GUERRE EN ORIENT — CORBULON
Motifs de la guerre contre les Partîtes. — Néron en confie la conduite à Corindon. — Quel était ce général? — Sa conduite à la télé des légions. — 1 1 entre en Arménie. — Tactique des Partîtes. — Elle échoue contre Corindon. — Il s’empare de l’Arménie. — Néron donne cette province à Tigrane. — Corbulon presque disgracié. — Pélus est envoyé de Rome avec des pouvoirs égaux à ceux de Corbulon. — Les Partîtes reprennent Tigranoeerte. — Courses inutiles de Pétus dans l’Arménie. — Les Partîtes se jettent sur Pétus. — Corbulon vient à son secours. — Il arrête les Partîtes. — Erreur où l'on était à Rome. — lettre do Néron à Pétus. — Corbulon chargé seul de faire la guerre. — Yologèse et Tiridato traitent avec lui. — Il décide Tiridate à aller jusqu'à Ror.e demander la couronne d’Arménie.
Nous sommes arrivés à la huitième année du règne de Néron, an de Jésus-Christ 01, après avoir négligé les affaires du dehors et fui la question de guerre à l'exemple de Néron luiméme, grand ennemi de la gloire des armes et des lauriers teints de sang; mais comme il eut le mérite rare de n’entreprendre que des guerres utiles et inévitables et d’en confier la conduite aux hommes les plus éminents, on ne saurait négliger rcs faits sans être injuste pour lui. Rien d'ailleurs ne donne une idée plus exacte de l’Empire romain que de raconter les mouvements de ces grands corps et les expéditions militaires victorieusement poussées à de telles distances.
La fierté romaine était restée humiliée en Orient depuis que
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les Partîtes avaient anéanti Crassuset repoussé Marc-Antoine. C’était donc un devoir de défendre l'influence tt les frontières de l’Empire qui étaient menacées. A côté de cette obligation à subir, les Romains avaient encore à protéger leur commerce avec l'extrême Orient. Aussitôt qu’ils s’étaient vus maîtres de l’Égypte, ils avaient poursuivi et multiplié les relations des Grecs avec les Grandes-Indes. Strabon nous apprend que dès le règne de Tibère, cent vingt vaisseaux parlaient chaque année de Myos-hormos, un port de la mer Rouge, pour aller trafiquer dans l’extrême Orient. Au nord c'était par la aroie de terre qu’on se dirigeait vers le pays des Séress dans le centre de l'Asie, où se faisait le commerce de la soie Il est certain que les Chinois ont connu les Romains et lcsParthes; leurshistoriens parlent d'un peuple dont le territoire est arrosé par l’Oxus qui se jette dans la mer Caspienne. Les habitants de ce pays, disent-ils, se servent de chariots et de navires pour négocier avec leurs voisins. Ils écrivent sur des peaux et tracent des lignes horizontales; ils ajoutent que les I’arlhes, jaloux d'èlre seuls en relations d'affaires avec les Chinois pour acheter leurs riches étoffes, n'ont jamais voulu permettre aux Romains de traverser leurs provinces pour pénétrer dans l’intérieur de l'Asie.
Les Romains avaient donc un devoird’honneur et des raisons d’intérêt qui les forçaient à porter la guerre chez les Parthcs. Ces peuples guerriers leur disputaient l'Arménie; leur roi Vologèsc, de la puissante race des Arsacides, voulait établir son frère Tiridate roi de ce pays. L'Arménie ôtait presque en sa puissance et ses succès diminuaient l'influence romaine en Orient, quand Néron résolut de faire prévaloir contre de tels
t. Pline. Iliit, n al., liv. Vf, ch. xx.
Vili LHi NÉRON
ennemis les lorceset la majesté de lümpire. IJomiliusCorbu- Ion fut chargé de conduire celte guerre importante. Le sénat, le peuple et les légions approuvèrent ce choix.
Corbulon était un homme né pour le dur métier des armes, d'une stature et d'une force herculéennes, sobre et rigide, expérimenté dans la guerre et magnifique dans le commandement. Il eut, comme tous les hommes supérieurs, à dégager sa fortune des rivalités vulgaires qui l'entravaient; après quoi il lui fallut encore rendre ceux qui combattaient sous lui capables de le seconder. Il croyait qvec Marius que l’ennemi doit être vaincu plutôt par la hache, c'est-à-dire par les travaux, que par l’épée; aussi sa principale et première application fut de recomposer et de refaire par la discipline l'âme et le corps du soldat. Ces légionnaires, amollis par un long séjour dans les villes d’Oricnt, durent passer l'hiver sous les toiles, soumis à de longues marches, à des exercices, à des travaux. Corbulon les dirigeait lui-môme, tète nue, par un froid qui tuait les soldats. Ceux qui osèrent déserter furent punis de mort. Cette armée, tremblante sous l'autorité de son chef, fit bientôt trembler l'ennemi, et l'an de Home 809 la guerre commença vigoureusement contre les Parlhes, tout fiers de Crassus anéanti et de Marc-Antoine repoussé.
