CHAPITRE IV
Lenteurs et précautions de Néron avant de se produire en public. Hippodrome du Vatican. — Néron se décide à monter sur la scène. Il engage les jeunes patriciens à paraître sur le théâtre. — Applaudisseurs organisés. — Néron se met à l'étude et même au régime. — Fêtes de la jeunesse à propos do sa première barbe. — Jeux célébrés dans le bois de César, près de la naumachie d’Auguste. Néron débute devant un public ehoisi, son succès. — Mensonges de Dion Cassius. — Néron a cherché la popularité où elle était. — Omnipotence de la foule à Home. — César n'avait pas une force militaire suffisante pour la contenir.
Dans la manière toute mesurée, pleine de temporisations et de tâtonnements dont procéda Néron avant de se montrer au cirque et sur la scène, on reconnaît l'homme qui suit un système et non le fou qui se laisse emporter à sa passion. Son projet bien arrêté d’etTacer le côté barbare des spectacles romains avait assez d'importance à ses yeux pour qu'il n’en compromit pas le succès par une exécution incomplète ou précipitée.
Sénèque et Burrhus se crurent fort habiles en acceptant, dans les prétentions du prince, ce qu’elles avaient de moins contraire à sa dignité. Ils lui firent bâtir un cirque dans la vallée du Vatican, sur la rive droite du Tibre; ces graves personnages n'ont jamais rien empêché de ce qu’a voulu Néron
ni rien fait que ce qu’il a permis. C’est dans cet hippodrome
îiï
Vlli DE NÉRON
du Vatican qu’il s’exerçait à conduire des chars et à dresser des chevaux sous les yeux de quelques spectateurs privilégiés. Son cheval de prédilection était des Asturies et se nommait Asturçon. Bientôt le bruit de ces exercices se répandit dans Rome. La popularité du prince et l'amour de l’inconnu attirèrent la foule. Elle vint pousser des acclamations et solliciter aux portes; elle fut admise. Les applaudissements de la multitude enivrèrent Néron. Il retrouvait, avec bonheur, la faveur populaire qui avait accueilli son enfance dans les jeux troyens. Les respects du sénat, la fidélité des légions, la soumission des provinces ne pouvaient lui suffire; il voulut sc donner lui-même en spectacle, solliciter les applaudissements et devenir l’idole de ce peuple violent.
Sénèque et Burrhus durent lui opposer la majesté de l’empire, et le danger certain d'avilir sa personne par l’exercice d'une profession que les Romains méprisaient souverainement. Mais Néron avait assez de ressources dans l’esprit pour répondre à toutes leurs considérations et assez de résolution pour ne pas s’arrêter à leur avis. Au sentiment des Romains il opposa l’opinion des Grecs. Les Grecs honoraient les comédiens : Sophocle jouait dans ses tragédies, cependant il avait obtenu des ambassades et le commandement des armées. Simon, fils de Milliade, aimait à chanter dans les festins. Les héros et les grands capitaines de l’antiquité cultivaient la musique et suivaient en cela l'exemple des dieux; à Rome même les citoyens libres jouaient dans les atellanes sans en être moins estimés. Les histrions étaient méprisés uniquement comme esclaves et comme débauchés : il aurait pu ajouter que le préjugé, si puissant sur la seule aristocratie, allait s'atïaiblissant chaque jour; en quoi il aurait eu raison, car on verrait bientôt Thraséas, l'honneur des stoïciens, et Pison, l’espoir de
l'aristocratie, mouler sur un théâtre pour jouer des rôles tragiques.
Néron voulut être précédé sur la scène et accompagné par les descendants des grandes familles patriciennes et par les personnages les plus recommandables de l’ordre des chevaliers. Il leur lit les promesses les plus séduisantes pour les enrôler dans sa milice et les entraîner sur la scène: par ce moyen il paraissait suivre leur exemple tandis que son influence les conduisait. Il fit plus, il organisa un corps de chevaliers nommés Augustaux , hommes d’Auguste. Cette légion, composée de tous ceux qui aimaient son talent et sa voix, devait préparer ses succès et protéger ses débuts. Parmi les jeunes gens de Rome, les plus beaux, les plus intelligents, les plus enthousiastes, formèrent autour de lui plusieurs cohortes d’artistes. C’était comme les prétoriens de son talent. Ce moyen efficace de faire apprécier ses œuvres et sa personne, inventé par Néron, est arrivé jusqu’à nous. Il est fort en usage dans notre siècle, qui en a fait une institution, et nous ne pouvons pas en conscience blâmer César d’avoir protégé la majesté impériale comme nous défendons nos vaudevilles. La jeunesse fut divisée par lui en deux troupes : l'une engagée sur la scène avec lui, pour le seconder, l’autre assise à l’orchestre pour l'applaudir.
Il ne suffit pas de ces précautions pour rassurcr/et homme d'esprit qui voulait faire ses débuts dans les meilleures conditions. Un plat de champignons, servi à propos, lui avait donné l'empire; mais il savait que les succès de l'intelligence, autrement inaccessibles, ne s'obtiennent que par l’exercice laborieux des plus hautes facultés. Il travailla longtemps' sous les plus grands maîtres; il reçut leurs leçons avec une persévérante docilité. Les soins indispensables à la conservation et au
développement de sa voix l'obligèrent à des privations que s'imposent difficilement ceux qui cherchent avant tout leurs plaisirs. Pendant quelques jours du mois fl ne prenait d'autre nourriture que des poireaux à l’huile; et s’abstenait môme de pain. Il préférait à tout autre le poireau d’Aricia *; Jamais il ne chantait sans mettre sur sa poitrine une plaque de plomb pour fortifier sa voix2. Après tant de préparatifs, il voulut faire l'épreuve de son talent.
Les jeunes Romains laissaient croître leur barbe jusqu’à l’âge de vingt ans, ils la coupaient alors et la consacraient aux dieux. C’était une fête de famille et les amis de l’homme nouveau lui envoyaient des présents. Auguste avait gratifié d'un repas le peuple romain pour la cérémonie de sa première barbe. Néron suivit son exemple; la barbe du prince fut enfermée dans une botte d’or, ornée de pierreries ; il alla luimême la consacrer à Jupiter Capitolin, et il donna des jeux nommés fêles de la jeunesse: Juvenales. Cette occasion lui parut* favorable pour faire l'essai de son talent; mais il ne voulut d’abord se produire que devant un auditoire choisi : on décida que le gros public, qui se forme au hasard dans la cité comme l'orage dans le ciel, ne serait pas admis à juger l’empereur.
Rien de plus facile que de comprendre à ce propos les intentions de Néron et la générosité soutenue de ses sentiments. Par deux fois il avait témoigné de sa répugnance pour les massacres du cirque, d’abord en plaçant son hippodrome dans la vallée du Vatican, où pas une goutte de sang ne fut versée, et