GUERRE EN OCCIDENT
Projets «l’Avitus dans les Gaules. — Sa conduite odieuse envers les Ansibares. — Héroïsme de leur roi. — Réputation de Suétonius. — On l'oppose à Corbulon dans les cercles de Rome. — Suétonius veut frapper un grand •coup. — Il attaque l'He de Mona, dernier sanctuaire des Druides. — Aspect sauvago des barbares. — Ils sont battus. — La Bretagne entière se soulève. — Causes de cette révolte. — Rage des Bretons. — Courage et activité de Suétonius. — Les barbares viennent l'attaquer an nombre de cent mille hommes. — Héroïsme de la reine Bodicéc. — Elle harangue ses soldats. — Les Bretons sont battus. Suétonius est implacable dans la victoire. — Néron est prêt à abandonner la Grande-Bretagne. — Il envoie un successeur à Suétonius. — Usure de Sénèque. — Cause de cés désastres. — 'Equité de Néron. — Grandeur do sa politique.
La gloire de Corbulon, agrandie par la perspective de ses victoires plus éclatantes dans le lointain, excitait au plus haut point l'émulation des généraux qui combattaient les barbares à l’autre extrémité de l'empire. Sur les bords du Rhin, les lieutenants de Néron, qui n’avaient pas à repousser l’invasion des Germains, occupaient leurs soldatsà des travaux dignes de la grandeur romaine. Vêtus, l’un d’eux conçut alors le projet d’unir par un canal la Saône à la Moselle, assez rapprochées à leur source, et qui se jetant la première dans le Rhône et la seconde dans le Rhin, mettraient en rapport l’océan Sep-
tentrional avec la Méditerranée. La jalousie d’Ælius Gracilis, qui gouvernait la Belgique, fit échouer ce projet.
Vers ce même temps, les Frisons étant venus s’établir sur des terres incultes et vagues, abandonnées aux soldats pour faire paître leurs chevaux et les troupeaux des légions, Avitus les menaça des armes romaines s’ils n'obtenaient de l’empereur l’autorisation de s'établir sur les terrains qu'ils avaient occupés. Les chefs de cette tribu partirent pour Rome avec l’espérance d'obtenir cette autorisation. Ce sont les ambassadeurs que nous avons déjà vus au théâtre Pompée, s'installer fièrement dans les places réservées aux sénateurs. Néron les traita avec honneur : mais il ne crut pas devoir leur accorder ce qu’ils étaient venus demander. Aussitôt qu’il en fut informé, Avitus força ces peuples à repasser le Rhin.
A peine les Frisons se furent éloignés, qu’une autre de ces nations Germaines toujours errantes au bord des fleuves et dans les bois, vint prendre possession des terres abandonnées. C’étaient les Ansibares. Leur chef, vieil allié de Rome, se flattait aprè3 cinquante ans de fidélité qu'on respecterait en lui le frère d’armes de Germanicus. Avitus se refusa obstinément à reconnaître ses droits ; mais pendant qu’il ordonnait à la nation de repasser le Rhin, il offrit au prince de reconnaître ses services en lui cédant-des terres pour sa famille et pour lui. Le barbare regarda comme une insulte qu’on le crût capable de séparer son destin des malheurs de son peuple ; il refusa les offres d’Avitus et répondit fièrement que si la terre lui manquait pour vivre elle ne lui manquerait pas pour mourir.
Ici les vertus se déplacent et la vraie grandeur est du côté des barbares. L’héroïsme chevaleresque d’une nouvelle race s’annonce. Ces hordes nomades, injustement traitées, iront poursuivre leurs longues migrations jusqu’au fond de la Ger-
VIH DE NÉRON
manie et raconter à leurs frères les injures qu’elles ont reçues. La haine de Rome va se répandre au loin. Les mômes peuples reviendront plus tard. Ils fouleront à leurs pieds comme une chose vile l’orgueilleuse cité ; ils lui feront passer leurs chevaux sur le corps.
