DÉFECTION DE SÉNÈQUE — FORTUNE DE TIGELLIN
Une longue paix a augmenté la corruption. — Rapacité de quelques grands personnages. — Faux testament. — Innocents exécutés au nombre de quatre cents. — Rigueurs du sénat. Néron le modère. Aveuglement des sénateurs. — lionne administration de l'empire. — Diverses condamnations. — Fabricius Yeiento. — Son attelage de chiens. — Son libelle. — Néron évoque l'affaire. — Sa manière de juger. Anlistius diffame Néron. — Loi de la république contre les auteurs de vers injurieux. — Néron a l’intention de faire acte de clémence. — Thraséas déjoue ce plan. — Anlistius exilé. — Position violente de César. — Défection de Sénèque. — Néron se sent abandonné. — Cette défection fait la fortune de Tigellin. — Quel était Tigellin.
Pendant huit ans d'une paix profonde, des victoires lointaines avaient augmenté la sécurité publique au lieu de la troubler; l’amour du luxe et de l’or, la soif des plaisirs et tous les rêves de l’ambition se développaient fatalement dans cette prospérité inouïe. Ceux que les hasards de la fortune ou de la naissance avaient placés dans les hautes positions, poursuivaient avec une âpreté rare les richesses et les emplois; et le grand nombre, perverti par leur exemple, se laissait entraîner aux actes les plus honteux. La délation, la prostitution et le vol étaient pour le menu peuple les moyens les plus usités de gagner un salaire.
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l*artni les 'personnages les plus éminents de la république siégeant au sénat et remplissant les premières magistratures, sept honmfes se rencontrèrent assez pauvres de conscience, assez pehlds d'honneur, pour apposer comme témoins leur sceau sur un faux testament. Valérius Fabianus, qui s’était institué lui-même héritier du vieux Balbus, devait partager afec ses complices d'immenses richesses extorquées par la fraude, mais leur crime fut découvert. Ils furent déclarés faussaires, chassés du sénat et privés de leurs emplois. De ce nombfe était Anlotf'tus Primus de Toulouse, un grand homme de guerre, et Marcellus, qui traînait dans son infamie une longue suite d'aïeux. Néron, dont la géuérosité se fait voir dans tout le cours de sa vie, intercéda vivement pour ce dernier, sans pouvoir lui épargner la honte; il ne le sauva que du châtiment.
A peu près vers ce même temps, Pédanius Secundus, préfet de Rome, fut victime d'un assassinat. On le trouva dans sa maison étendu mort et baigné dans son sang. Rien ne peut donner une idée plus exacte de la civilisation romaine, que cet événement extraordinaire où la répression du crime lut plus horrible et plus criminelle que le crime môme. Le meurtrier était un esclave du préfet à qui son maître refusait de donner la liberté qu'il lui avait promise pour uno certaine somme d’argent; à ce motif on ajoute une cause plus grave; il y avait entre le maître et l'esclave une jalousie honteuse et secrète au sujet d'un autre esclave, et comme le patron devait remporter, son rival le poignarda. Or, il existait une loi cruelle, en vigueur déjà sous la république et qui venait d’élre promulguée de nouveau par un sénatus-consulte ; elle déclarait coupables et dignes de mort tous les esclaves présents dans la
maison au moment où le maître était tué. S’il y en avait d'é-
trangers au crime, on ne les admettait pas à prouver leur innocence : ils devaient tous mourir.
L’affaire fut portée devant le sénat. Quelques voix s'élevèrent en faveur des innocents. Parmi les quatre cents accusés il y avait des femmes, des enfants, des esclaves dévoués au maître; la pitié parlait haut pour eux et l’équité murmurait contre la loi. Pendant que ces malheureux étaient jugés par le sénat, le peuple s’émut pour eux jusqu’à la sédition.
