‹ NéronChapitre 90 sur 205 · PREMIERS SYMPTOMES DE CH B IST I Â NISM E · texte numérisé non relu

PREMIERS SYMPTOMES DE CH B IST I Â NISM E

Progrès du christianisme. Paul en appelle à César. — Union de Paul et de Pierre. — Paul entre dans Home. — Il est livré à Uurrlms. — Son logement et son gardien. — Sa vie et sa prédication. — Kpttrc à Philémon en faveur d'un esclave. — Conduite de Cicéron et de Néron à propos de leurs esclaves. — Chrétiens de la maison de César. — Paul connu dans tout le prétoire. — Christianisme philosophique do Sénèque et d'fcpictète. — Symptômes de christianisme dans les œuvres des lettrés. — Les femmes de Martial. — Pline l'ancien. — Kchanson et courtisane de Néron convertis par Paul. — Pomponia Gnecina.

Les progrès du clirislianismc dans Rome furent immenses el prompts. A celte foule innombrable venue de tous les coins du monde, et qui n’avait plus désormais ni dieux, ni famille, ni patrie, la loi nouvelle donnait la vie et l’avenir, le respect de soi môme et l’amour du prochain; à des malheureux opprimés par l’orgueil des Césars qui se faisaient dieux, elle offrait le dévoùmenl d’un dieu qui s’élail fait homme. Étonnés de celte morale sublime, touchés de ces vertus nouvelles, ils se précipitèrent dans la voie large qui s’ouvrait devant eux. Le règne paisible de Claude et l’enchantement des premières années de Néron favorisèrent la diffusion de la lumière dans les classes infimes de la société. C’était l’ouvrage de Pierre et de

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ses coadjuteurs; mais celte première conquête de la multitude à peine achevée, le moment approchait où il faudrait l'annoncer au monde, donner des explications aux philosophes, opposer aux puissants une foi inébranlable, et produire devant la civilisation païenne les titres divin? de la seconde révélation. L humanité païenne, fière ife ses conquêtes et de ses monuments, de son urbanité ct de ses chefs-d’œuvre, repoussait le scandale d'une religion nouvelle qui outrageait son passé et qui niait son avenir.

De quel génie, de quelle audace, de quelle vertu devait être animé 1 homme qui oserait prédire à l’ancien monde sa fin prochaine. Dieu suscita cet homme extraordinaire; Paul, de Tarse, d'abord persécuteur des chrétiens, fut le héros de, cette entreprise insensée.

Le disciple, autrefois ardent et présomptueux, qui frapppit Malchns avec l’épée, était devenu circonspect et timide.; il était allé par le monde, semant le bon grain dans les champs préparés par la culture romaine, sans éveiller l'attention des grands, cet homme modeste distribuait la vérité aux plus petits, évitant les obstacles et fuyant le martyre. Paul, au contraire, agitait la torche divine, bravait co que le paganisme et l’empire avaient dç plus redoutable, le fanatisme des Juifs et les railleries des Grecs. Impatient de livrer un dernier combat, il en appelait à César comme à son plus grand adversaire, il poussait la folie de la croix jusqu'à l’espérance de dominer la ville qui dominait le monde.

Ses travaux et scs longs voyages dans les provinces l’avaient déjà rendu célèbre dans tout l’Orient. Quelque temps ayant que d’être conduit à Rome, chargé de chaincs pour comparaître devant Néron, il écrivait aux chrétiens de Corinthe. « Je me suis souvent vu tout près de la mort ; j’ai reçu des Juifs,

