une maîtresse dédaigne ou que son amour ne saurait comprendre. Les hésitations de Néron blessèrent Poppée. Elle se tint sur la réserve, et comme les refus et la sévérité sont plus faciles pour la femme qui sait le prix des plaisirs qu’elle donne que pour celle qui rêve du bonheur qu’elle attend, Néron fut violemment arrêté au moment même où il se croyait lè plus heureux. Fière de ses avantages et sûre de son empire, Poppée déclara qu’elle ne sortirait de chez Crispinus, son mari, qu'au moment où elle verrait s’ouvrir pour elle une maison patricienne dont elle serait la matrone vénérée.

Néron était au désespoir : Salvius ülhon vint à son aide. Il avait si bien éprouvé le cœur de César par une longue familiarité, qu’il prétendait être traité par Néron, comme s’il était César lui-même et que César ne fût que Salvius. Voici quelle convention ils firent entre eux : Olhon devait persuadera Poppéedequitterson mari, et dès qu’elle serait libre parle divorce, elle épouserait Sah'ius, qui ne deviendrait son mari que de

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