Tacite, Annales, Iiv. III, ch. xxvi
progrès. C’était chez lui une pensée bien arrêtée d’ajouter quelque chose au bonheur du peuple et à la gloire de l’empire; s’il est resté le plus populaire des Césars et s’il a frappé si vivement les imaginations, c'est pour avoir poursuivi son projet avec une ardeur et une passion qui se trouvent rarement dans une société vieillie.
Le seul progrès que Rome pùt accomplir en effet après sa domination si bien assise, c'était d'égaler, de surpasser peutêtre la politesse des Grecs, et de corriger, par l’élégance, la dépravation de ses mœurs. Néron eut la force de s’imposer les soins et les travaux nécessaires à la réalisation de son œuvre ; il sacrifia son repos et son plaisir par amour de la gloire et de la popularité. Au lieu de s’oublier avec quelques amis dans l'ivresse et dans les jouissances que donne le pouvoir, au lieu de s’isoler dans l’orgueil puéril et superbe d’une mystérieuse majesté, il appela tous les hommes de talent auprèsde lui, dans le but de stimuler leur ardeur; ses entretiens et ses exemples donnaient ainsi la plus vive impulsion aux travaux de l’esprit. Musiciens, sculpteurs, pantomimes, cochers du cirque, danseurs et philosophes, allaient par troupes au Palatin faire connaître leurs talents, donner des leçons, recevoir desencouragements. Néron leur partageait les heures de sa journée, se passionnait pour leurs travaux cl vivait avec eux, comme avec la foule, dans une familiarité de tous les jours. Son ardeur les pénétrait, son exemple excitait l’émulation : appelant chacun par son nom, ce qui était fort goûté des Romains et prouvant à chacun l’excellence de son art, il jetait une telle animation au milieu de tous ces talents réunis, que le Palatin semblait être le forum des beaux-arts.
Une de ses espérances était d'enlever les jeunes gens aux souvenirs austères de la République et aux rudes leçons du
stoïcisme, pour en faire les compagnons de ses travaux. Ils ajouteraient ainsi à la gloire de la cité, sans compromettre son repos. Ce but avait fixé l’ambition distinguée d'Auguste quand il admettait les génies de son temps dans celte familiarité supérieure qui est le côté le plus pur de sa gloire et le plus inaccessible à l’imitation; Néron le rechercha d’une ardeur peu commune avec cette préoccupation passionnée des choses de l’esprit qui est le caractère distinctif et tout à fait princier des Césars.
Les littérateurs et les poètes étaient admis dans son intimité, ceux môme qui n’étaient pas encore bien connus. Il s'entretenait avec eux et ne dédaignait pas d’étre initié au secret de leurs productions. Richelieu en usait de môme avec les beauxesprits de son temps. Tacite dit que ces jeunes gens s’amusaient à coudre ensemble des lambeaux de vers que Néron avait composés ou qu’il improvisait*. Suétone, au contraire, prétend avoir sous les yeux des manuscrits de Néron dont les ratures et les corrections annoncent un plan et un travail soutenu. Il composa sans peine, dit-il, quelques pièces de vers, sans jamais donner pour siennes les productions d’autrui s. Sénèque, si jaloux de sa gloire littéraire, et qui n’aurait pas voulu se couvrir de ridicule, cite avec honneur un vers pris dans les poésies de Néron 5.
Vossius va plus loin, et de quelques vers qui nous restent, il conclut que Néron était un bon poêle4.