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l'exécrait, témoigna de sa joie; c’est que Néron fut cruellement tourmenté par scs remords au milieu de cette allégresse générale. Le jour même du crime il en sentit toute l’horreur. Tremblant dans les ténèbres, il craignait de voir paraître le jour ; la nuit avait des fantômes, le jour aurait des témoins. Tantôt silencieux et morne, tantôt saisi de frayeurs subites, il se levait brusquement de son lit. Agrippine était morte, et l’ombre était plus redoutable que la réalité. Quand il revit au matin ce même rivage où la veille il avait accueilli et embrassé la victime, au lieu de la foule joyeuse, quelques rares passants inquiets et silencieux, et du côté de Misène, un peu de fumée au-dessus des coteaux, il lui sembla que ces bords, ces collines et cette mer se soulevaient à la fois pour lui demander ce qu’il avait fait de sa mère.
Apres les agitations de la nuit il tomba dans un profond abattement, dans cette morne stupéfaction où se pétrifie le criminel, quand la passion qui le poussait ayant disparu, il n’a plus devant lui que le sang versé. Il fallut que Burrhus en eût pitié. Il fit venir autour de lui les tribuns des cohortes et les prétoriens, pour le réconcilier avec lui-même. Ils lui baisaient les mains; ils le félicitaient d’avoir échappé aux embûches de sa mère; ils le rassuraient contre son crime. En même temps ses amis se répandent dans les temples pour rendre grâces aux dieux qui ont protégé César. Ce mouvement de reconnaissance et de joie se répand dans les villes voisines ; mais comme l’aspect des lieux ne change pas ainsi que le visage des hommes*, et que la nature est incapable de notre hypocrisie, il fut impossible à Néron de retrouver à Baïa le repos qu'il avait perdu. Tout lui rappelait sa mère; on croyait avoir entendu la trom-
l- Quia lamen non, ut hominum vullns, ita locorum facits raiUantur...Neapolino conccssit. Tacite. j4hm., liv. XIV, ch. x.
ogle
pclte des funérailles au-dessus des collines, cl des gémissements autour du tombeau; il s'épouvanta el prit la fuite comme un condamné.
Sénèque écrivit alors au nom de l’empereur pour expliquer au sénat le lugubre événement de BaTa. Après avoir raconté le complot d’Agérinus, il disait qu’Agrippine, voyant sa conspiration découverte, s'était donné la mort. Il dévoilait après, son projet de renverser Néron et de soumettre à l'empire d'une femme le peuple et le sénat romains. En un mot, Sénèque flétrit la mémoire d’Agrippine avec l'acharnement d'un homme qui voulait être justifié d'avoir conseillé sa mort. Dans cette lettre, où Néron laisse à son ministre le soin de parler en son nom^Quintilien cite ce trait comme une beauté de style. « Suis-je sauvé? je ne puis ni le croire, ni m’en réjouir •
Néron fit grâce de l’exil à quelques bannis relégués dans les îles de la Méditerranée. Ils revinrent à Home témoigner contre sa mère et prouver qu’elle seule avait arrêté le cours de sa clémence. C’est Tacite qui lui prête cette pensée et qui accuse ses intentions, quand il est déjà si difficile de connaître les faits. Agrippine tombait aux applaudissements du sénat et du peuple; quel besoin Néron avait-il de flétrir cette mémoire .odieuse que lui seul respectait au fond de son cœ;:r? L'historien qui nous a. raconté les remords de Néron, est celte fois dupe de son génie; car il les peint avec une puissance qui nous force à les croire sincères.
Le sénat avait décrété des prières et des actions de grâce dans tous les temples, des jeux annuels en l'honneur de Minerve dont la protection venait de sauver César, et une statue élevée à la déesse dans la curie. Le jour natal d'Agrippine avait
1. Salvum me esse nec credo, nec gaulco. Q, intiue\\ liv. VIII, ch. v.
été déclaré néfaste; le peuple enfin demandait à grands cris le retour du jeune empereur qui était son idole. Les provinces elles-mêmes étaient emportées par ce grand mouvement d'affection vers le prince. Un de ses préfets les plus dévoués, lui écrivit en ces termes pour le féliciter : « Votre province des Gaules vous supplie, César, de supporter courageusement votre bonheur Les amis de Néron se portaient garants de l’affection du peuple et des respects du sénat. La mémoire abhorrée d'Agrippine avait augmenté la popularité de son fils et lui-même serait étonné de l'accueil enthousiaste qu'il allait recevoir. Mais on avait beau le rassurer, il ne retrouvait plus le repos et n’avait pas le courage de rentrer dans Rome. Néron ne pouvait se persuader que la conscience^publique parlât moins haut que la sjenne, ni qu'il eût pu si bien tromper le peuple quand il ne pouvait se tromper lui-même.
