VERTUS ET BIENFAITS INUTILES
Outre des faits interverti. — Sage administration de Néron. — Sédition de Potuioles. — Condamnation de Blésus. — Équité de Néron. — Mort calme et honorée de D. Afer et M. Servilius. — Secours envoyés aux colonies. — Néron ajoute à l'autorité du sénat. — Il laisse condamner son intendant Vibius. — Bonté de Néron pour les candidats malheurem. — Conspira; ion permanente contre Néron. — Les moindres accidents interprétés contre Néron. — Il conseil e à R. l’Iaulus de se retirer en Asie. — Néron se baigne dans la fontaine de l’eau Murcia. — Indignation de Tacite. — Néron est en danger do uiort. — Il désigne son successeur. — Ambition des patriciens entretenue par les astrologues. — Néron a pu comptera son audience huit ou neuf personnages qui régnèrent après lui.
Pendant que Néron frappait les esprits, fixait sur lui l'attention publique et jetait dans les cœurs les germes d'une popularisé qui dure encore, l'administration de l'Empire suivait son cours régulier. Burrhus et Sénèque exerçaient sagement le pouvoir du prince, et Rome dominait le monde sans l'opprimer. En suivant l’ordre chronologique des faits, on raconterait ici les guerres qui signalèrent en Occident et en Orient les heureux commencements de Néron; mais on a cru
devoir placer ailleurs le récit de ces expéditions si vigoureusement poussées hors des frontières de l’Empire, sans en troubler la paix et la prospérité. Ainsi, la juste appréciation delà
politique sage du prince est plus facile et sa bonne administration est évidente. S'il était possible, quand on entreprend déjuger Néron, d’oublier les crimes cachés dans le secret du palais, et de se persuader que le repos public ne saurait être trop chèrement acheté, rien ne serait comparable aux huit premières années de ce règne passées dans un calme majestueux et profond.
Voici quels faits succédèrent aux grandes révolutions qui changeaient la faoe du monde : Les habitants de Pompéi célébraient des jeux auxquels assistèrent leurs voisins de Nucérie : Une vive discussion soulevée entre eux dégénéra bien vite en combats sanglants; plusieurs Nucériens périrent. Les parents des victimes vinrent se plaindre à Rome. L’affaire, portée au tribunal du prince, fut renvoyée au sénat. Les Pompéiens furent condamnés avec interdiction pendant dix ans des spectacles de gladiateurs. Sur la plainte des habitants de-€yrène, Blésus, leur gouverneur, fut reconnu coupable d’avoir pillé le trésor d’Esculape; on le chassa du sénat. Les mêmes Cyrénéens accusaient faussement Slrabon de les avoir mal jugés: Ils s’étaient d'abord emparés, sans aucun droit, de quelques terres à leur convenance; or, ces terres faisaient parlie du domaine privé du roi de Cyrène, Ptolérn^ Apion, lequel avait institué le peuple romain son héritier : Les Cyrênéens invoquaient la prescription contre les arrêts d’Acilius Slrabon, envoyé par Claude avec les pouvoirs de prêteur. Le sénat jugea que le prince pouvait seul poursuivre une affaire entamée par son prédécesseur; Néron se prononça avec une équité et une douceur remarquables : il maintint les justes décisions d'Acilius qui revendiquait les droits de l’État; mais, en considération de l’alliance des Cyrônéens avec Rome, il leur abandonna les terres usurpées.
Parmi les hommes èminenls qui jouissaient en paix, sous Néron, de leurs richesses et d’une considération justement acquise, il faut compter l'orateur Domitius Afer, dont Quintilien et Tacite admirent le génie. Les avocats célèbres faisaient alors, de leur action oratoire, une sorte de représentation théâtrale, ornaient leur main d’une pierre précieuse qui brillait dans leur geste, et se faisaient accompagner d’une longue suite de clients, chargés de les applaudir. Au lieu de suivre leur exemple, Domitius condamnait ces abus et flétrissait ces ridicules. A côté de Domitius, Tacite mentionne Marcus Servilius, orateur, historien et surtout homme d’honneur; il n’avait qu’un travers, c’était de porter au cou, sur un papier renfermé dans un linge, deux caractères de l’alphabet grec pour se préserver du mal d’yeux. Tibère et Claude avaient honoré son caractère et ses talents. La vieillesse dé ces deux grands orateurs s’éteignit paisible et respectée pendant la septième année du règne de Néron.
La faveur et la sollicitude du prince s’étendirent particulièrement sur quelques villes d’Italie. Pouzzoles obtint avec une augmentation de privilège lo litre de colonie impériale ; Antimme et Tarente, qui dépérissaient, reçurent dans leurs murs de nouveaux habitants, des légionnaires qui avaient leur congé; mais ces vétérans, tirés de diverses cohortes et forcés au célibat pendant qu’ils étaient sous les drapeaux, ne purent se faire au régime honnête et laborieux de la famille, ni se former en corps de cité avec des voisins inconnus. Les colonies prospéraient autrefois, parce que la légion tout entière, installée dans un campement avec ses chefs, se transformait aisément en municipe; la discipline et l'esprit de corps les préparant à merveille aux mœurs de la cité.
