LA SOCIÉTÉ ROMAINE 80DS NÉROlf
Laissez-moi reprendre les pensées douces et graves sur lesquelles me laisse cette trop imparfaite ébauche de l'état philosophique du monde. Nous avons suivi l'apôtre Paul dans ses pauvres et laborieux voyages, en Asie, en Macédoine et en Grèce ; nous sommes retournés avec lui à Jérusalem , la tempête nous a jetés à Malte, et nous venons enfin de poser, à Pouzzol , le pied sur la terre d'Italie. Aux Trois Tavernes et au forum d'Appius, nous avons rencontré nos frères de Rome , venus au-devant de nous, et , joints à eux , nous suivons lentement la voie Appia, dont les bords sont alternativement semés de villas et de sépulcres.
Ace double signe reconnaissez l'Italie. Çà et là , au milieu d'une campagne aride et poudreuse, ou parmi des marais fiévreux, non loin d'un palais magnifique, un esclave, les fers aux pieds, cultive paresseusement une terre qui n'est pas à lui; le champ des robustes Sabins a été livré, pour redire l'expression hardie de Sénèque , à des mains enchaînées , ù des pieds liés par des entraves , à des visages marqués au fer (l)j la culture joyeuse et libre a été chassée par la culture servile et sans cœur, le père de famille par l'esclave de la glèbe, qui, tous les soirs, va dormir garotté dans les cellules souterraines de l'ergastule. Ce n'est pas assez : les parcs et les villas ont encore rétréci l'espace que pouvait parcourir la charrue ^ entre le travail nonchalant de l'esclave et la stérile magnificence du maître , entre le champ à moitié déserté par une bêche indolente, et Fenclos planté à grands frais d'arbres étrangers et inutiles, le sol du Latium, tourmenté par le caprice et desséché par l'égoïsme, s'est refusé à l'homme , et son aspect s'est profondément attristé. Ce sont de loin en loin les vapeurs menaçantes de ses marais , les ruines de ses villes, signes de l'atonie de cette terre qui ne nourrit plus ses habitants; et quand, à travers cette plaine poudreuse et résonnante, le silence des villas et des tombeaux dont ce sol est si riche , est par hasard interrompu par le cri plaintif du pâtre esclave ou par le bruit de ferraille de l'ergastule , on se sent auprès de Rome , et on respire cet air, qu'elle répand autour d'elle, de servitude, de magnificeuce et
(1) Impediti pcJcs, vincld: maiius , hiscripli vultus ( Séskqu». )
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de mort. Peu à peu, sur la ligne droite et claire de l'horizou, la grande ville apparaît, mélange confus d'édifices qu'enveloppe un nuage de fumée; Rome, que Virgile appelle « la plus belles des choses (1), » cité commune de toute la terre, capitale de tous les peuples, ouverte à tous (2), abrégé du monde (3), ville des villes (4), Rome chantée par les poëtes, exaltée par les orateurs, maudite et admirée des philosophes , et qu'après tout ses panégyristes n'ont pas trompée lorsqu'ils l'appelaient la ville éternelle. Éternelle, il est vrai , non par la force , comme elle prétend l'être, mais , ce qu'elle n'espère point , par l'intelligence; non par les armes , mais par la parole ! Rare et glorieux destin de cette cité, que Dieu fit pour le commandement , qui ne perdit l'empire des choses que pour ressaisir l'empire plus glorieux de la pensée ; la plus grande sans nul doute de la civilisation et de l'hisloire, et qui comptera deux mille ans et plus de royauté sur la partie civilisée du monde ! Un jour la Rome chrétienne, au-dessus de ce bruit et de celte poussière , qui enveloppe les monuments de la Rome impériale , se fera reconnaître à la croix du Vatican , plus proche du ciel et plus évidente , symbole d'élévation et d'unité.