Enfin, quand il craignit de donner à penser par une trop longue absence, qu’il n’osait pas se montrer, il se dirigea vers Rome. Sa marche fut un triomphe. Les peuples accouraient au-devant de lui. Les tribus allèrent à sa rencontre. Le sénat en habit de fête vint le recevoir. Des troupes de femmes et d’enfants étaient rangés sur son passage, partout on avait élevé des amphithéâtres cl des arcs de triomphe en son honneur. Il fut complimenté, chanté, fêlé avec enthousiasme, et comme il est certain que la populace romaine ne se gênait pas avec ses empereurs, on peut affirmer qu’elle attendait Néron avec impatience et qu’elle fut heureuse de le revoir. Au milieu de l’allégresse commune, le coupable lui seul avait horreur du crime quand tout le peuple en était joyeux.
Néron n’était pas seul, je me trompe, à comprendre l’odieux
1. Hopam te. César. Galliæ tuæ ni fe'icilatem tuam forlitcr feras. Qt'istilie.v, liv. Vlll, ch. v.
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d’une lutte commencée par l’inccsleet dénouée par le parricide. Tliraséas avait déjà protesté. Au moment où le sénat, après avoir reçu le message du prince, flétrissait de toute son autorité la mémoire d’Agrippine, Tliraséas se leva et sortit de l’assemblée ; il accusait à la fois parcelle abstention éclatante, César de parricide et le sénat de complicité. Constance merveilleuse, admirable courage, qu’il faut bien se garder de croire inutile, quand il proclame les droits imprescriptibles de la justice et de l’humanité.
Il est impossible de ne pas se prononcer comme Tliraséas et comme Néron lui-même; mais on doit aller plus avant, il est nécessaire de regarder jusqu’au fond des cœurs le mouvement des passions, et de voir par quel travail intérieur le crime et la vertu se produisent dans les âmes. Comparez la conduite de Néron quand il punit sa mère, à celle que suivit dans des circonstances pareilles un prince qui régna bientôt après lui, je veux parler de Titus. Tilu» était encore plus menacé par l’ambition de Uomitien son frère, que Néron par l’ambition fl Agrippine. Vcsnasicn, leur père, qui connaissait ce fils indigne, l’avait tenu soumis et tremblant sous l’autorité de ses regards. Il l’aurait puni de ses trahisons si Titus n’avait pas intercédé pour lui. Titus espéra fléchir l’âme sombre et farouche do Doinitien. Il assiégea ce cœur inaccessible avec tout l’élan de sa magnanimité, sans pouvoir y pénétrer jamais. Après l’avoir défendu contreVcspasien, leur père, Titus le protégea contre lui-même, sacrifiant à l’amitié fraternelle ses droits et ses devoirs d’empereur. Quand on le surprenait en flagrant délit de conspiration, il prenait à part Üomilien, il le suppliait avec larmes d’attendre sa mort, de considérer que l’empire lui reviendrait inévitablement, puisque n’ayant pas de fils, il le
considérait comme son héritier; il poussa l’affectjton jusqu’à lui
offrir sa fille en mariage pour le rapprocher de l'empire el de lui-même : rien n’adoucit ce cœur implacable et bas, que sa dépravation condamnait fatalement à détester la magnanimité de son frère.
Pendant les cent jours de fêtes qui furent consacrés à ('inauguration du Colysée, les mauvais instincts de Domitien, dignes d’être mêlés à ces égorgements, se manifestèrent avec un nouveau caractère de perversité. Titus en eut la preuve; la haine de ce frère scélérat avait triomphé de son amitié. Prévoyant alors que Domitien régnerait bientôt sur ce peuple joyeux, dont le bonheur l’avait uniquement préoccupé, cette âme généreuse fut comme vaincue par la douleur. Pendant le dernier jour de cette longue fête, Titus pleura longtemps, et il fut vu de cent mille spectateurs*. Lui, soldat, patricien, empereur, il pleura sans pouvoir se consoler, et dans cet adieu silencieux et suprême qu’il adressait au peuple romain, scs regrets étaient moins à la vie et à l’empire, qu’à sa générosité perdue. 11 pouvait, il devait prévenir un règne abominable, il n’en eut pas la force, et par un de ces mouvements héroïques auxquels l'avait habitué sa vie de soldat, il aima mieux mourir que d'entrer dans la voie de Néron qui s’ouvrait devant lui.