Néron augmenta la dignité du sénat et son influence, en
rendant l’appel à cette compagnie aussi important quo l’appel au prince; il laissa condamner son intendant pour la Mauritanie, Vibius Secundus, accusé de concussion par les peuples de celte province. Enfin, il poussa la condescendance jusqu’à donner des consolations aux candidats qui avaient échoué en briguant des magistratures. Il les nommait tribuns des légions.
Mais ni la paix, ni les intentions libérales du prince, ni son administration irréprochable, ni les encouragements proposés au mérite, ne désarmaient les vieilles rancunes des patriciens. Les guerres civiles et les proscriptions avaient laissé dans le caractère romain comme un besoin de haïr et de conspirer; et ceux qui auraient trouvé des chances de fortune dans les agitations républicaines, les cherchaient avec obstination dans un changement de règne. Néron perdit vile le fruit de ses efforts tentés pour entraîner les esprits dans les régions calmes et sereines de l’intelligence; on avait adopté l’habit grec pendant les jeux Néroniens, on avait fréquenté les gymnases et discuté pendant quelques jours sur la peinture et sur la poésie; mais, bientôt les idées et les costumes des Grecs passèrent de mode ; le gros bon sens romain revint aux idé ?s pratiques de pouvoir et de liberté. Les vaincs spéculations et les discussions inutiles n’étaient pas une pâture suffisante pour ces hommes d’action habitués aux plus grands projets, avides de réalité, et passant avec les allures simples de la force, des paroles à l'action.
Les regards tournés vers le passé, inutiles et mécontents d'eux-mêmes, tourmentés par un long regret de la liberté perdue, ces patriciens traînaient chaque jour leur oisiveté du Forum au Capitole, à travers les monuments de leur gloire évanouie, devant la tribune muette et dans la voie sacrée où ne passaient plus des triomphes; ils se demandaient pourquoi
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Rome, maîtresse du monde, n'était plus maîtresse d’elle-mômc, et comment des siècles de gloire et de vertu pouvaient aboutir à la servitude. Les uns, irrités par les leçons du stoïcisme, qui leur apprenait à vénérer dans le secret de leurs maisons les images de Cassius et de Brutus, nourrissaient leur orgueil d’espérances coupables et de projets insensés ; les autres, cherchant dans les excès de toute sorte l’oubli d’eux-mêmes et de la patrie, ne croyaient plus aux dieux ni à rien, et se consolaient par ce suprême désespoir. Violemment ramenés au sentiment de leur décadence, ils portaient tous, comme un fardeau, les souvenirs et le spectacle de celte Rome monumentale et asservie. Un peuple muet de statues, des ombres de marbre et d'airain, semblaient regarder avec méprisées indignes neveu* comme pour les provoquer à suivre leurs exemples; l'héroïque nation des aïeux immobile et debout dans sa gloire, opposait à l’infamie présente la mémoire inflexible de ses vertus.
Au milieu de ce repos inquiet, la nouvelle se répand que la fortune abandonne Néron. Pendant qu’il soupaità Soubiaco, la foudre a renversé la table et brisé la coupe dans sa main; une comète apparaît en même temps; plus de doute, c’est un changement de règne. Les Romains, d'autant plus superstitieux qu’ils ont moins de religion, regardent Néron comme déjà renversé du trône. Une seule question les préoccupe : quel sera son successeur?... La rumeur publique désignait Rubellius Plaulus, il tenait par sa mère à la famille Julia, et la gravité de ses mœurs, le recueillement où il cachait sa vie , ajoutaient à la bonne opinion qu’on avait de lui; ses aïeux étaient originaires de Tivoli où venait de tomber la foudre; on le crut désigné par le sort pour remplacer Néron. Tout à coup, ce candidat de l’opinion publique fut entouré d une cour, comjoîée de ces hommes qu'une
VIE DE NÉHON
ambition ardente précipite dans toutes les nouveautés. Tel était le caractère de cette démocratie romaine qui, du soir au matin, par un mouvement des esprits si peu motivé, opposait à César un prétendant autour duquel un parti se formait comme par enchantement.
Ces rumeurs et ces émotions soudaines épouvantèrent Néron qui en comprenait le danger. La faveur publique pouvait entraîner Plautus plus loin qu’il ne voulait aller, et forcer Néron à le traiter en ennemi; il lui conseilla de se retirer en Orient, où les richesses et le crédit de sa famille lui assuraient une position honorable; et Plautus se rendit aux désirs de Néron dont l'exigence n’excédait pas ce qu’il devait à la sûreté publique et à lui-même.