L’orateur Lassius, partisan des mesures sévères, réclama l’exécution de la loi dans un discours dont Tacite nous a conservé la substance. Il établit que le premier devoir des esclaves était de veiller sur leur maître; que le meurtrier n’avait pas formé son projet sans laisser échapper quelque mot ou quelque geste menaçant; qu'il n’avait pu l’exécuter sans donner l’éveil à la famille. « Nos ancêtres, dit-il, redoutaient déjà • leurs esclaves dans le temps où ceux-ci, nés sous le même » toit, étaient élevés dans l'affection du maître; mais depuis » que nous avons dans nos foyers toutes les nations ensem- » ble, sans mœurs et sans religion, ce vil ramas de barbares ne » peut être contenu que par la crainte. »
Cassius était dans la vérité sociale et politique du moment : le parti de la rigueur l’emporta. Mais ceux qui avaient entendu la voix de la pitié, impuissants et dominés dans le sénat, étaient ardents et nombreux au dehors. La multitude indignée s'armait de pierres et de torches; elle voulait sauver les condamnés. Néron qui dans cette affaire penchait pour l’indulgence, dut maintenir l'arrêt du sénat et prendre des mesures pour en assurer l’exécution. Ces quatre cents malheureux, presque tous innocents, furent conduits au supplice et moururent avec le coupable.
Cette répression terrible ne suffisait pas à la rigidité de
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quelques sénateurs : ils voulaient qu'on exilât les affranchis de Pédanius. Néron s'y opposa. Quelque temps après, les consuls proposèrent la loi Pétrouia qui améliorait le sort des esclaves en restreignant considérablement le pouvoir des maîtres. Cette loi Pélronia, si favorable aux esclaves, est la dernière qu'on ait portée selon la formule ancienne, par l'autorité des consuls et par les suffrages du peuple. 11 faut reconnaître que Néron, en faisant sanctionner par la liberté romaine une loi que son humanité lui inspirait, a justifié le peuple d’être resté fidèle à sa mémoire.
Nous entendrons bientôt ces mêmes sénateurs, qui, pour la sûreté personnelle d’un maître, livraient au bourreau quatre cents innocents, pousser des cris d’horreur quand Néron fera tomber une.de leurs têtes pour défendre son pouvoir et pour assurer le repos de l’empire. Tacite et les stoïciens du sénat n'ont jamais voulu comprendre qu'en donna'nt à César une autorité d’empereur égale à leur pouvoir de pères de famille, on l'autorisait par cela même à se montrer implacable dans la cité comme chacun d eux l’était dans sa maison. Dans ce rapprochement d’ailleurs, en fait comme en théorie, tout l’avantage est du côté du prince. Il a de plus grands dangers à courir et à remplir do plus grands' devoirs que les patriciens; jamais il ne réprima les attentats commis contre sa personne aussi cruellement que ceux-ci punissent les fautes les plus légères.
Cependant l’administration des Provinces était toujours surveillée avec le même soin et les abus du pouvoir réprimés avec la même justice. Le proconsul de Bithynic, Priscus, fut accuse et convaincu de concussion : une prompte condamnation vengea la province. On envoya dans la Gaule trois hommes importants pour faire le dénombrement des personnes et pour établir le
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cens. Néron fit construire à Rome de nouveaux gymnases pour les exercices du corps; en les dédiant, il distribua gracieusement aux sénateurs et aux chevaliers l'huile dont ils faisaient usage dans ces sortes d’exercices. Il eut à condamner un certain Fabricius Veicnlo, accusé d'avoir publié, sous formede codicille, un libelle dans lequel il diffamait quelques sénateurs et tous les collèges des prêtres. Ce môme Veiento s’était avisé pendant sa prélure d’introduire dans les jeux du cirque une innovatiou singulière pour humilier l’orgueil des cochers qui composaient les quatre factions. Le grand jour venu il lit courir plusieurs attelages de chiens qu’il avait dressés à traîner des chariots. La foule en rit beaucoup, mais les cochers ne goûtèrent pas le divertissement. Ils se trouvèrent offensés et deux factions refusèrent de courir : il fallut que Néron intervînt et promit aux cochers de payer lui-mème les prix qu’ils pensaient leur être dus. Alors seulement tes courses commencèrent.
Parmi les accusations que Geminus articulait contre Veicqto, il lui reprochait d’avoir abusé de son crédit auprès du prince pour vendre des audiences et se faire payer les faveurs obtenues par sa protection. Néron dut évoquer l'alfaire. Fabricius Veiento fut reconnu coupable. Le prince l’exila de l’Italie et son libelle fut brûlé. A ce propos, voici d’après Suétone comment Néron rendait la justice. Il n’avait rien en lui des façons plaisantes et de la bonhomie de Claude siégeant dans son tribunal. Au lieu de prononcer son arrêt aussitôt qu’une cause était entendue, Néron attendait jusqu'au lendemain. Il ne voulait juger qu’après mûre réflexion. A ses audiences les longues plaidoiries étaient supprimées.
