CHAPITRE III
BCRRUDS — SÉNÈQUE — TIGELLIN
Mort de Burrlius. — Est-il mort empoisonné? — Deux préfets du prétoire : Fœnius et Tigellin sont nommés. — Sénèque affaibli par la mort de Burrhus. — Accusation portée contre Sénèque. — Il veut «e retirer de la cour et rendre à Néron tout ce qu'il a reçu de lui. — Néron refuse. — Sénèque vit dans la retraite. — Néron entièrement livré à Tigellin. — Sylla et Plautus sont condamnés. — On apporte leurs tètes à Néron. — Le sénat approuve tout. — I’oids accablant do l'autorité impériale. — Ascendant subi même par les victimes.
Ni les trésors, ni la gloire, no pouvaient défendre Sénèque contre le désenchantement que traîne après soi la vieillesse; le crédit toujours croissant de Tigellin le menaçait d’une disgrâce inévitable, dans un état de choses où l’on n’avait de sécurité que par la faveur du prince. Tout secondait l’ambition de son rival : les artifices de Poppéc que Tigellin servait contre Octavie ; l’attitude hostile des stoïciens qui donnaient à ses délations le mérite du dévouement, l'impatience que Néron éprouvait de s’affranchir d’une générosité ridicule, pour veiller à sa sûreté.
Burrhus n’était plus là pour appuyer Sénèque, pour maintenir leur commune influence par l’autorité de son nom et par
la rude franchise de son caractère. Un violent mal de gorge retenait le prélel du prétoire loin de Néron qui avait l’habitude d’accorder beaucoup à son expérience et à sa probité. Celte position accidentellement fâcheuse, devint définitive par la mort de Burrhus. Son mal de gorge provoqua dans le gosier un abcès qui l’étouffa. On dit que Néron l’avait fait empoisonner. Tacite ne l’affirme pas malgré la haine vigoureuse que César lui inspire, et quand on considère les services de Burrhus, sa fidélité bien connue, et sa mort à peu près certaine qui rendait le crime inutile, on reste persuadé que Néron en est innocent. Néanmoins, Tacite semble avoir l'intention de faire croire ce que lui-môme ne croit pas. « Plusieurs, dit-il, » assuraient que sous prétexte de soulager Burrhus, on lui » avait frotté le gosier d’une drogue empoisonnée; que Burt rhus s'en était aperçu; que Néron étant venu lui rendre » visite et lui demander comment il allait, le malade avait dé- » tourné la tète en répondant qu’il allait bien. »
Suétone et Dion accusent formellement Néron d’avoir commis le crime, mais la réserve de Tacite à ccsujet doit impressionner plus que leur témoignage. Nous savons par Josèphe et par Tacite lui-môme, que la haine après la mort des Césars, les a noircis autant que la servilité les avait adulés de leur vivant. C’est ici surtout que leur témoignage trouve son application la plus légitime. Souvenons nous d’ailleurs, que l’odieux Tigellin a commis, au nom de Néron et à son insu, bien des crimes attribués au maiire', et qu’au moment de recueillir l’héritage de Burrhus qu’il attendait depuis longtemps, sa scélératesse n’a pas hésité devant un si grand intérêt.
Pour remplacer Burrhus dans la préfecture du prétoire, Né-
i. Corrupto ad omne fascinas NVronr, i|Qa>ilam ipnaro ansns, ac pendruno cquidem dcserlor ac proditor. Tacite. Iluloiret, tir. 1, ch. lxxii.
ron n’avait pas auprès de lui, d’homme assez important et assez dévoué; Fœnius Ruiïus, client de sa mère, et Tigellin, son favori, furent appelés à exercer simultanément cet emploi; Focnios jouissait de l'estime publique pour sa probité dans l'intendance des vivres; Tigellin était haï et méprisé de tous, moins encore qu’il ne méritait de l’èlre.
Néron nomma deux préfets du prétoire pqur n'avoir pas à côté de l’autorité souveraine un pouvoir trop redoutable dans les mains d’un seul. Deux grandes forces étaient en présence : il voulut satisfaire à l'opinion publique en nommant un honnête homme et pourvoir aux nécessités politiques en choisissant un scélérat. La mort de Burrhus avait affaibli Sénèque, l’élévation de Tigellin le mit en danger. Il y avait autourde Néron une tourbe composée d’Augustaux et de gens de théâtre mêlés aux amis de Tigellin et aux clients de Poppée, une cohue d’aiïranchis, d’esclaves et de délateurs affamés. Les intérêts et les passions de cet entourage nouveau étaient contraires aux idées de bonne administration, de justice et de clémence qui avaient signalé le commencement du règne. Le but de tous ces parvenus delà corruption était d'éloigner Néron des hommes qui l’avaient honorablement servi. Leurs efforts, habilement dirigés par Tigellin, se tournèrent contre Sénèque. 11 est vrai que lui-même autorisait par sa conduite les accusations dont il était l'objet.