Mais, à mesure que nous marchons, Rome nous environne, naît, et pour ainsi dire s'épaissit autour de nous. « On ne sait où elle commence, on ne sait où elle finit. En quelque lieu que l'on se pose , on peut se croire au centre (5). »• Peu à peu ces maisons éparses , jetées aux avant-postes de la cité, le suburhanum du riche, le tugurium du pauvre, les tombeaux épars, les chapelles isolées, se rapprochent, serrent leurs rangs, s'alignent en rues et deviennent ville. Chaque faubourg de Rome est souvent une grande cité , simple vestibule de celle qu'on nomme la ville. Continuons notre route, franchissons la porte Capène , traversons le centre de ce tourbillon et de cette magnificence , le cœur de la cité , son Forum ; et si, troublés par le flux et le reflux de tout ce peuple agité dans Rome comme la mer dans son bassin, nous voulons nous recueillir et contempler un peu , montons au Janicule , où , séparés par le Tibre de la portion vivante de la ville, nous pourrons la dominer d'un regard. Ces deux buttes, Saturnia et Palalium, celle-ci village de chaume fondée par Evandre, l'autre asile de brigands ouvert par Romulus , et entre elles la vallée marécageuse qui fait maintenant le Forum , c'est l'étroit espace d'où Rome est partie. De là elle est allée gravir, l'une après l'autre , chacune des sept fameuses collines, puis est descendue et s'est épanouie dans la plaine, a élevé et puis franchi son Pomœriura , a jeté ses ponts sur le Tibre, par delà le fleuve a conquis le Janicule, semé des toits sur le Vatican , et s'est ouverte de plus en plus pour embrasser l'Italie d'abord , et bientôt le monde , qu'elle appelle dans ses murs. Voyez-la vers Tibur, vers Aricie , étendre ses bras de géant , vers Ostie surtout , sur cette route de la mer sans cesse parcourue par les étrangers qui lui apportent ses voluptés et son pain , sur ce chemin de halage du Tibre par
(1) Rerum pulcherrima Roma.
(2) Arislides Rhetor.
(3) Athénée.
(4) Polemo sophista apud Galen.
(5) Dionys. — Ari&lide».
n-ii riitiffniniiiMiin
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où le monde débarque cliez elle j el îSéion a élé sur le point de conduire autour d'elle un fossé qui eût enfermé le port d'Ostie dans son enceinte ! Ainsi répandue au loin, sur cette antique terre du Latiura , centre prédestiné de la péninsule, point d'intersection de toutes les vieilles races italiques, elle semble , selon rimagination fantastique et hardie d'un de ses rhéteurs (1), « la blanche neige dont parle Homère , qui couvre et le sommet des montagnes, et les vastes plaines, et les fertiles cultures de l'homme. « Atteignant presque en tous sens les limites de l'horizon , elle ne laisse voir au delà d'elle que les cimes effacées de l'Apennin , le neigeux Soracle et la sombre verdure de l'Algide.
Chaque ville a son centre, d'autant plus imposant et reconnaissable, qu'elle est elle-même plus puissante. Ce sera l'hôtel de ville des communes flamandes, la Ragione de Padoue, la Balia de Florence. Venise, cette Rome de l'Adriatique, ville de fugitifs comme elle, qui s'est agrandie sur les eaux comme Rome sur la terre, grande politique aussi et religieuse observatrice de sa vie historique, dans laquelle, comme dans Rome, toute chose a sa date et sa raison héréditaire; Venise a dans son enceinte deux points solennellement marqués aux armes de la seigneurie : la place Saint-Marc, son forum , et l'Arsenal, son Capitole. Là toutes les ressources de la paix, ici celles de la guerre. Dans l'Arsenal, les armes, les vaisseaux. Autour de la place, la religion a son église, dont les ornements, les reliques, les murailles mêmes ont été conquises par de saintes victoires. La souveraineté a son palais, et flottant à sa vue les gonfanons des quatre royaumes dont est reine cette république marchande. Le plaisir a ses cafés, institution nationale de Venise ; la gloire, ses trophées et ses chefs-d'œuvre. L'histoire patriarcale et familière a ses souvenirs, l'humble patron des pêcheurs en face du lion ailé de Saint-Marc j et , pour lier l'un à l'autre ces deux centres de la vie vénitienne, la plus belle voie de commerce du monde, le quai des Escla vous, bordé par la mer et prolongé par le grand canal.' A Rome, les proportions sont plus grandes encore. Partez du pied de la colline des Jardins, rapprochez-vous du Tibre, parcourez le Champ de Mars, pénétrez dans le Poraœrium par la porte triomphale, traversez de là le Forum* montez sur le Palatin, enfoncez-vous jusqu'à l'extrémité du grand cirque. C'est cet espace de trois ou quatre milles de longueur qui est la Rome solennelle, monumentale et publique.Le Forum, siège de ses délibérations, le Champ de Mars , théâtre de ses récréations viriles, enfin le Capitole, se rejoignent par une foule de monuments : c'est la colline des Jardins et sa verdure entremêlée de mausolées ; au bas, la voie Flaminia bordée de statues, et le champ d'Agrippa, que ce seul homme a couvert de monuments; c'est cette immensité de portiques où se promène la foule paresseuse , tandis que la foule active et jeune lutte dans le Champ de Mars ou nage dans le Tibre ; c'est VArea du Capitole, forum des dieux, les toits dorés du Palatin, séjour d'un dieu plus grand. César; c'est la longue enfilade des marchés, les Septa Julia, la Voie Sacrée, théâtre des flâneuses rêveries d'Horace (1), la Rome boutiquière et marchande; c'est enfin le
(1) Aristides.