Il interrogeait les parties et les faisait s’expliquer sur le point en litige; quand il se retirait pour en délibérer, il n'opinait ni
en commun avec les juges, ni en public. 11 lisait à l’écart les opinions écrites par chaque magistrat et il prononçait la sentence qui lui semblaifla plus juste comme étant l’expression de la majorité. Ces soins, ces retards et cette application annoncent un amour sincère de la justice. Quand un juge est prévenu il n'a pas besoin de chercher. La passion sait toujours ce qu’elle veut; mais l’équité se recueille, hésite et ne prononce qu’après mûr examen *. On est parfois surpris, il faut le dire, de ce qu’on découvre de droiture dans l’intelligehce et dans le cœtir de ce Néron exécré.
Mais voici un fait où sa modération est aussi manifeste que la mauvaise volonté de ses ennemis. Nous ne changerons rien à l’exposé que nous a laissé Tacite. Le préteur Àntistius, qui s’était fait remarquer par sa turbulence dans l’exercice du tribunal, ne craignit pas de composer une satire contre Néron; il osa la réciter dans un grand repas chez Ostorius Scapula, son ami. Capito, gendre de Tigellin, en fut instruit, et l’accusa devant le sénat. On invoqua contre Antistius la loi de lèsemajosté, quoique Néron eùl longtemps négligé cette arme terrible.
Le crime fut prouvé par les débats et le consul Marulus opina le premier. Il déclara que le coupable, dégradé de la préture, devait être puni suivant l'ancien usage et qu’il fallait lui appliquer la loi I. 2. D’après un texte formel des douze tables, Antistius devait être étranglé dans la prison. Tels étaient'les Romains de la grande époque; l’honneur était pour eux le plus précieux des biens, et toucher à la réputation d’un homme leur paraissait aussi criminel que d’attenter à sa vie.
1 Si quis occenlassii malum Carmen, siva condidissit quod infamiam axit, flacitiutn vealteri, capital esto. (Loi dti Douze Table! .)
Le public était persuadé que dans l’aiïairc d'Antislius on avait moins cherché à perdre le coupable qu’à ménager au prince la gloire de lui pardonner. C’est l’opinion de Tacite, et quand on réfléchit au pouvoir excessif des Césars qui leur donnait toute facilité pour se venger secrètement, on voit bien que Néron ne faisait tant de bruit autour de cette affaire que dans l’intention de produire sa clémence avec plus d'éclat. Dion affirme que les Romains avaient donné à l’empereur Auguste le droit d’intervenir dans tous les tribunaux par le suffrage de Minerve; c’est-à-dire de gracier le§ coupables. Plus tard, à la sollicitation de Tibère, le sénat ordonna que les sénatus-consultes ne s’exécuteraient que dix jours après avoir été prononcés; on voulait donner au prince le temps d’exercer sa puissance tribunitienne en faveur des condamnés. C’était en vertu de ce pouvoir que Néron eut fait grâce au préteur Antislius si le sénat l'avait traité selon la rigueur des anciennes lois. Mais ce plan de conduite tracé par Néron à ses familiers fut contrarié par Thraséas. If crut devoir enlever au prince la gloire et le plaisir de la clémence. Grâce à l’éloge respectueux qu’il fit de Néron, éloge considérable dans la bouche d’un homme qui n'était pas un flatteur, Thraséas rangea le sénat à son avis. On se contenta de reléguer Antistius dans une tle après avoir confisqué ses biens. Avant de rédiger le décret du sénat, les consuls firent connaître ce vote au prince. Il fut doublement blessé et qu'on n’eût pas vengé la dignité de l’empereur et qu’on eût contrarié sa clémence. Il répondit cependant que malgré le sanglant outrage qu'il avait reçu d’Antistius, il ne s’opposait pas à l’indulgence puisqu’il avait résolu de l’épargner. Le sénat pouvait même l’absoudre sans réserve s’il le trouvait à propos.
Malgré cette réponse où Néron laissait voir son dépit, le
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sénat, encouragé par Thraséas, osa maintenir son jugement, et malgré ce déni de justice, dont il se tenait offensé, Néron persista dans sa modération. Nous ne voyons pas qu’il se soit autrement vengé d’Antistius. Dans une occasion toute semblable, Caligula, blessé par les allusions injurieuses qu'on avait glissées contre lui dans une atellane, ordonna de saisir l’auteur et le fit brûler vivant en présence du peuple, qui accepta cette atrocité comme un surcroît de spectacle *.