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cinq différentes fois, iren te-neuf coups de fouet, j'ai èlé battu de verges trois fois, j’ai été lapidé une fois, j’ai fait naufrage trois fois; j’ai passé un jour et une nuit au fond de la mer; j’ai ôté souvent, durant me^ voyages, dans les périls sur les fleuves, dans les périls des voleurs, dans les périls de la part de ceux de ma nation, dans les périls de la part des païens, dans les périls au milieu des villes, dans les périls au milieu des déserts, dans les périls sur mer, dans les périls entre les faux frères. J’ai souffert toutes sortes de travaux et de fatigues, de fréquentes veilles, la faim, la soif, beaucoup de jeûnes, le froid et la nudité. Outre ces maux, le soin de toutes les Églises m’attire de nombreuses affaires, dont je suis tous les jours accablé. Qui est malade sans que je souffre? Qui est scandalisé sans que je brûle?... A Damas, le gouverneur voulait me tenir prisonnier; on me descendit dans une corbeille par une fenêtre le long de la muraille et je me sauvai de ses mains. » Saint Paul omet ici trois ans passés dans les déserts de l’Arabie, pour se préparer aux travaux de l’apostolat par les austérités de l’ascétisme. C’est là, qu’au fond des solitudes où l’om1 bre et le silence tombent de si loin, au milieu des plaines de sable étendues devant lui comme une mer immobile, son intelligence vit s’entr’ouvrir dans l’extase les sublimes révélations de la foi. Pendant ce tête-à-lôte avec Dieu, il expérimentait, à la fois, son esprit et son corps éprouvés par la solitude et par le désert, magnifique théâtre de la lutte qu’il livrait à ses passions. A l’aspect des solitudes mornes et désolées et sous l’implacable sérénité du ciel, il supportait avec courage le dénuement de la faiblesse humaine rèduiteàelle-même, l’épreuve d’une vie monotone, n’offrant d’autres accidents au dehors que des successions d’ombre et de lumière , au dedans d’autres émotions que les pensées d’une âme accablée sous le poids du

temps. Saint Paul connaissait donc sa force et sa faiblesse, la perversité humaine et le remède à celte perversité1, les périls de si mission et le prix des âmes à conquérir, quand il fut chargé de chaînes pour être conduit au tribunal de César.

Ce fut en l’an 61 de notre Seigneur J.-C., quelque temps avant la mort de Burrhus, que le grand apôtre vint à Rome. Après être parti de Césarée en Palestine, Paul' avait supporté pendant plusieurs jours toutes les fatigues d’une tempête et d’un naufrage. Le vaisseau qui le portait s’était englouti. Il dut passer trois mois d'hiver dans Me de Malte. Aussitôt qu’on put reprendre la mer, le centurion Jules qui le conduisait à Rome, monta sur un navire d’Alexandrie avec tous scs prisonniers. De Malte il vint à Syracuse, où il passa trois jours ; puisa Reggio, où il attendit le vent un jour, et de là au golfe de Pouzzolesoù il quitta la mer. Paul trouva dans les villes d’Italie les convertis de Pierre et toutes les Églises qu'il avait fondées. Les chrétiens de Pouzzoles, instruits des combats cl de la gloire de Paul, le retinrent sept jours au milieu d'eux. Le centurion accorda cette faveur à son prisonnier, dont la conduite et les discours l'avaient pénétré de vénération. Quand ils partirent pour Rome, Paul était chargé de chaînes. A ses côtés, marchaient Aristarque et Luc, scs disciples, qui avaient voulu le suivre cl l'assister et qui ne rougissaient pas de ses fers. Pierre et ses coadjuteurs avaient déjà fait connaître aux chrétiens de Rome l'éminente vertu et le génie de Paul. « Ils vinrent » au-devant de nous, dit saint Luc, jusqu'au Forum d'Appius, » aux Trois Tavernes*. • Ce Forum d'Appius était à vingt lieues de Rome; rien ne prouve mieux l’union parfaite qui régnait entre les chrétiens et les apôtres, que cet hommage rendu par le plus puissant au plus glorieux.

t. Actes des Apôtres, ch. xxvm, verset ii.

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Paul traversa les montagnes latines près du lac de Némi que dominait le temple de Diane, protectrice de ces vieilles forêts, et près d’Aricia, dont les collines étaient couvertes d'oliviers, de chênes-verts et de vignes arborées. Plus loin, à droite, sur les monts albains, lui apparut le temple de Jupiter, sanctuaire de la confédération latine. De Bovilles, berceau des Jules, il put admirer, des deux côtés de la voie jusqu'à Home, des temples, des théâtres, des villas, une grande allée de monuments. De longs aqueducs, posés sur des milliers d’arcades, couraient vers Rome de tous les points de l'horizon, et conduisaient à la ville, du haut des montagnes, des fontaines captives et des fleuves détournés de leurs cours. S'il arriva le 6 juillet, comme on le pense, pendant les fêtes d’Apollon, il put voir les sacrifices et la joie des Romains couronnés de lauriers; mais, l’homme divin qui allait donner une vio nouvelle à l’éloquence et réchauffer sur sa poitrine le cœur humain presque glacé, passa silencieux et recueilli devant toutes ces merveilles, il ne voulait savoir qu’une chose, Jésus-Christ, et Jésus-Christ crucifié.

