‹ NéronChapitre 79 sur 205 · Plioebus ait · texte numérisé non relu

Plioebus ait

Hic milii similis vultu, similisquc décoré.

Sénèque. L’ApokoIokijntose ch. iv.

haine, par l'embonpoint ; fière et hautaine, toutefois, et respirant un mépris si profond qu'il pourrait servir d'excuse à la cruauté.

On retrouve dans le musée Napoléon III, les bustes et les statues qui nous représentent ces divers Néron à toutes les époques; l'image de ce César est aussi changeante que si vie, et sa figure a successivement tous les aspects de son règne qui va de la beauté parfaite à l’extrême l’aideur Un trait particulier de cette physionomie singulière, c’est que Néron ne voyait bien que de près en clignant les yeux, il avait cela de commun avec le grand comédien qui a su le faire revivre , parmi nous. Quand il venait au cirque présider les jeux, il se servait d'une émeraude pour regarder les combats des gladiateurs*. Celte pierre précieuse, d'un vert doux ei brillant, était fort estimée des Latinsel des Orientaux; elle conservait la vue, elle guérissait la morsure des serpents et c'était comme une profanation de la graver. Toutes les fois que Néron présidait aux jeux du cirque, il se servait d'une de ces pierres précieuses comme d’un miroir, pour s’épargner la vue du sang qui lui faisait horreur et pour ménager ses yeux.

L'embarras augmente quand on veut donner une idée juste de la voix de Néron, de son talent et de ses succès. L'histoire se lait là-dessus ou ne fournit que des contradictions violentes au sujet de cet empereur éternellement débattu entre l’adoration et la haine.

1. Voir au Musée Campana un buste de Néron enfant, n“ 172 ; une belle statue de N’érun jeune, n° 410; un autre buste du même, n" 303, cl derrière ce dernier, un autre inarbre, n“ 334, presque effacé. Il reproduit assez exactement le buste en bronze qu’on voit à la tribune de Florence, et la dégradation morale de Néron s'y trouve énergiquement exprimée.

2. Nero princeps gladiatorum pugnas spectabat in smaragdo. Plixc. Histoire nalur., liv. XXXVII, ch. xvt.

Tacite nous apprend qu'une des graves accusations portées contre Thraséas par les délateurs, c'était de n’avoir pas sacrifié pour la voix divine de Néron : Dion et Suétone nous disent que celte voix était faible et sourde; mais le grand feuilletonniste de l’antiquité, Lucien de Samosate, nous renseigne un peu mieux. C’était un maître en l'art d’écrire, abondamment pourvu d'érudition, de malice et d'esprit. « Musonius, quelle » voix a donc ce tyran qui se montre si passionné pour la

> musique? parmi ceux que j'ai vus aborder à Lesbos, les uns

> admiraient son talent, les autres s’en moquaient. » Voici ce que répond Musonius : « Néron n’est à cet égard ni admi- » rable ni ridicule : la nature lui a donné une voix passable » et ordinaire, le son en est creux et rauque parce qu'il con- » tracte le gosier, ce qui fait de son chant un bourdonnement » désagréable; cependant il a des notes qui en adoucissent le » timbre quand il ne lance pas sa voix avec trop d’assurance ; » mais, en somme, exceller dans les nuances de la gamme, » dans la mélopée, la roulade, l'accompagnement précis de la

> cithare; savoir marcher à temps, s’arrêter, se déplacer et • régler ses mouvements sur la mesure, n’est-ce pas une honte ■ pour un empereur1 ? »

Ceci tendrait à prouver que Néron possédait ces talents divers d’un comédien accompli ; Lucien se hâte d’ajouter qu'il était ridicule quand il se tenait sur la pointe des pieds, remuant la tête et retenant sa respiration pour imiter les grands artistes. N’oublions pas que c’est un Grec, et le plus moqueur des Grecs, qui juge un Romain. On sait de quels dédains, de quelle jalousie aveugle, de quelle envie ridicule, la race hellénique a poursuivi le génie latin, dans l’antiquité, dans le moyen-âge et jusque dans les temps modernes.

t. Li cien de Samosate, cli. lxxviii, Néron, ou le Percement de l'hlhnie.