Parmi les hommes de mérite qui avaient le droit d’ambitionner la gloire de Corbulon, il faut compter Suélonius Paulinus, lieutenant de l’empereur dans l'ile de Bretagne. Suétonius prétendait justifier l’opinion des Romains, qui dans leur estime l’égalaient au vainqueur des Parthes. Il résolut de soumettre les Bretons et de se signaler par une de ces victoires qui changent la face des choses. Pour obtenir un pareil résultat. Il pensait qu’en brisant dans leurs mains les armes des barbares, il fallait aussi briser toute force morale dans leurs cœurs. S’il parvenait à détruire le culte des dieux protecteurs de leur indépendance, il comptait leur enlever l’espoir et la force de résister à ses légions. L’ile de Mona, aujourd'hui anglaise, au nord du pays de Galles, était alors l'asile et le sanctuaire où se réfugiaient les dieux et les proscrits de ces peuples opprimés. Couverte de bois sombres, séparée de la Bretagne par un détroit, elle avait été choisie et disposée comme dernière citadelle de la religion et de la liberté.
Suétonius ayant résolu de pénétrer dans l’ile, fit passer à gué sa cavalerie, et son infanterie sur des bateaux plats.
Les Bretons l’attendaient sur la rive opposée pour en disputer le passage; leurs forces étaient là réunies et disposées en ordre de bataille dans un appareil formidable; les barbares, couverts de peaux de bête et le visage peint, agitaient leurs armes étranges en poussant des cris féroces ; dans leurs rangs, couraient les femmes, les cheveux épars, armées de torches, terribles comme des furies; autour de l’armée, les druides le-
vant au ciel leurs mains encore sanglantes et souillées de sacrifices humains, proféraient contre l’ennemi des imprécations horribles.
Cet aspect épouvanta l’armée romaine ; elle restait immobile et comme saisie d'effroi ; Suétonius, ranimant le courage de ses soldats, parvint à les entraîner et dispersa cette multitude qui avait épuisé ses forces en transports de fureur. On détruisit les forêts obscures où coulait le sang humain ; la terrible religion des druides fut chassée de son sanctuaire, et, sur celte terre sauvage, un château romain s’éleva pour maintenir l’empire des Césars.
Pendant que Suétonius achevait celle expédition, les plus redoutables parmi les peuples qu’il avait laissés derrière lui, profitèrent de son absence et formèrent une ligue pour la conquête de leur indépendance. Les divers éléments de cette révolte fermentaient dans l’ombre et depuis longtemps; depuis longtemps les Bretons se plaignaient d’être doublement opprimés par le lieutenant de l’empereur et par son intendant : le premier vexant les personnes, le second pillant les biens. Le roi des Icèniens avait cru mettre sa famille et son peuple à l’abri de ces violences en instituant Néron son héritier, conjointement avec ses doux filles; mais l’avidité des vétérans installés dans la provinae, trompa son espoir. X peine la mort avait fermé ses yeux, que les Romains entrèrent .tumultueusement dans son palais et traitèrent son royaume en pays con- > quis; la reine Bodicôe, sa veuve, est battue de verges, ses filles éprouvent la brutalité du soldat, et les plus rjchesdela tribu sont dépouillés de leurs biens.