Le centurion Jules, qui avait conduit Paul de l'Orient en Italie, remit en arrivant à Rome son prisonnier aux mains du préfet du prétoire. C'était Burrhus. On rendit à ce dernier si bon témoignage de la vertu de Paul, qu’on avait pu juger dans les périls du voyage, qu’il lui épargna la honte de la prison. Il fut permis à Paul d'habiter en son particulier avec un garde auquel il était attaché par une chaîne. Ce soldat était remplacé chaque jour par un de ses camarades du prétoire, qui venait à son tour faire la môme faction. Ainsi, les magistrats n’avaient pas à craindre que le prisonnier prit la fuite, et Paul avait dans ce prétorien un défenseur contre les Juifs.

Ceux-ci étaient alors les ennemis déclarés du christianisme, qu'ils appelaient la nouvelle secte et qu’ils combattaient avec

ardeur partout l'univers, où leurs synagogues étaient répandues. Mais ces adversaires du christianisme en élaieut aussi les témoins; car, en affirmant leur propre histoire et leur religion, ils mettaient à découvert les fondements mômes du nouveau culte.

Trois jours après son arrivée, Paul pria les principaux d'entre les Juifs de passer citez lui pour recevoir des explitions sur sa conduite en Judée. Il n’y eut point de récriminations ; Paul raconta sa conversion, exposa sa mission spéciale, et parla du matin jusqu’au soir, prouvant par Moïse et par les prophètes la divinité de J.-C.

Il avait choisi son logement dans un des quartiers de Rome les plus fréquentés , entre le Forum et le Champ-de-Mars alors couverts de monuments; saint Jérôme et saint Luc, dans les Actes des apôtres, disent qu’il garda pendant deux ans le logis pris dans une auberge de la voie large* in via lata; c’est aujourd'hui le Corso, et l’église de Sainte-Marie, attenante au palais Doria, marque la place consacrée par le séjour de Paul.

C’est là que pendant deux ans, il professa son enseignement sublime en toute liberté devant ceux qui vinrent le visiter. Il tressait des nattes et confectionnait des lentes pour vivre; unissant ainsi le travail patient de l’ouvrier à l'inspiration du prophète, il remplissait de ses pensées et de ses actions la vie humaine jusqu’aux deux extrémités, et donnait à chacun , quel le que fût sa condition, les leçons et l’exemple. Rien de plus admirable que le courage de ce captif qui combat la corruption païenne, ose nier scs dieux, flétrir ses cruautés, et braver, lui chétif, l’esprit et la grande âme de l'empire

i. Actci des Apdlres, cil. xxvïu, vcrsol30.

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romain. Chaque jour, un soldat du prétoire vient le garder, et, s’il sort par la ville, Paul est lié par une chaîne avec le légionnaire quiveille sur lui; chaque jour, un nouveau gardien entend ses paroles et devient le témoin de sa vie. Que de natures féroces, que de caractères dégradés, furent en contact avec l'apôtre, hideux compagnons marchant à ses côtés, couchant sur son grabat! et dans ce supplice de Mézence, où tous ces cadavres païens furent attachés avec l'homme des sublimes révélations, combien durent ouvrir les yeux à la lumière et renaître à la vie. Dans le premier étonnement que causèrent des doctrines si nouvelles annoncées avec un tel courage, Paul eut toute liberté de se faire écouter partout et toujours; il l'annonce avec joie aux chrétiens de Philippes. Ses liens manifestent J. -G. dans tout le prétoire et donnent à plusieurs la force de l’annoncer *.

De toutes les épîlres que Paul écrivit dans sa prison, la plus divine, la plus touchante est celle qu’il adresse à son ami Philémon, en faveur d’un esclave fugitif. Toutes les sociétés antiques furent basées sur l’esclavage et le dévoûment évangélique opposé dès l’origine 5 l’orgueil féroce du maitre, est le fait important et nouveau qui doit arrêter ici notre attention.

