PIERRE A ROME — PREMIERS CHRÉTIENS
Retour vers le passé. — Fondateurs de la société moderne. — Arrivée de Pierre à Rome. — Obstacles à sa prédication. — On ignore par quelle porte Pierre entra dans Rome. — Il a dû arriver à Ostie et remonter le Tibre. — Étrange assertion de ceux qui disent que Pierre n'est jamais venu à Rome. — Motifs de son voyage; sa suite; assemblée tenue chez Pndens. — Chaise curule du sénateur. — Portrait de Pierre. — Il constitue l'hglise et recommence ses voyages. — Premiers chrétiens. — Leurs doctrines, leurs mœurs. — Évangile de saint Marc. — Simon le Magicien. — Auteur présumé de la premièro persécution. — Ignorance de Suétone au sujet des chrétiens. — Les chrétiens se cachent dans les grottes du Vatican. ,
Nous voici maintenant arrivés à ce moment solennel où l’humanité défaillante va se transformer dans un nouvel ordre de choses. Les nationalités tombent, les institutions vieillissent, les mœurs se corrompent. Il n’y a sur la terre ni famillle, ni patrie, ni dieux, et le monde n'est plus qu’une grande confusion d’individus et de races juxta-posés, sans autre lien que leur commune servitude. Ce fut au milieu de cette détresse générale que se manifestèrent les premiers symptômes de ré-
génération. Étrange destinée du réformateur attendu et méconnu; l’humanité le désire et le repousse. Elle le désire parce qu’elle se sent mourir, elle le repousse parce qu’il lui révèle sa misère.
Une grande vérité sort éclatante de ces événements : c’est que la société païenne ne s’est pas ainsi transformée par sa propre force, en vertu de son organisation naturelle. Le secours qu'elle reçut alors, était aussi loin d’elle que la nécessité du secours était présente. La façon toute particulière dont s’opéra la transformation prouve assez que ce changement n’avait rien de commun avec les révolutions accomplies dans les conditions normales de l’humanité. Avant cette rénovation, qui est un fait unique au milieu des siècles, les nationalités étaient constituées ou perdues par les conquêtes brillantes, par les guerres civiles, par les invasions; et les empires tombaient avec fracas par les révolutions et par les batailles. Celte fois, au contraire, l’infusion latente d’une force nouvelle ranime l’humanité déjà couchée dans la tombe. Rien n’est changé en apparence, ni le règne, ni les lois, et la vie pénètre mystérieusement dans cette décrépitude comme à l’insu de l’humanité.
Aujourd’hui, la vie intérieure, la vie privée, est le meilleur de notre existence, et nous voulons qu’elle soit respectée comme un sanctuaire où s’abrite ce que nous avons de plus précieux. A Rome, au contraire, surtout pendant le règne de Néron, la vie de famille et les înœurs du foyer n'existaient plus; les Romains de ce temps allaient par troupes d’esclaves et d'hommes libres, par factions et par tribus. La foule était toujours en permanence au Champ-de-Mars, au Cirque ou au Forum. La grande question, éternellement agitée dans cette démocratie, c’était de savoir si l’on aurait bientôt une distribution de blé, des jeux et dos repas publics; César n’avait pas
de préoccupation plus grande que d’amuser et de nourrir ce peuple, dont l'oisiveté féroce était affamée de pain et de sang; dans nos sociétés modernes, au contraire, l'existence des hommes et leur bonheur sont assurés par des mœurs honnêtes et par l’amour du travail. La paix domestique suflit au plus grand nombre, qui resterait étranger à la politique s'il n’était pas surexcité. La prospérité des nations se développe et les grands mouvements de la vie humaine s’opèrent en dehors des gouvernements; ils ne font plus l’ordre aujourd’hui et les plus sages se contentent de le maintenir.
Au moment où César, magistrat unique dans Rome et seul dieu tout-puissant, ôtait à la fois l’objet des haines aristocratiques et des espérances populaires, il se formait secrètement dans les faubourgs et les quartiers populeux une association d’hommes qui n’avaient absolument rien à demander à César, ctde qui César n’avait rien à craindre. Ces hommes étaient les fondateurs de la société moderne, et ils méritent bien à ce titre qu’on tienne compte de leurs travaux et de leurs douleurs.