On lui reprochait avec quelque raison d’augmenter chaque jonr scs richesses déjà trop considérables pour un particulier; on signalait aux envieux la magnificence de scs jardins et la somptuosité de ses maisons qui égalaient celles du prince. 11 pouvait tout dans Rome et l’attention publique était fixée sur lui. On l'accusait de s’attribuer A lui seul le mérite de l’éloquence et de faire des vers avec plus d’ardeur, depuis que
Néron s’adonnait à la poésie. Néron fut indigné d'apprendre que son ancien ministre, qui l'avait d’abord proclamé l’égal d'Apollon pour sa voix et pour sa beauté, se moquait dans son intérieur de César chanteur et de César cocher. Vers ce même temps, Sénèque sc rapprocha des stoïciens du sénat et des philosophes. Pendant que son neveu Lucain chantait dans sa Pharsale ce fier Caton qui mourait libre en bravant les dieux et les hommes, Sénèque professait la plus vive admiration pour Dômétrius le Cynique, qui avait refusé les gratifications de Caligula et blémé hautement le prince. Dômétrius vinlà Rome pendant que Néron inaugurait un gymnase splendide qu’il avait fait construire et qui excitait l'admiration publique. Le philosophe, qui n’avait garde de partager l’opinion commune, déclama hautement pour flétrir les dépenses inutiles et les mœurs efféminées, au risque de soulever le peuple contre César; on le fil venir au Palatin et le prince lui fit comprendre à quel danger une telle insolence l’exposait. < Tu me menaces de la mort, dit fièrement Dômétrius, la nature t’en menace aussi. » Ce même Démélrius insulta plus tard l’empereur Vespasien qui passait dans la rue. Yespasien l’exila; Néron, au contraire, ne voulut pas se venger de l'injure.
Quant à Sénèque, aussitôt qu’il cessa d'être l'homme important du règne, il devint opposant et prétendit sc dégager de la responsabilité qui l’attachait à Néron. Tout l'odieux de sa conduite fut mis en relief sous les yeux de César, déjà irrité par les périls de sa position. Sénèque fut instruit des mauvais services qu'on lui rendait.
Au ton et aux manières du maître, dont le caractère lui était connu, il comprit qu'il avait perdu son amitié. Non-seulement il vit bien que sa carrière au Palatin était finie, mais il sentit que la haine d’un prince formé à la dissimulation par
Agrippine, constituait un danger imminent pour un ministre disgracié : Tigellin et scs amis, fortifiés par la mortde Burrhus, travailleraient bientôt à sa perle pour s’emparer dé ses dépouilles. Aucun refuge pour lui contre la haine de Néron, ni à Rome, ni dans l'univers; que sont d’ailleurs l'opulence et la gloire, pour qui n’a pas la sécurité? Sénèque jugea sa position avec une grande hauteur d’intelligence et de courage : s’il eut dans cette disposition d'esprit le spectacle de Paul, plein de constance et de joie dans les fers, s’il put entendre un de ses entretiens, il s'inspira de sa grande âme et dut se fixer résolument à ce qu’il avait prémédité.
II demande une audience, et l’ayant obtenue, il prie César, dans un discours habilement préparé, de trouver bon qu'il se retire des afTairesct qu'il remettre entre ses mains tout ccqu’il a reçu de lui, ses honneurs, ses biens et ses emplois. Les travaux n’étaient plus de son âge et l’opulence cadrait mal avec la philosophie. À tous les points de vue, ce discours hardi était d'une rare prudence; il désarmait à la fois les haineset l’envie, justifiait le passé du philosophe et le séparait d’un règne qui devenait odieux. En même temps, Sénèque assurait sa popularité pour l'avenir. La gloire d’ua tel désintéressement lui rendrait plus tard scs honneurs et ses biens. Il se mettait en sûreté en forçant le prince à la reconnaissance.
Sénèque n’a pas craint de voir ses offres acceptées par Néron, peut-être même l'a-t-il souhaité; mais comme il est à peu près certain qu’il entra plus tard dans la conspiration de Pison, nous sommes autorisés à croire qu’il abandonnait ses richesses dans le but de se fortifier contre son prince et avec l’espoir de le rendre odieux. Néron sentit le piège, car il connaissait son précepteur et il était assez bien informé pour savoir que ces beaux dehors cachaient des projets ambitieux. Il dut trouver
étrange que l’amant de Julie, sa tante, et le complice de sa mère, après avoir partagé les dépouilles de- Britannicus et conseillé le meurtre d’Agrippine, prétendit se retirer de la cour et se faire une position redoutable dans les rangs des stoïciens. Le prince noya l'habileté de Sénèque dans une éloquence de rhéteur, qu’il tenait du philosophe, et il l’accabla de caresses et de protestations : il le laissa troublé et confondu par la chaleur de ses embrassements d’autant plus expressifs qu’ils ne coûtaient rien à sa dissimulation. L’audience finit par les actions de grâce de Sénèque à l’empereur, comme sc terminent tous les entretiens avec les maîtres du monde, qui nous comblent toujours par le seul honneur qu’ils nous font de nous recevoir.