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Philostrate, dans son roman d'Apollonius, explique ainsi le bonheur qu’eut un philosophe cynique d’échapper à la mort, que ses injures contre César avaient méritée. Démétrius, dit-il, aurait sur-le-champ payé de sa vie son audace, si Néron, ce jour-là, n’avait ressenti la joie de s’ôtre surpassé lui-mènie en chantant*. Ce même Philoslrale, fort peu digne de confiance du reste et dont je ne reproduis les paroles qu’à défaut de tout autre document, nous raconte que son héros voyageait en Espagne lorsqu’on apprit, dans celle province, les victoires de Néron, victoires remportées en Grèce dans des concours de cithare et de tragédie.

< Comme les sacrifices se multipliaient dans les villes, un » comédien, qui n'osait pas concourir à Rome contre Néron, » parcourait les villes d'Occidenl pour y faire quelques pro- * fils. Son talent lui avait acquis de la réputation dans les vil- » lages qui n’étaient pas trop barbares, d'abord, parce que » les peuples chez lesquels il voyageait n’avaient jamais cn- » tendu de tragédie, ensuite parce qu’il se vantait de repro- » duirc exactement les intonations de Néron. Quand il vint » chez les habitants d’IIispola, avant même qu’il eut prononcé » une parole, ils étaient tout émus. Quand ils le virent mar- » cher à grands pas, se dresser sur ses cothurnes, ouvrir une » large bouche, et se draper dans une robe démesurément » large, ils ne purent se défendre d'une sorte d’cITroi; mais » lorsqu’il se fit entendre et se mil à déclamer, la plupart > crurent que c'était un démon qui hurlait à leurs oreilles et » Us prirent la fuite2. »

Voilà ce qu’ont écrit sur la voix de Néron et sur son talent de comédien, Philostralc et Lucien de Samosatc, qui vivaient

1. Philostrate. Vie d'Apollonius de Tijane, liv. IV, ch. xlii.

S. Philostrate, fie d'Apollonius de Tyane, liv. V, ch. ix.

sous le règne des Antonins. Parmi les savants du dernier siècle, qui ont mêlé de tant d’agrément leur érudition profonde, un homme d'esprit et de goût a contesté l'aptitude de Néron pour les beaux-arts, lui déniant môme le mérite de s’étre élevé, sur divers points, jusqu'à la médiocrité. L'éloge qu'en a fait Suétone quand il lui accorde de peindre et de sculpter avec une application remarquable, semble exagéré au savant critique. La discussion sur un tel sujet serait longue, ardue et peut-être inutile : on peut se contenter de faire cette simple observation : Néron avait de grandes ressources d’intelligence; à peine âgé de dix-sept ans il plaida le même jour, et avec succès, en grec et en latin; il jugea convenablement les affaires les plus graves portées à son tribunal p'endant les fériés latines; il était doué d’une si prodigieuse mémoire qu'il saluait tous les citoyens par leur nom dans l'ordre où ils se présentaient devant lui 1 ; On sait d’ailleurs de quelle ardeur enthousiaste il cultivait les beaux-arts. Est-il possible d'admettre qu'un osprit si ouvert, fortifié par la passion, n'ait pas obtenu quelques résultats?

La pensée de Néron, dès les premières années de son règne, fut, comme on l'a dit, de donner à l’empire et à la cité souveraine cette dernière gloire de l'admiration du monde justement conquise. Pour atteindre ce but, il porta dans toutes les branches du travail intellectuel la force de son exemple, le stimulant de ses regards; il sut donner une légitime espérance à toutes les ambitions. Vespasien et Trajan sont des hommes du passé, des consuls de la vieille Rome égarés dans l'empire; mais Néron est l'homme nouveau, qui a voulu engager la société païenne dans le seul progrès qu’elle

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pût accomplir sans cesser d'être elle-même. Il semble que son rêve était de ramener les hommes à l’âge d’or, et que dans la paix universelle où était le monde, son pouvoir immense autorisait cet espoir. Ennemi de la guerre, des égorgements du cirque, des impôts, il conviait l'humanité à se rejouir, à se glorifier en elle-même, à triompher irrévocablement de la haine et de la douleur.