Tacite ne dit rien de la modération de César, sans doute, parce qu’il n’y croit pas ; mais, en revanche, il signale et flétrit ce qu’il appelle l’infamie et la débauche raffinées de Néron. Néron osa se baigner dans la fontaine Marcia, dont les eaux venaient à Rome dans un aqueduc des hauteurs de Soubiaco. Le médecin Charmis, de Marseille, était alors dans toute sa vogue; il avait condamné les étuves et l'eau chaude, pour ordonner les bains froids même en hiver*. L’imprudence de Néron, que Tacite appelle un sacrilège, fut suivie d’une maladie grave qui mit ses jours en danger. N’oublions pas que ce même Tacite accuse ailleurs les dieux, doute de leur providence, ne croit pas à la vie future, et que cette grande dévotion aux sources sacrées aurait figuré avec plus d a-propos dans son volume de Facéties* que dans les Annales.
t. Hi regebant fata, <juum repente civitatem Charmis ex eadem Massilia
invasit Frigidaque etiam liibernis algoribus lavari persuasif. Pline,
Uni. n al., liv. XXIX, ch. v.
*• Le grand historien composa en effet un rolume de facéties qui n'est pas arrive* jusqu'à nous. Fulgencc Planciadés le déclare auteur de ce livre
Pendant la maladie qui mit en danger les jours de Néron, ses amis et ses ministres, réunis autour de son lit, attendaient avec anxiété son rétablissement.
La mort est une épreuve même pour le héros et pour le sage ; il est donc intéressant d’étudier Néron à ce moment solennel. D'après les idées le plus généralement admises sur son compte, il semble que ses flatteurs ont dit le distraire du danger qui le menaçait, tromper sa frayeur et l’amuser par des espérances. Il n’en est rien cependant ; Néron a vu la mort sans se troubler, l’avenir de la République l’a préoccupé, et l’entretien n’aurait pas eu plus de gravité au lit de mort de Trajan ou de Marc-Aurèle. On agitait devant lui la question de savoir à qui reviendrait l'Empire après sa mort. Cette éventualité menaçante fut prévue et discutée comme une affaire. La famille des Césars, péniblement prolongée par des adoptions successives, allait s'éteindre avec Néron et l’avenir n’olïrait qu’incertitudes et dangers. C’est alors que Néron rassura ses amis, et leur fit voir que la République avait ehcore de grandes ressources. Ils le prièrent de s’expliquer et de nommer celui qu’il semblait vouloir désigner pour son successeur : c’est, dit-il, Mummius Régulus; Consul sous Tibère, Régulus avait été chargé par ce prince d’exécuter ses ordres contre Séjan. La probité de cet homme surpassait ses honneurs, et sa vertu était si bien établie, que de tous les Césars dont il vit le règne, pas un ne regarda son élévation comme un danger.
Quand Tacite raconte la maladie de Néron, il ne dit rien de ce calme et de cet esprit de justice ; c’est à la mort de Régulus seulement qu’il mentionne l’opinion de César, si honorable pour ce personnage consulaire. On ne peut s’empêcher de reconnaître qu’il y a quelque vertu dans ce tyran qui oso em- «ployer et désigner pour son successeur, l’homme de son
temps le plus vénérable. Qile penser, cependant, de l’évidente partialité du grand historien qui nous laisserait ignorer la vérité sur Néron, s’il n’avait occasion de la dire en faveur de Régulus1.
On ne saurait donner une plus juste idée de la position difficile faite au dernier César, qu’en nommant tous ceux qui étaient appelés à lui succéder. Pas de sénateur d’un peu d’importance, à qui son astrologue n'eiit prédit qu’il arriverait à l’Empire.
Les enfants jouaient à qui serait César et les jeunes gens rêvaient d’imiter Brutus. Ni une mauvaise réputation, ni un aspect repoussant, ni des mœurs ignobles ne décourageaient les faiseurs d’horoscope. Ils annoncèrentà Vileliius lui-même qu’il serait empereur. Cette prédiction égaya Néron et blessa Vitellius, qui resta convaincu de la fourberie des astrologues; elle se réalisa cependant, parce que dans toutes les époques de décadence, tandis que les honnêtes gens s’étonnent de leur détresse, les misérables sont émerveillés de leur fortune.
Sénèque calma d’un mot l’inquiétude de Néron, qui cherchait le prétendant mystérieux annoncé par des prodiges et attendu par ses ennemis. Vous avez beau faire, lui dit-il, vous ne pourrez jamais atteindre votre successeur. Au moment où Séncque parlait ainsiàNèron, celui-ci aurait pu admettre à son audience dans l’atrium du Palatin sept ou huit personnages, tous appelés à lui succéder. Étrange position dans laquelle aucun souverain peut-être ne s’est jamais trouvé. Ainsi, sans parler de Nymphidius dont l’ambition fut vite étouffée. Galba, le jeune Pison, Olhon, Vitellius, Vespasien, Titus, Domiticn
l. Tacite. Ann., liv. XIV, ch. xlvii.
et Nerva qui arrivèrent snccessivèment à l’Empire, forent tous admisdans la familiarité du prince. On peut môme supposer que le père de Trajan, tribun d’une cohorte et logé dans le prétoire, conduisait par la main dans les péristyles du Palatin l’enfant qui devait être un si grand empereur.
CH APITRE Vil