Siètone. l'i« de Caligula, ch. xxxv
Siil
influence avec l'idée qu’on a de leur courage et de leur vertu ; les Césars, au contraire, furent souvent forcés de transiger avec les instincts grossiers de la multitude païenne et de subir ses exigences au mépris de la justice et de leur dignité. 11 faut se rendre bien compte de tout ce qu’avait d’énergie la démocratie romaine sous les Césars, pour juger sainement la conduite de Néron. Ce peuple était toujours debout et assemblé. Au cirque il votait par acclamations la mort des gladiateurs, ou leur accordait la vie. Ses vociférations intimaient à César des ordres qu’ordinairement il se hâtait d’exécuter. On vit sous Tibère le peuple punir de mort un cordonnier coupable d’avoir tué un corbeau savant, instruit à voler sur la tribune aux harangues, d’où il saluait César et les citoyens. Les Romains exerçaient tous les jours leu r souveraineté, tous les jours ils s'assemblaient dans le grand cirque au nombre de cent cinquante mille spectateurs; ce n’était pas avec dix mille prétoriens que Néron pouvait contenir cette démocratie dans une ville qui comptait trois millions d’habitants. Proposez au souverain le plus populaire du monde, de croire à la souveraineté nationale et de laisser le peuple libre se mouvoir à sa fantaisie dans une capitale de quelques millions d'habitants; chargez-lc d’amuser et de nourrir quatre cent mille citoyens, et de contenir cette démocratie turbulente avec dix mille hommes de troupe; il est douteux que dans de telles circonstancos, il puisse gouverner quinze jours comme Néron a gouverné quatorze ans. Le prince romain vivait au jour le jour et se tenait en face de son peuple comme un orateur en présence d’une assemblée. Il fallait surveiller la louve comme le dompteur de lions, qui ne perd jamais de vue scs animaux. Il fallait charmer, dominer la multitude, entrer dans ce peuple comme dans sa famille et le tenir par les entrailles; voilà pourquoi Néron se fit comédien.