Ibam forte Via sacra , sicut meu» Cât mos , Ncscio quid mediUus uugarum , lotus in illî».
LES CÉSARS
LX'/l^r T "f "f' '"' "'""^'"' ™ P'«'" «"•' »" «O''""* i'« lisent en plein
la c am ur d,f,«^' 77, T '" ''"""'' ' "' "^''"l"*'' relentissanle de a clameur du barreau et de la bourdonnante trépidation du commerce • avecle sénat et le, rostres, muets emblèmes de la liberîé morte; les pS s eîl s ba.n,, vivants symboles de la volupté toujours vivante ;'avec U lupercal com.ce, souvenirs paternels de la Rome antique; la colonne dorée , ombilic du
tent jusque la Clyde d'un côté et jusqu'à l'Euphrale de l'autre : place unique dans le monde, qu. , avec ses quelques toises de terrain, tient dans l'histoire plu. d'espace que des royaumes entiers. .»i"iMoirepiu«
cW .r„!I! 'HT' départie de son centre. Voyez comme elle fourmille au Forum ; c est là que bat son cœur, ses veines y aboutissent ; son peuple, comme le sauF circule sans cesse de ses demeures au Forum , du Forum à ses dmeure r ' mat,n, autour des rostres et des basiliques; à'midi, retournant^ Ta ies' dans ses ma.sons ; puis, ensuite, à la grande palestre du Champ de Mars; pu s au ba.n, jusqu'à ce que le coucher du soleil le ramène au souper domestique H va toujours chercher la vie, la pensée et le soleil dans ce magnifique eS^
de Rome. On habile ailleurs, mais c'est là qu'on vit ; à voir le nombre de monuments qu, encombrent celte portion de Rome, on juge que les maisons y peuvn à peine trouver une place étroite; la vie privée en est chassée par la vie publique, les citoyens par la cité, les mortels par les dieux, les hommes d'os et de chair par les hommes de marbre et d'airain, à tel point qu'il a fallu à plusieurs reprises déblayer le Forum du peuple des statues qui l'encombraien . ÏeS en arrière, la vie domestique s'est éloignée le moins qu'elle a pu; les riches et les nobles ont planté leurs demeures dans le quartier des CarèLs sur la crou.« des collines qui dominent le Forum (de là cette locution, descendre au Forum) • les pauvres, dans les détours fangeux delà Suburra, o.; plus en arrière dTns' es faubourgs au delà du Pomœrium. Pour en finir, mesurez d'un regard ouHe reste de Rome et comptez , s'il se peut, tout ce qui meurt , tout ce qui vit, tout ce qui pense dans celte ville sans enceinte, foule plus pressée chaque jour à
oristn, é *' *"""'" ""' '"'''' '""' '"'""^ "<'"^'«"-- '^" loin les maisons sont éparses et respirent à l'aise ; plus près, c'est à chaque porte du Pomœrium une ville entière qui s'est attachée là comme un essaim d'abeilles, et ces villes des faubourgs, se rencontrant dans leur croissance , ont fini par ne plus former entre elles et avec Rome qu'une immense cité. Mais plus près du centre les maisons sont l'image d'une foule de peuple qui s'amoncèle, se coudoie et dont les têtes se serrent et se dressent pour regarder les unes au-dessus des àu-
res. Laissant à peine entre elles de longues ruelles étroites, irrérulières tortueuses, accumulant leurs étages jusqu'à la hauteur de soixante-dix 'pieds qu Auguste leur a fixée, bissées sur leurs assises de ciment, étayées par leurs piles énormes , reposant sur leurs larges murailles de briques , elles semblent encore comme trembler de leur hauteur, et par d'épaisses solives s'appuient les unes sur les autres, s'épaulant avec effort pour ne former qu'une masse unique qu. voit le Forum à ses pieds et le Capitole face à face. Sur les sommités de ses toits règne le niveau des terrasses, sol factice ouvert aux pas de la multitude ,
TOBK VI.