L’aspeetdu monde et les dehors de la société étaient restés les mômes pendant que s’opérait le travail silencieux de la régénération; on a pu se croire autorisé à négliger dans son récit ces événements mystérieux. Mais dès que les premiers symptômes de rénovation s’élèvent à l'importance historique, on doit les mettre en lumière et rendre hommage à la vérité. Nous remonterons le passé de quelques années seulement pour exposer les faits dans leur ordre naturel et les rapprocher de leurs causes.
Au commencement de l’année 793 de la fondation de Home, la seconde du règne de Claude, un homme sans lettres et sans naissance, vulgaire d’a«pect, faible, pauvre et sans génie, arriva d'Orient au mois de janvier. Honni des Juifs qui avaient cru-
ciûé son maître; méprisé des païens qui n'eslimaient que la richesse et le pouvoir, il se présentait à Rome sans patronage et dans les plus mauvaises conditions pour faire son chemin. Ses compagnons peu nombreux, hommes et femmes, aussi pauvres que lui, se résignaient au travail comme des gens de condition servile; ils vivaient de peu et Pierre lui-môme se contentait, pour toute nourriture, d’un sou de lupins par jour *.
Le plus grand obstacle au succès de ce misérable Juif près des Romains, si Gers d'obéir aux grands dieux, c’est qu’il proposait à leur adoration un homme obscur, né dans une étable et mort sur un gibet. A cette première démence, il ajoutait la prétention ridicule de soumettre un peuple déjà révolté contre l'austérité de Caton, à des lois morales encore plus sévères. L’épouse de Claude, Messalinc, scandalisait Rome païenne par ses débauches, Agrippine préparait déjà les crimes qui devaient tout réduire en son pouvoir; Sénèque le philosophe, supportant son exil avec peu de courage , prodiguait ses prières mêlées de flatterie aux affranchis de Claude et à ce Claude lui-raéme qu’il devait outrager plus tard. La révolte dcCamillusse préparait en Illyrie; les stoïciens du sénat, indignés d’obéir à Claude, conspiraient ouvertement contre ce tyran débonnaire.
La haine, l'ambition, la débauche, la cruauté se livraient chaque jour des combats à outrance, et ce Juif, prêtre d’un dieu mort comme un malfaiteur, venait ordonner aux stoïciens l'humilité, la chasteté à Messaline, à l’implacable Agrippine la charité, le travail à la populace romaine oisive, et la fraternité humaine à ceux qui s’amusaient tous les jours
i. Ghcgoire ns Naziance. Oratio 16, niuourt 140.
VIE DE NÉRON .mi
de voir égorger dans le cirque leurs semblables par milliers.
Il est déjà bien difficile de comprendre que cel homme, sans autorité, ait osé dire le premier mot de sa morale insolente et de son dieu sans gloire, en pleine civilisation grecque et romaine, qu'il outrageait; et cependant, il faut croire qu’il a parlé, qu’il a persuadé, qu’il a vaincu. Ce n'est plus le Vatican, c’est le Palatin des Césars qui est la colline déserte, et depuis deux mille ans les successeurs de Pierre tiennent la place des empereurs.
Une circonstance singulière dans ces faits qui semblent empruntés aux temps fabuleux, c’est qu’on ignore par quelle porte ce vainqueur obscur entra dans sa conquête, la plus définitive et la plus éclatante qui fut jamais. Nous connaissons la place occupée par le camp d'Àunibal. Nous savons où dressèrent leurs tentes Alaric, Bélisaire et Bourbon. Rome, possédée par eux, fut pillée pendant plusieurs jours; eteelui qui, après avoir saccagé ses mœurs et ses lois, aboli ses plaisirs et ses passions, devait l’occuper à jamais, entra dans la ville éternelle comme un voleur, plus impatient d’assurer sa conquête que de proclamer sa gloire.
Pierre était parti d’Antioche, dans l'intention d’aller annoncer l’Évangile à l’Occident; c’était une ancienne tradition de l’Église d’Amasée, dans l’Asie-Mineure, que l'apôtre, se dirigeant vers Rome, avait prêché dans celte ville*. On doit tenir compte de la tradition orale même la plus incertaine, parce qu'elle emporte toujours avec elle un peu de vérité*. Par trois fois au moins, d'après le témoignage de l'antiquité chrétienne, Pierre vint à Rome, y séjourna pendant des années et fonda cette Église souveraine, mère et tutrice de toutes les autres. ,