Huit ans de règne ont révélé à Néron combien sa position est périlleuse. Les inexorables fatalités de l’empire le retiennent captif et tout-puissant, ayant tout à craindre parce qu’il peut tout oser. En face de lui, dans une Gère attitude, sont les stoïciens qui entourent Thraséas leur chef; Thraséas qui n’hésite pas à rendre justice à Néron dans ses discours au sénat, mais qui dans son intérieur, s’il faut en croire Juvénal, célèbre la naissance de Cassius et de Brutus *.
A côté de Néron est Sénèque, important par ses richesses, par ses talents, par son crédit; redoutable par son égoïsme et par son ambition. Après avoir ôté le complice de Néron, il penche vers Thraséas dont il professe les doctrines. Il inspire à Lucain, son neveu, lepoëme où Caton est glorifié aux dépens de César, quand il sait que ce nom de César fait la gloire et le pouvoir de son maître; après avoir reçu du prince tout ce que l'empire peut donner à ceux qui le servent, il veut aller dans le camp opposé se parer d’honneur stoïque et se dégager de
i. Atellanæ portam, ob ambigui joci versiculum , media amphilheatri arena igni cremavit. Suétone. Vie de Caligula, chap. xxvn.
1 Cras bibet albanis aliquid de Montibus
Quale Coronati Thrasea Helvidius que bibebant Brutorum et Crassi natalibus.
Juvénal. Sotire v, vers 33.
toute reconnaissance. Quand on juge Sénèque avec impartialité, on ne lui pardonne pas de n'avoir rien aimé sincèrement, ni son prince, ni la vertu.
La défection latente de Sénèque, plus tard suivie d'une trahison, eut ce déplorable résultat de livrer Néron aux intrigants vulgaires et aux ambitieux subalternes. Les services de ces misérables furent une nécessité pour lui quand les haines de l’aristocratie le forcèrent à exagérer, la raison d’État. il crut pouvoir se défendre comme il était attaqué. De la conduite incertaine de Sénèque, dont le caractère n’olîrait à Néron aucune sécurité, naquit l’importance de Tigellin, un des scélérats les plus complets qu'ait enfantés la dépravation humaine. C’était une âme basse, perfide et cruelle, qui se jouait dans sa perversité. Souillé dès l’enfance, il entra dans la voie du crime par un adultère avec Agrippine; on- ne pouvait mieux commencer, et fut exilé par Caligula. Il passa tristement sa jeunesse à Scyllacium, dans la Calabre ultérieure, réduit au métier de pêcheur. Une succession lui échut qui lui permit d’acheter des pâturages dans la Pouille et dans les Abruzzes. L’ambition de cet homme se tournait vers Rome, digne théâtre de sa dépravation. Il éleva des chevaux de prix pour Jes courses du cirque, et reparut enfin au milieu de cette immonde population de gladiateurs et de cochers; il prit part aux rivalités des quatre factions sur celle scène faite pour lui et dans cette forteresse de tous les vices. C’est là que le maquignonnage avec les patriciens engagés dans les courses, l’habitude des cruautés par la fréquentation des hommes qui se préparaient à tuer et à mourir, la prostitution universelle qui passait comme un égout sous les arcades du grand cirque, le préparèrent à toutes les abominations. De l’extrême misère à l’opulence, il traversa successivement les diverses épreuves qui
devaient irriter sa mauvaise nature et compléter son infamie. De la solitude à la cour il marcha recueillant sur son passage les vices de toutes les classes, les scélératesses de tous les états, pour en former son caractère et constituer une perversité rare même dans un siècle qui fut le dernier mot de la corruption. Il vendit à Néron d’excellents chevaux pour les courses et par ce moyen il entra dans la familiarité de l’empereur. Bientôt les passions du princesses projets et ses cruautés lui furent connus; il les excita pour avoir i les servir, il les servit en ne s’inquiétant que du salaire; sa fortune, qui va d’Agrippine à Néron, après avoir commencé par l’adultère avec la mère, se poursuivit dans une série de crimes jusqu a la trahison envers le fils. Il partagea bientôt avec Poppée l’entière confiance du maitre, et Néron va être réduit à cette condition misérable d'être heureux par l’amour d’une courtisane et puissant par la cruauté d’un scélérat.