LES CÉSAUS.
LË^ CÉSARS.
el , comme le di. un ancien, ,1 y a plusieurs viles en "^."' "^' — ^/.^^ '„! plùrieurs en étendue. C'est que les hommes sonl i-ress, s li comme '" J'™*" m, non-seulement les hommes, mai. les peuples , les •"-"' ", ""S-^/^; '„^/^ une Ville de, Cappadociens , une ville des Scylhes ""«""«,^";^."J;;;;;;^ J„ armée de soldats, tout un peuple de courtisanes, toutun monde d esclaves .plus ên^re qurie toit le reste, i y a de celte mull.iude sans nom, sans cond.l.on êr«ns p^ rie lip'e mêlé de toute race, de toute croyance : monstrueux amXre de oL le, mélanges possibles, peuple romain presque tout enfer ne rSranBéres, peuple Hbre presque tout ent.er né dans ^- -âge, peup e
fainéant et fortuné qui ce possède pas »" '«'f '";''7\''"' ^, ' " '^^'^ "'',' 3,. Rome, l'eau des bains et des aqueducs, le sole.l du Cl.a.np '«";,*';'''' jiesse des empereu.^. César et Auguste, pour plaire à cette "'""""f';^'^,"a,...ues lui ont donné des histrions qui l.ouffo.n.a.ent dans tous les id.omes , t à" a mor du dL Jules, qui avait ouvert Rome aux étrangers autour de son bûcher nuit et jour gardé par hs Ju.fs, toutes les nat.ons -" J-"- ^ ^ tour ( lugubre et redoutable spectacle ! ) hurler, chacuuc à sa mode, leu. lamcu
'''«ro.-. cette Bnbylone, selon l'expression de l'apôlre saint Pierre se .et^r pour la nuit, asseyons-nous pour recueillir •« --«'-.'^'^ ''7;^''"' ^^ pour comprendre ce quelle va nous enseigner. Que fa.t la tout ce peuple. Ouëueèsl'a pensée? quelle est sa vie? Nous avons assez u.terroge la p.erre, l'airain et le marbre; interrogeons la pensée humaine. ,,■„„,„
La réponse peut se faire en un seul mot : l'esclavage ! Non-seulement 1 e cUvape proprement dit est la base pratique de la société, de sorte que sans lu. . n'y aurTrrépublique, ni fortune, ni famille, ni liberté, telles qu'elles sonl constituées, maïs encore, dans tous les ordres et à tous les «l'ocrés existe un esclavage plus déguisé, aussi réel, et tous les rapports ^''^'^"^f "' ^"''jf.'l^ le rapport de l'esclave au maître, de même qu'au moyen âge ils se modéleiont sur le rapport du vassal au suzerain.
Pour le comprendre, parcourons les quatre degrés de la hiérai chie romaine :
l'esclave, le client, le sujet, et César. . . ^ . ,
Voyez l'esclave je ne dis pas l'esclave chéri de son maure, le chanteur ou le comédien spirituel , le médecin heureux , le précepteur érudit ; je dis encore moins la folle, le bouffon, l'eunuque, le joueur de lyre, l'improvisateur habile ; mais le pauvre esclave ordinaire, plébéien de cette nation domestique qui habite le palais d'un riche ; celui qui, perdu dans cette foule, connaît à peine son maître et n'en est certes pas connu ; celui qu'on a acheté 400 francs au ïorum sur les traileaux d'un maquignon; le ;an//or, immeuble par destination et qu'on vend avec la maison, scellé, pour ainsi dire, dans le mur de sa loge par une chaîne qui le prend à la ceinture, comme le chien dont la niche fait face à la sienne; ouïe vicarius, l'esclave d'un esclave; ou celui qui, debout a la table de son maître pendant les nuits d'orgie, voit la verge prête à le puuir pour une parole, un sourire, un éternumenl , un souffle (1), qui , courbé aux pied, des buveurs ivres , essuie les ignobles traces de leur intempérance ; être si
(l)SéD£<]ue,ep. 47.