L’esclave fugitif, nommé Onèsime, vint se réfugier à Rome après avoir volé Philémon, son maître. Il y vécut pendant quelque temps de l’argeht dérobé au patron; mais, ses ressources épuisées, il fut bientôt réduit à la plus extrême détresse dans une ville où il était étranger. C’est alors qu’il eut recours à Paul. Plus d’une fois, sans doute, il avait entendu son maître exalter la vertu de l’homme divin, dont le nom remplissait la Macédoine. Les voyages de Paul, ses malheurs,

I tpi Indt Paul aux Philippùns, ch. i, versets lî, 13.

la haine des Juifs qui le persécutaient à outrance étaient alors l'entretien de ces provinces. Onésime connaissait l’ardente charité de Paul, il eut donc recours à lui, quand il se trouva seul perdu dans Rome, sans asile et sans pain.

Paul le consola, le secourut, le convertit à la religion nouvelle, et fit un dignitaire de l'Église de cet Onésime qui, pour la société païenne, était à peine un homme. Cependant, les droits du maître étaient clairement définis et protégés par les lois : Paul les respecte, il renvoie Onésime vers Philémon, lui ordonnant d'aller se mettre à sa discrétion. L'enclave fugitif qui avait dérobé sa personne et de l’argent à son maître, pouvait être marqué au front d’un fer rouge, condamné au fouet, à la fourche, au supplice de la croix. Si, par hasard, il échappait à la mort, un surcroît d’esclavage était du moins inévitable. Pour Onésime, au contraire, la charité de Paul conjura lous les dangers. L’esclave qu’il rend à son maître est un homme nouveau : Il le nomme l'enfant de ses entrailles et son collaborateur dans l’oeuvre divine, il offre de rendre la somme T<dée, il emploie toutes les séductions de la charité pour désarmer Philémon, et ce maître qui pouvait envoyer au supplice l’esclave fugitif, le reçoit comme un frère et lui ouvre ses bras. Voilà le grand fait, voilà le grand miracle mille fois plus divin que les prodiges qui frappent les yeux.

L'abolition de l'esclavage antique,' un des grands bienfaits du christianisme, se trouve en germe dans l'épttre à Philémon. l*ar le procédé moderne qui consiste à donner brusquement la liberté à des hommes incapables d’en faire un bon usage, on les pousse inévitablement à leur perte; les chrétiens des premiers siècles en usaient autrement; ils aimaient l'esclave, ils faisaient de lui un homme avant de l’affranchir. Les meilleurs d’entre ■es païens, il est vrai, traitaient avec douceur les malheu-

reux flétris par la servitude; mais ils les croyaient inférieurs par nature à l'homme libre. Cicéron se reproche de donner des regrets à l’esclave qu'il a perdu; Néron, au contraire, apprécie ceux qui le servent fidèlement; il disait d’un méchant esclave, que personne ne lui paraissait plus digne de confiance que ce serviteur, et qu’il n’avait rien de clos ni de scellé pour lui*.

L’acte de douceur et d’humanité, inspiré par Paul à Philèmon, est de la môme année que l’arrêt injuste qui condamna les quatre cents esclaves du préfet de Rome à périr à la fois, pour expier le meurtre dont ils étaient innocents.

Cette profession publique de l’égalité fraternelle des hommes, suivie d’exemples éclatants et courageusement pratiquée par les chrétiens, causa dans Rome une sorte d’étonnement et de stupeur. C’était une miséricorde violente qui enlevait au maître son esclave, et qui lui arrachait la haine du cœur contre tous les usages et contre toutes les lois. De grandes conquêtes signalèrent la prédication de Paul. Pierre avait déjà répandu le christianisme dans le monde ; Paul le produisit au grand jour de l’opinion publique et le fil entrer de force dans l’histoire romaine où Néron devait, à sou insu, lui faire une si grande part.

L’apôtre des gentils termine ainsi son épltre aux Philippins : « Les frères qui sont avec moi vous saluent, tous les » saints vous saluent aussi, principalement ceux qui sont de » la maison de César2. » On s’est demandé quels pouvaient êtrelesnouveaux convertis et les saints placèsà côté de Néron, et sur ce terrain vague où tout ce qu’on a le droit de pressentir

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