Quant à Néron, qui ne connaissait de la vie romaine, ni les luttes du forum, ni les travaux de la guerre, ni les mœurs austères du foyer domestique, il était homme et prince. II jugea sa mère avec toutes les ressources d’intelligence dont Sénèque avait muni son esprit. La femme qui avait abandonné son enfance, flétri sa jeunesse, tenté de lui enlever l’empire, n’était pas une mère, mais un fléau, un ennemi
I. Spcciaculis absolutis, in quorum fine populo coram uber! us (lèverai, SabinOs petit. Siktone. Vie tle Tilut, ch. x.
public. L'amour de la patrie et la raison d'État, qui avaient autorisé le premier Brutus à sauver une bourgade en sacrifiant ses fib, l'autorisaient à défendre contre sa mère sa vie et son pouvoir qui maintenaient la paix du monde : tels furent les raisonnements de Néron. Mais comme la justice et l'honneur nous pressent avec moins d’énergie que nos passions, si Néron n'avait fait que son devoir, Agrippine ne l'aurait pas trouvé si cruel. En réalité, il sacrifia sa mère à son amour pour Poppée, au besoin d’assurer ses plaisirs et sa vie, et les raisons légitimes que fit valoir Sénèque pour justifier son crime, lui donnèrent le courage qui lui manquait.
Il ne suffit pas, pour être juste, d’allirmcr que Néron avait de la bonté; il faut dire que la bonté fut le grand côté de son caractère. Malheureusement, c'était chez lui une qualité plutôt qu'une vertu, c’était une générosité d'instinct, une douceur de tempérament sans principe et sans règle, conditions de la durée. Pendant que sa cordialité riante n’avait encore subi aucune épreuve, personne auprès de lui pour le préparer aux déceptions de l’avenir. Aussi, dès que les périls et les mécomptes vinreut troubler son bonheur et son pouvoir, la facilité d'humeur et la mollesse de caractère qui l’avaient d'abord livré à ses instincts généreux, l'abandonnèrent aussi complètement à la cruauté. L’avarice, l’ambition, l’amour de la guerre qui n’avaient pas contrarié ces bons mouvements, ne firent pas obstacle aux mauvais; et la haine vint, à son heure, régner dans son âme aussi absolument qu’autrefois la bonté. Maîtrisé par le mal comme il l'avait été par le bien, Néron fut le pire des hommes après être né le meilleur, et ses passions l'emportèrent au loin, si facile à l'entraînement, que tout lui devint une fatalité, môme le parricide.
U est certain que si Néron fût mort à propos, il aurait
laissé une mémoire encore plus chère à l'humanité que celle de Titus. On a dit aussi de Titus, que s'il avait voulu vivre et régner, il aurait fini comme Néron, tant il y avait dans l’empire de dangers inévitables et de dures nécessités, tant la bête féroce, connue de Tibère, absorbait de victimes sans calmer ses appétits. Pour Titus comme pour Néron les circonstances furent également difficiles, c’est dans leurs caractères que la différence se fait voir. A travers les hasards et les accidents, chacun d'eux fit sa destinée par sa faiblesse ou par son courage. Titus, en s'éloignant de Bérénice; Néron, en se rapprochant de Poppée.
La mort d’Agrippine fut une sorte d’affranchissement pour son fils, qu’elle avait dominé de .toute la supériorité de son caractère. Mais tandis que le peuple romain, le sénat et le monde se taisaient devant lui, le cri desa conscience protestait contre sa fortune. Lui-mème ne le dissimulait pas, et nous ne connaissons que par les aveux du coupable, ses remords, scs frayeurs et les apparitions de celte ombre terrible, que la mort même n’avait pas domptée. Quelques protestations obscures, quelqucsinjuresanonymes, recueillies par les historiens, osèrent s’élever contre César. Une de scs statues Bit trouvée le malin, avec le sac des parricides noué autour du cou. Un enfant fut exposé dans le vèlabre avec cet écriteau : « Je ne t’ôlôvc pas, de peur que tu ne sois l’assassin de ta mère. » On écrivit çà et là, sur les murs, un vers où les noms de Néron et d’Oresle étaient réunis. Parmi ceux qui curent l’imprudence de dire que Néron avait tué sa mère, quelques-uns furent accusés et poursuivis par les ennemis du prince, qui voulaient constater le crime en paraissant flétrir la calomnie. Néron supporta toutes ces injures sans se venger, et subit en silence ces outrages *.