Corbulon pénètre dans l'Arménie au moment où Tiridate, à la tète de ses cavaliers innombrables, ravage les terres de ceux qui tiennent le parti des Romains. Partout insaisissable et partout présent, là même où il ne porte pas la dévastation, ce prince jette la terreur et se montre victorieux par la renommée plus que par le combat. Au milieu de cette formidable cavalerie dcsParthes, toujours en mouvement, s’avancait l'armée romaine, lourde et menaçante, entourée d'un ennemi qui cherchait sa victoire dans la fuite.
Corbulon ne voulut pas rester impuissant et immobile devant un adversaire qui avait déjà fait connaître les maux de la guerre à ses ennemis : Il divisa son armée en plusieurs corps assez considérables pour n’avoir pas à craindre d'ètre surpris, et assez voisins l'un de l'autre pour se porter secours. Trois châteaux-forts furent pris sous les yeux de Tiridalc. Après avoir ainsi prouvé la vigueur des légions, Corbulon les réunit et se dirigea vers Arlaxate. Tiridate essaya de l’arrêter : il employa contre lui les manœuvres et les ruses de guerre de Suréna contre Crâssus et de Phraate contre Antoine. Toutes scs forces étaient en troupes de cavaliers; les uns, légèrement armés et montés sur des chevaux rapides, n'avaient en main qu’un grand arc et des flèches. Ils combattaient en fuyant. C’était d'eux que les soldats de Crassus avaient dit qu’on ne pouvait ni leur échapper, ni les atteindre. Leurs traits, inconnus aux Romains, étaient lancés avec lant de force qu'on se sentait frappé sans les avoir vus; les autres, nommés Calaphractes, étaient entièrement couverts de cuirasses faites dï cailles en fer battu, semblables au dos du crocodile. Tous leurs mouvements étaient libres; ils pouvaient se tourner en tous sens sur leurs chevaux, les longues piques dont ils étaient armés les rendaient formidables aux légions dont ils pouvaient briser les rangs. Quand on voulait serrer de près ces ennemis, ils fuyaient si vito qu’on les perdait de vue; quand on se croyait hors de leurs atteintes, ils apparaissaient soudain et par milliers. Ils volaient comme un essaim d’abeilles guerrières autour des légions, poussant des cris sauvages, lançant des traits, animant leur courage au son des profondes timbales qui retentissaient comme des monstres aboyants.
Parfois ils dirigeaient leurs manœuvres et le galop de leurs escadrons de manière à soulever des nuages de poussière que
lèvent poussait sur leurs ennemis; ils les mettaient en désordre, les tenaient comme enfermés dans une fournaise, et leur formidable cavalerie les attaquait dans cette obscurité soudaine en les criblant de traits.
Tiridate vint entourer Corbulon avec ses hordes innombrables. Il espérait faire sur lui l’épreuve du courage, des forces et de l’habileté des Parthes, si funestes aux Romains. Ses troupes se développèrent dans les plaines, elles s’agitaient de toutes parts, courant et tourbillonnant, elles s’amoncelaient à l'horizon comme un orage qui va tout briser. A travers ces évolutions et ces pièges, l’armée romaine s’avança dans un ordre imposant, inébranlable et majestueuse comme une citadelle qui aurait roulé sur ses fondements. Les rangs étaient si compactes, et les soldats si bien tenus par la discipline, que pendant une longue marche on ne vit qu’un seul homme sortir de son poste. Il fut à l’instant percé de mille coups. Artaxate est prise et brûlée; Corbulon dirige sa marche vers Tigranocerte ; mais à l’approche des légions, cette grande ville onvre ses portes, et l’Arménie, entièrement soumise, est occupée par le vainqueur.
Un fantôme de roi, Tigrane, fut envoyé de Rome par Néron pour régner sur l'Arménie. Corbulon, qui pouvait seul le maintenir contre les Parthes, dut passer en Syrie. Le gouvernement de celte province venait de lui être assigné.