méprisé que , pour ne point profaner sa parole , son maître souvent ne lui parle que par signes et au besoin par écrit (1) , vrai gibier de fouet et de prison que, dans la moindre enquête judiciaire, le maître envoie sans difficulté au torlureur , stipulant bien que , s'il meurt à la question , on lui en rendra le prix (2) ! Être accablé de toute fignominie domestique et de tout le mépris légal , être au-dessous de l'homme, selon le droit, seconde espèce humaine (5), ce n'est plus un homme, ce n'est plus une intelligence, c'est une chose. Si on le tue, lui, un cheval ou un bœuf, on les paye au maître (4). Il est vrai que la générosité du maître vient à son secours, et contre la loi qui lui interdit le mariage, lui permet un quasi-mariage, un concubinage {contubernium) , illégale el passagère union que le maître n'accorde parfois que pour de l'argent. Quant à ses enfants, ou plutôt les enfants de sa concubine (car le droit ne reconnaît pas de paternité entre esclaves) , ils sont le croît d'un animal domestique, incontestable propriété du maître ; on a disputé seulement sur la question de savoir s'ils appartiennent à l'usufruitier. Il est vrai que, malgré la loi qui ne reconnaît à l'esclave aucune propriété, le maître tolère qu'après bien des veilles, bien des jeûnes volontaires, biens des labeurs ajoutés aux labeurs de la maisop, il garde quelque chose de l'argent qui paye son industrie; qu'il ait une sorte de propriété illégale ; qu'il en dispose même par un quasi-testament , toujours sous l'approbation et le veto sans appel de son maître. En six ans, s'il est laborieux et sobre, et toujours si le maître le veut bien , il peut se racheter. Mais il faudra qu'il souffre et travaille , qu'au besoin il demande au vol et à la débauche l'argent que l'industrie ne lui donne pas. Il faudra qu il
(1) Nil unquàm se domi nisi nutu aut manu signîflcasse , vel si plupa demonstranda esscnt, scripto usum, ne vocem consociaret. (Tacit., Ann., Xlll, 23.) - C'est l'affranchi Pallas que Tacite fait ainsi parler.
(2) Paul., sent. V, tit. xvi , § 111.
(5)Floru8,lll,20.
(4) Le droit romain fournirait au sujet des esclaves tout un volume de passages curieux, dans lesquels, du reste, on ne trouverait que les conséquences d'un môme principe . déduit avec cette logique qui caractérise les jurisconsultes de Rome. En vo.ci
un seul : ,
« 210. Par le premier chef de la loi Aquilia , il est pourvu à ce que tout homme qui aura tué sans droit , soit un homme , soit un des quadrupèdes qualifiés animaux domesques, appartenant à autrui, soit condamné à payer au maître une somme égale a la plu» grande valeur de cet objet depuis un an. - 212. On ne doit pas seulement ten.r compte de la valeur corporelle ; mais , au contraire si la perte de l'esclave occasionne au maître un dommage plus grand que la valeur propre de l'esclave , il en faut ten.r compte. Ainsi , si mon esclave a été institué héritier, et s'il est tué avant que , par mon ordre , il n'ait accepté l'hérédité , il faut encore , outre son prix , me payer la valeur de Phérédité perdue. De même, .si de deux jumeaux, de deux comédiens ou de deux musiciens on a tué l'un , on doit compter et le prix du mort et la dépréciation que sa mort a occasionnée sur la valeur du survivant. De même si d'un attelage on a tue une mule , ou d'un quadrige un cheval. - 213. Celui dont l'esclave a été tue a le choix ou de poursuivre par la voie criminelle , ou de réclamer une indemnité en vertu de la loi Aquilia. ( Caii Institut., 111. )
LES CÉSARS
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renonce à sa seule consolation , aux joie de la popina , où , pendant que le maître prend part à un festin , ses esclaves rallendent, jouent aux dés, médisent de lui, soupent pour deux as. Il faudra encore que , sur ce mince pécule , la future générosité de son maître s'achète par des présents , présents pour le jour de sa naissance , présents pour le mariage de son fils , présents pour les couches de sa fille. Après tout cela, pourvu que dans l'intervalle son maître ne Tait pas vendu , gardant le pécule qui de droit lui appartient; pourvu que quelque clause de son achat ou du testament qui l'a légué n'interdise pas l'affranchissement ; si son maître tient parole; si enfin les lois contre les affranchissements, « lois méchantes et jalouses (1) , « ne parviennent pas à l'empêcher, il sera libre. Celte attente lui paraîtra-t-elle trop longue? prendra-t-il la fuite? Tout est en éveil pour l'atteindre: reprendre le fugitif est une aflFaire d'État. Toute la civilisation va lui courir sus. Des fugtttvatres , dont c'est le métier, l'auront bientôt ramené à son maître, et la lettre F, marquée sur son front avec un fer rouge, avertira qu'on prenne garde à lui.