Le moment où la pensée de Néron fut le plus manifeste, c’est quand il établit, à l'imitation des Grecs, des jeux quinquennaux, ouvrant des concours et proposant des prix pour tous les exercices de l’esprit et du corps. C'était en l’an CO de notre ère, pendant son quatrième consulat. Ces jeux étaient à la fois gymniques, musicaux et équestres; ils réunissaient le pugilat et la lutte, l’éloquence, la poésie et la musique, enfin les courses de chariots dans le cirque; mais les combats de gladiateurs où la mort des hommes et le sang répandu servaient d’amusement à la foule, furent négligés cl volontairement supprimés par Néron. Il ne craignait pas de blesser les goùls dépravés et les instincts cruels de la multitude. Pour bien indiquer que ses préférences étaient pour tout ce qui élève l’homme, le perfectionne cl le glorifie, il voulut appeler Néronicns ces jeux qui étaient la reproduction cl comme le résumé de la civilisation hellénique. Il bâtit des gymnases qui furent magnifiquement ornés, et la jeunesse des premiers ordres de l'État, conviée aux travaux de l'intelligence, put venir là s’instruire aux arts des Grecs sous la direction des gymnasiarques les plus renommés.

Néron avait trop de goût pour ne pas comprendre que les concours de poésie cl de musique devaient être éloignés des vociférations cl des tumultes de l’amphilheâtre. L’attention et le silence indispensables au talent qui se produit; le calme et

le recueillement nécessaires au spectateur qui juge n'étaient pas dans les habitudes de ce peuple toujours violemment agité. Le mouvement des affaires, la lumière et le bruit du jour avaient quelque chose de brusque, de précis et de vulgaire peu favorable aux plaisirs délicats de l’intelligence et aux douces émotions. Il parut à Néron que la lueur tempérée des lampes et le calme des premières veilles disposeraient mieux les spectateurs à goûter les jeux de l'esprit et à suivre l’imagination des poètes dans les profondeurs féeriques du monde idéal; il changea donc l’heure du spectacle du jour à la nuit, et cette grande révolution dans les plaisirs de l’humanité, qui ne sont pas une petite affaire, dure encore de nos jours.

On se plaignit alors beaucoup, comme on se plaint toujours, des nouveautés. Les gymnases et les théâtres de nuit parurent devoir être des écoles d'immoralité et des excitations à la débauche. Il n’en fut rien toutefois, et Tacite, qui nous a transmis les plaintes, avoue qu’il n’y eut point de scandales à signaler; soit que la quantité de lumières fit obstacle aux désordres, soit que la nouveauté des spectacles absorbât toute l'attention. Néron disputa le prix de l'éloquence et de la poésie latines et tous ses rivaux s'effacèrent devant lui. Ceux qui furent déclarés vainqueurs dans les concours de musique et dans les luttes gymnastiques, reçurent les couronnes et obtinrent les prix qu'on leur avait proposés.

A l’occasion des jeux quinquennaux, les pantomimes repa: urentàllomc. Néron lui-même s’était vu forcé de les bannir pour rétablir la paix sur le théâtre cl dans la ville ; leur retour fut un bonheur public. Le talent prodigieux de ces artistes exaltait jusqu'à la frénésie l'admiration des Romains. Lucien nous a raconté les succès d'un danseur fort

habile qui, pendant la célébration des jeux Néroniens, obtint les suffrages les plus concluants et les plus inattendus. C'est de ce pantomime que Pétrone célébré la gloire et décrit l’action dramatique dans un style qui nous donne à la fois l’esprit du . poëtc et la réalité des objets*. On regrette en citant ces vers, d’être impuissant à les traduire et d'ignorer le nom de l’artiste éminent qui lésa inspirés.

Tout le public romain se précipitait en masse dans la vogue des pantomimes : c’était le fol enthousiasme d’un peuple déchu qui adoreraitscs comédiens après avoir sifflé ses dieux; c’était un mouvement irrésistible qui emportait le patricien et le plébéien, le citoyen et l’étranger. Démétrius seul résistait à l'entraînement. CeDémétrius, philosophe cynique, dédaignait de se ranger à l’opinion commune et s’applaudissait de fuir le vulgaire fùt-il dans le vrai. Il poursuivait de ses diatribes le pantomime et sa profession avec la verve déréglée d’un homme qui veut flétrir et réformer dans son siècle tout ce qui n’est pas lui. Le comédien, qui ôtait homme d’esprit, ne répondit rien pour défendre sa personne, rien en faveur de son art :

* Venez me voir danser, dit-il 5 Démétrius, » et la discussion fut close. Le cynique accepte l’invitation, et se rend au théâtre. Le pantomime dansa le ballet de Mars et Vénus, sans accompagnement de flûte ni de voix, comme il avait promis de le faire, et seul, par son geste et scs attitudes, il exposa toute l’aventure : le soleil révélant l'intrigue, le piège de Vulcain, la honte de Vénus et l'embarras de Mars. Démétrius fut à ce point ravi de ce spectacle qu’il ne put se contenir. * J’entends ce que

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