Néron voulait-il amoindrir Corbulon en l’éloignant des peuples soumis et des lieux marqués par ses victoires? avaiton déjà essayé de nuire à ce grand homme dans l'esprit du prince ainsi que Tacite nous l’apprend 1 ? Corbulon lui-môme parut le comprendre et s’accommoder aux intentions de l'em-
1. Arriu< Yarus... slrenuus bello... secretis apuJ Neronem sermonibus crebatur Corhulis virilités criminaluj. T acite. Histoire, liv. III, ch. vi.
percur. Il écrivit à Rome que le maintien de Tigrane sur le trône d'Arménie était une œuvre difficile et qu’on devait conGer ce département à un général spécialement chargé de repousser les Parllies.
Vologèse et Tiridate, provoqués par Tigrane, que la protection des Romain* enflait d’orgueil, envoyèrent Monésès, leur plus habile lieutenant, assiéger Tigranocerte. Corbulonse contenta de ne rien compromettre pendant qu'il avait seul toute la responsabilité des affaires d'Orient. Deux de ses tribuns militaires, chacun à la tète d’une légion, allèrent au secours des Arméniens. D’après les instructions de leur général, ils devaient se borner à arrêter les progrès des Partbes. Corbulon s’établit lui-mème dans une position formidable aux bords de l’Euphrate. Il lui suffit de se tenir sur la défensive pour vaincre les ennemis et les forcer à lever le siège de Tigranocerte.
Cependant Césennius Pétus était arrivé de Rome, investi d’une autorité égale à celle de Corbulon ; ils partagèrent les légions et les cohortes. Pétus, plein d’arrogance, ignorait les dangers et les obstacles qui l’entouraient. Il croyait à son génie parce qu’il osait blâmer Corbulon, à sa haute fortune parce qu’il aimait la gloire, à son courage invincible parce qu’il était impatient d'agir. Dans ce dur métier des armes, au milieu des innombrables difficultés d'une entreprise ardue, il avait la folle présomption des impuissants qui se font un mérite de leur facilité à dédaigner les hommes supérieurs.
Les Partbes s’étaient emparés de Tigranocerte : il s’avance dans l’Arménie sans magasin, ravage çà et là le pays, néglige ses campements et, satisfait d'avoir montré les armes romaines dont il ne sait pas se servir, il rentre dans la Cappadoce après des courses inutiles.
Corbulon, au contraire, comme un athlète qui se ramasse, concentre ses forces et se raidit, ajoute à ses retranchements établis sur les bords de l'Euphrate, essaie de jeter un grand pont sur le fleuve pour opérer librement sur les deux rives, et poursuit son entreprise sous les yeux des Parthesqui viennent en forces inquiéter ses travailleurs. L’ouvrage achevé, il passe sur la rive opposée. Il développe alors son armée dans une si magnifique ordonnance que le seul aspect de ses forces épouvanta les ennemis. Vologèse et Tiridate se tournèrent alors vers Pètus, adversaire moins redoutable. Corbulon, immobile dans les retranchements qui couvraient sa province, put voir le collègue indigne qu’on lui avait donné étaler son insuffisance sur ce théâtre où lui-même avait fait preuve d’une si haute capacité.
Pétus est surpris par Vologèse qui tombe avec une puis-
santé armée au milieu de ses cantonnements; ses légions, affaiblies par des congés, hivernaient loin du camp, il ne put réunir toutes ses forces. Dans celle position difficile, où une grande vigueur de caractère pouvait seule conjurer le danger, il fut incertain dans ses résolutions et flottant du découragement à l’audace. Mais les fuyards, qui venaient de tous côtés raconter leur défaite, donnaient aux armées de Vologèse des proportions redoutables et faisaient partager leur frayeur au général qui aurait dù leur inspirer son courage.
Pétus implora les secours de Corbulon : celui-ci s’ébranla lentement pour sauver l’armée romaine; on l’accusa d’avoir donné aux Parthes le temps d’écraser l’ennemi qu’ils avaient battu. La retraite de Pétus fut une déroute, et lejxailô qu’il essaya de conclure avec Vologèse une honte ineffaçable. On lui imposa-les conditions les plus humiliantes, comme de construire un pont qui servirait à l'armée des Parthes, puis on pilla le
camp romain; les soldais furent désarmés et dépouillés; on les aurait massacrés sans doute si Corbulon n’eùt arrêté les barbares par le bruit de son arrivée. Les lenteurs de Corbulon en cette circonstance lui furent reprochées avec assez d’amertume pour qu'il ait cru devoir se justifier dans des Mémoires. On l'accusait d'avoir voulu se venger de Pétus; Corbulon répondit que son collègue, abondamment pourvu d’armes et de vivres, pouvait facilement résister trois jours do plus dans son camp; que lui- même arrivait, et que les Parthes, sans provisions ni sans fourrages, dans un pays ravagé par les sauterelles, allaient être forcés de s’éloigner.