Près de Comulodunum, dans le comté d'Essex, sur une colline aujourd’hui connue sous le nom de Sterbury-hill, s élevait un temple dédié à Claude; les Bretons, qu’on avait forcé
d'être les pontifes d!un dieu ridicule, épuisaient leurs fortunes pour entretenir ce culte étranger. C'était le monument de leur servitude et tout l’effort de la révolte fut d'abord tourné contre lui. Les Icéniens et les Trinobantes, peuples du sudest, s’étaient unis en secret avec les Silures et tous se levèrent à la fois contre les Romains, pendant que Suôtonius était retenu dans l’ile de Mona. Ils s’armaient par besoin de vengeance encore plus que par amour de la liberté. Les vétérans établis à Comulodunum et qui s’étaient relranchés dans lo temple de Claude, furent les premières victimes de leur haine; la colonie fut brûlée, le temple fut détruit; une légion, commandée par Cérialis, essaya d’arrêter les barbares ; ils lo battirent et détruisirent toute son infanterie. A ces nouvelles Suétonius accourut, et presque seul, traversa bravement un pays en pleine révolte. Tandis que le général romain réunissait tout ce qui avait échappé aux Bretons pour se faire une armée capable de tenir la campagne, les rebelles prirent et saccagèrent Londres, déjà riche et commerçante, puis Verulanium, colonie romaine près de Saint-Albans; on évalue à soixante-dix mille hommes, le nombre de ceux qui périrent alors parle fer des ennemis, soit Romains, soit alliés. Il y avait dans la cruauté des Bretons, comme un pressentiment de leur défaite qui les poussait à se venger pour l'avenir autant quo pour le passé.
Aussitôt que Suétonius eut réuni dix mille soldats, il ne craignit pas de livrer bataille à une armée de cent vingt mille hommes. Son habileté fut d’amener l'ennemi à l’attaquer dans une position avantageuse. Ih choisit pour s’y établir uno gorge étroite entourée de forêts impénétrables, qui rendaient une surprise impossible sur les flancs et sur les derrières. Certain alors de n’avoir à combattre que les adversaires rangés
devant lui, il attendit les barbares dans cet ordre de bataille, connu depuis Marathon.
Devant les collines entre lesquelles Suôlonius était posté, s’étendait une immense plaine où vint se développer la multitude innombrable et confuse des Bretons. Turbulents et présomptueux après le succès, dédaignant le petit nombre de leurs adversaires, ils se préparaient moins à combattre qu'à égorger ce reste des légions. Leurs femmes étaient venues avec eux pour être témoins de ce dernier triomphe. Tandis que leurs rangs tumultueux se pressaient devant la petite armée romaine, on voyait derrière cette foule hurlante et agitée, une longue ligne de bagages et de chariots où les enfants, les femmes et les vieillards se tenaient debout comme des spectateurs.
La reine Bodicée conduisait cette multitude, elle était accompagnée de ces deux filles, outragées comme elle par les centurions. C’était une femme de haute taille, à l’aspect féroce, au regard audacieux, à la voix froide, — Dion la peint comme une reine des amazones : sa chevelure abondante et fauve descendait au-dessous des reins; elle s’était placée sur un tribunal formé de terre et de gazons taillés dans les marécages. Un grand collier d'or brillait à son cou; elle était vêtue d’une longue robe de diverses couleurs dont les plis couvraient son sein, et au-dessus était jetée sa chlamyde d’étoffe grossière retenue sur l'épaule par une agrafe.
Cette reine héroïque, tenant en main une lance, harangua ses hommes avec une fierté sauvage; le souvenir des affronts subis et le désir de la vengeance outraient ses haines jusqu’à la férocité. Elle raconta les malheurs et l’opprobre de la domination romaine : « Que les lâches se résignent à supporter celte honte; elle ne la subira pas. N’est-elle pas assurée do
la victoire quand elle va combattre devant ces vieilles forêts et au bord de ces fleuves? Elle les regarde comme ses alliés, tandis que cette terre natale des Bretons est hostile aux Romains, qui l'ont souillée de leurs crimes. >
En finissant sa harangue, elle prit dans les plis de sa robe un lièvre qu elle y tenait caché, mit en liberté cet animal que les barbares regardaient comme sacré, et le voyant courir avec la plus grande vitesse, elle et scs sujets en tirèrent un bon augure. Dion ajoute qu’elle étendit la main vers le ciel pour invoquer Astarlé, la Vénus des Phéniciens; elle la nomma sa patronne, elle mit sa famille et son peuple sous sa protection.
Cette reine courageuse opposait aux brutalités de l’occupation romaine, ce souvenir des premiers navigateurs qui avaient apporté d’Orie.nt une civilisation plus douce. Elle ne prévoyait pas que l’avenir réservait à son pays cet empire des mers que les Phéniciens croyaient avoir reçu de la môme Astarté.