Sénèque persista dans son projet. Il vécut pauvrement au milieu des richesses, il ferma sa porte aux solliciteurs, et ne se montra que très-rarement à Rome On le disait malade ou plongé dans l’élude, il sortait sans suite, tout son temps était consacré à écrire, à corriger ses œuvres, à les fortifier des vérités extraordinaires dont sc composait la doctrine nouvelle. Dès ce moment, Tigellin seul posséda toute la confiance de Néron : Il cul l'adresse de rendre suspect à l’empereur Fœnius, son collègue. L'attachement de ce dernier pour Agrippine ne s’était jamais démenti; Tigellin fut assez habile pour le reconnaître alors coupable d'un crime commis autrefois, cl feignant de craindre que Fœnius n’eût conservé l’espoir de venger- Agrippine, il fit entrer dans l'esprit de Néron des soupçons et des frayeurs que lui-mème n'avait pas. Il détruisait ainsi toute influence qui aurait contre-balancé son crédit auprès de l’empereur, et ses machinations poussaient dans les partis ennemis du prince les hommes qui, livrés à eux-mémes, auraient servi avec le plus de fidélité. Fœnius se voyant préférer l’infâme
Tigellin, en conçul contre Néron une haine secrète qu’on vit se manifester plus lard.
Tacite, ce grand esprit si bien fait pour saisir et pour exprimer toute vérité, s'arrête à nous faire comprendre l’action funeste que Tigcllin exerça sur Néron. L'imagination vive du prince, son humeur facile le livraient à l'influence de ceux qui étaient assez habiles pour le tromper; d'ailleurs sa réputation d’artiste à établir, le secret de ses plaisirs à garder, et sa puissance.! maintenir, l'obligeaient dans mille occasions délicates à demander ces sortes de services, qui metlentà la discrétion des intrigants la dignité de ceux qui les reçoivent. Dans sa position si haute et si difficile, Néron avait besoin de croire et de se confier. Il avait alors vingt-cinq ans. Tigellin l'observe, il étudie ses craintes et ses désirs : Néron lui parait préoccupé de Plautus et de Sylla, tous deux exilés. Aussitôt il se montre encore plus alarmé que Néron : Plautus a prés de lui, en Orient, les légions qui contiennent les Partîtes; Sylla, relégué à Marseille, peut se mettre cil communication avec les légions qu’on oppose aux Germains.
Il tremble que ce grand nom de Sylla ne soulève les Gaules, et que Plautus, petit-fils d'Auguste, ne passionne les peuples d'Asie. Il ne considère que la sûreté du prince, lui Tigellin; il n’a rien de commun avec Bu rrhus son prédécesseur, qui ménageait tous les partis. La présence de Néron le rassure à peine contre les complots qui se trament à Rome; mais comment déjouer les conspirations qui se forment en Orient?... Que de périls, que de mystères, dans le caractère ardent de Plautus et dans l’humeur sombre de Sylla!...
Tacite poursuit, cl c'est justice à lui d'insister pour faire comprendre l'influence de Tigellin sur Néron. Voici comment s'exprimait l’odieux ministre dans les entretiens qui servaient
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de préambule et comme de préparation au crime. « Sylla est » pauvre, et de là lui vient son audace; son inertie est uno- » feinte qui lui permet d’attendre l'occasion favorable. Quant » à Plautus, il ne daigne pas même simuler la résignation ; en- » touré d’immenses richesses, il imite les Romains des prc- » miers temps, et son arrogance est celle d’un stoïcien. 11 est » d’une secte qui fait les tribuns, les ambitieux et même les » meurtriers de César *. »
Après avoir médité ce passage important de Tacite, on voit bien qu’il a dû entendre, dans sa jeunesse, les imprécations qui s’élevaient au théâtre contre Tigcllin, quand le peuple demandait sa mort à grands cris, l’accusant d'avoir corrompu et trahi Néron. Galba se perdit, en refusant d’apaiser par son supplice l'indignation de la foule, et pour l'avoir ordonné, Olhon se rendit populaire. Tacite était sous l’impression de ces souvenirs.
Ainsi travaillé tous les jours par son conseiller intime, ^Néron consentit à la mort de Sylla et de Plautus, croyant les sacrifier à sa sûreté. Sylla fut égorgé à Marseille, chez lui, au moment de se mettre à table. On apporta sa tête à Néron. Il s’en moqua, parce que Sylla avait des cheveux blancs avant l'âge. De graves historiens l’affirment. Comment oser en douter? Mais comment oser le croire? Celte cruauté qui s’amuse, cette ironie froide et lâche devant ce pâle visage, dépassent les proportions de la perversité humaine.
Depuis ce moment, le régne de Néron n'est plus qu’une longue série de crimes, Tigellin l'irrite, l’épouvante, l'entraîne et le pervertit à son gré.
L'ordre de tuer Plautus fut connu quelques jours avant l’exécution, car la délation et les traîtres allaient sans cesse des