Après avoir surpris Corbulon par son arrogance, Pétus l’étonna par sa lâcheté. Les débris de celte armée vaincue et son ridicule général furent recueillis par les légions de Syrie. Corbulon obtint de Vologèse qu’il sortirait de l’Arménie tandis que de son côté il démolirait les forts élevés par les Romains au delà de l’Euphrate.
A Rome cependant on croyait aux victoires annoncées par le présomptueux Pétus. On élerait sur le Capitole des arcs de triomphe pour célébrer les succès obtenus sur les Partîtes, au moment où les aigles romaines ôtaient humiliées par eux.
La vérité fut connue quand les ambassadeurs de Vologèse vinrent à Rome pour traiter de la paix. Néron en délibéra avec les principaux de la République, et ce que la gloire de l’empire exigeait fut résolu. On répondit aux propositions de Vologèse que Tiridate, son frère, n’avait qu'un moyen de régner sur l’Arménie, c’était de venir à Rome solliciter de César cette puissance et cette gloire. On leur faisait entendre que ce prince ne serait pas rebuté; mais en même temps on .donnait à Corbulon les pouvoirs les plus étendus sur tout l’Orient pour préparer et pousser vigoureusement la guerre.
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Lorsque Pétas revint à Rome, honteux et tremblant après tant de jactance et tant de lâcheté, Néron se contenta de lui écrire en ces termes. « Je me hâte de vous pardonner, car » peureux comme vous l’êtes, le moindre retard vous rendrait » malade. »
Corbulon se prépara sans retard à la guerre avec sa prudence accoutumée; les légions humiliées de Pétus furent renvoyées en Syrie; il ne composa son armée que de troupes exercées par la guerre et honorées par la victoire. Il se mit en marche et, prenant celte fois le chemin suivi jadis parLucullus, il entra dans l’Arménie. A peine avait-il fait sentir la puissance de ses armes aux ennemis du nom romain, que Tiridate et ses Parthes, désespérant de le vaincre, demandèrent à traiter arec lui. La confiance que leur inspirait sa droiture égalait l’admiration qu’ils avaient pour son génie. Tiridate et Corbnlon eurent ensemble une entrevue où les conditions de la paix furent franchement débattues et arrêtées. Le fier descendant des Arsacides, d’une race guerrière redoutée en Orient et illustrée par de grandes victoires, consentit à reconnaître la suprématie de César, à déposer son diadème aux pieds de sa statue et à venir lui-même à Rome le reprendre des mains de l’empereur. Le lendemain, én présence des deux armées en ordre de bataille, Tiridate, ceint de son épée, s’approcha du trône où l’on avait placé la statue du prince; puis, ôtant de son front le diadème que le chef de sa dynastie ne pouvait lui conserver, il le déposa devant l’image de l'Empereur.
Jamais hommage plus éclatant n’avait été rendu à la suprématie romaine par des ennemis plus redoutables et dans des circonstances aussi solennelles. On devait ce triomphe au génie militaire et aux vertus de Corbulon. De tous les généraux romains qui eurent à combattre les Parthes, lui seul, par
son austérité, fit revivre, sous le règne des Césars, les mœurs de l’ancienne République, tandis que, en pleine République, des consuls avaient anticipé la décadence des derniers Césars. 11 traita Tiridate sous sa tente avec tous les honneurs dus au puissant allié de César. On raconte que ce prince, curieux des mœurs et des coutumes romaines, s'étonnait de voir les centurions avertir le général toutes les fois qu'on venait relever la garde, et d'entendre sonner la trompette pour annoncer la fin du repas. Il regardait avec surprise l'autel qui s'élevait près de l'augurai et les feux qu’on y tenait allumés. Corbulon lui expliquait les usages de la vie religieuse et militaire du soldat de façon à lui faire comprendre la grandeur du caractère romain. Ses paroles et ses actions eurent assez d'autorité sur Tiridate pour que ce barbare fier et rusé prît confiance, consentit à se livrer aux Romains, et partit pour Rome avec sa famille. Ce fut le plus beau résultat des victoires et de la noble conduite de Corbulon.