Les Bretons furent taillés en pièces et restèrent comme écrasés sous le poids de leur défaite. La reine Bodicée se tua. Quant à Suètonius, il se montra féroce dans sa victoire. Les terres et les villages de bois, habitations des vaincus, furent détruits et ravagés par le fer et par le feu. La famine suivit de près la guerre, cl les vainqueurs purent appeler du nom de paix cette dévastation et cette solitude. Quand Julius, le nouvel intendant de Néron, vit la désolation de ces provinces où de rares habitants erraient fugitifs comme des bêtes fauves, il se plaignit des cruautés inutiles qui rendaient la domination romaine intolérable. Aux récits des vengeances exercées contre les Bretons, l’humanité de Néron se révolta. Il voulut retirer ses légions et revenir à la politique d'Auguste qui avait refusé d’occuper cette province; mais la fierté romaine et la gloire de l’empire
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ne lui permirent pas d'écouter ce bon mouvement. Néanmoins, ce peuple malheureux, éprouva les effets de sa générosité. L’affranchi Polielèle fut envoyé sur les lieux avec des pouvoirs extraordinaires et un appareil formidable, qui fit trembler les vainqueurs. Suétonius ayant perdu quelques vaisseaux, Néron profita de cet échec pour le rappeler. Pétronius, qui vint le remplacer, eut ordre de laisser en paix les barbares et de réparer les maux de la guerre; il se conforma aux ordres de Néron et s’assura d’un long repos avec la gloire rapide de son prédécesseur..
Ce n’est pas sans étonnement et sans regret qu on voit Sénèque justement accusé d’ôtre pour beaucoup dans la révolte et dans les malheurs des Bretons. Son égoïsme et la dureté de son cœur ressortent misérablement à côté de la noble conduite et des bons sentiments du prince, son élève. S il faut en croire Dion, Sénèque aurait prêté à ces peuples dans la détresse, quarante millions de sesterces; des intérêts usuraircs énormes augmentèrent prodigieusement la somme ; si Sénèque avait attendu, sa créance devenait excessive, ridicule et inexigible. Il voulut être payé sur-le-champ. Les malheureux furent alors réduits à la plus extrême misère et de celte misère sortirent la révolte et le désespoir.
La guerre des J uifs, qu’on n’a pas à raconter ici, est de 1 année 67 de J.-C., la quatorzième du règne de Néron, Titus la termina plus tard par la prise de Jérusalem et par la ruine du Temple. Mais il est juste de la mentionner ici, parce que Néron eut le mérite de confier la conduite de cette terrible guerre à Vespasicn, quoique Vespasien fût alors en disgrâce. Néron na pas aimé la guerre, c’est à cause de cela peut être que toutes les expéditions où furent engagées les armes romaines, se terminèrent glorieusement sous son règne : grâce à l’esprit de justice
qui lui faisait toujours choisir les hommes éminents, des victoires décicives maintinrent partout la prédominance de l'empire. En Asie, les Parthcs s’élevaient comme une barrière entre le monde romain, et la civilisation de l'extrême Orient, ils furenthumiliéset vaincus. En Occident, les barbares frémissaient aux frontières, impatients d’envahir de riches provinces, et ils furent contenus : c’était remplira la fois deux nobles missions.
Le sang de Britannicus et d'Agfippine crie contre Néron, je le sais, et notre compassion s’émeut facilement pour une seule victime, surtout quand un grand histoirien nous raconte ses tortures et sa pâleur. La paix du monde, au contraire, et des nations entières secourues dans leur détresse, n’ont rien qui incline le cœur à cette pitié facile qui naît de la sensation; mais il faut reconnaître qu’un esprit juste doit être satisfait par ce spectacle de plusieurs milliers d’hommes sauvés du désespoir et de la faim, surtout en réfléchissant que chacun d’eux pris ù part, serait assez malheureux pour faire couler nos larmes.