Quant au terme probable de sa vie , le vivier de Crassus , qui engraisse ses murènes d'hommes vivants, ou celui de Vedius Pollion, qui leur jette un esclave pour avoir cassé une coupe de cristal ; les infâmes croix, toujours debout et les corps abandonnés auprès delà porte Esquiline, l'avertissent sérieusement de ne pas offenser l'omnipotence du maître. Si on le laisse vieillir , je vous ai dit cette île du Tibre , où l'on abandonnait à la grâce d'Esculape'les esclaves malades et infirmes. D'un autre côté, le vieux Caton, un sage dont j'admire peu la sagesse, disait ; « Sois bon ménager; vends ton esclave et ton cheval , quand ils sont vieux. » On le revendra pour quelques sesterces à un maître plus pauvre et par suite plus dur, jusqu'à ce qu'un jour son corps , jeté hors de son étroite cellule , soit enterré par ses compagnons d'esclavage dans quelque recoin mal famé des Esquilies.
Et l'opulent Romain , au milieu de cette multitude d'hommes qui sont à lui, de cent , de mille , quelquefois de vingt mille esclaves (2) , tremble cependant pour sa vie. Les uns veillent à l'entrée de sa demeure, d'autres gardent les corridors; des cwèiCM/onï défendent sa chambre à coucher : mais qui le gardera contre ses propres gardes ? Écoutez : le Forum est troublé; le peuple ému presque en révolte, assiège les degrés du sénat ; voyez passer une multitude de condamnés, hommes, femmes, enfants, quatre cents personnes. — Un consulaire vient d'être tué par son esclave , à cause, dit-on , d'une rivalité d'amour infâme; et selon la loi, tout ce qu'il y a d'esclaves sous le toit qu'il habitait innocent ou coupable, est mené à la mort. Tout Romain qu'il puisse être ' homme est toujours homme. Le peuple s'apitoie , résiste aux licteurs ; dans' le sénat même (Tacite s'en étonne), quelques faibles esprits reculent devant l exécution de cette horrible loi. Mais un vieux Romain , un savant homme
(1) Liberlates imp€dientem et quodam modo invidam. (Justinian. InstUui )
(2) « Démétnus, l'affranchi de Pompée, qui n'eul pas honte détre plus 'riche que Pompée lui-même, se faisait apporter chaque soir, comme à un général . l'effectif de
rurul'brV. " ?Z '""^'YV' '^«"^^'* «-'^^^^ 'l'---'- Jeux vicarii et une cellule uo peu plus large. « (bcncq., De TmnquiU. animi, 8.)
dans la science du juste et de l'injuste, le jurisconsulte Cassius, se charge de gourmander ces novateurs , et de donner force aux bonnes et saintes lois des aïeux : « Chercherons-nous des raisons , quand nos aïeux plus sages que nous ont prononcé?... Sur quatre cents esclaves ( remarquez comme les sophistes de toutes les cruautés ont toujours la même dialectique à leur usage), nul n*a donc soupçonné, nul n'a donc entendu, nul n'a vu cet audacieux?.... Nul ne l'a arrêté ni trahi.... » Et puis enfin : « 11 périra des innocents! dites-vous. Quand une armée a manqué de courage et qu'on la décime , les braves comme les lâches courent les chances du sort. Il y a quelque chose d'injuste dans tout grand exemple ; mais l'iniquité commise envers quelques hommes est compensée par l'utilitéque tous en retirent (1).» Remarquable parole, et qui contient toute l'antiquité ! C'est Caïphe disant : u II est utile qu'un homme meure pour tout le peuple. »
Voici maintenant l'histoire d'un autre esclave.
Avez-vous promené vos pas parmi les irrégulières constructions de l'Aventin? Avez-vous vu près du Tibre ces maisons entassées qui avancent sur le fleuve , et que leurs fragiles étais tiennent suspendues au-dessus des eaux , demeures précaires dont chaque inondation emporte d'un coup tout un quartier ? Avez-vous monté la Suburra , cette rue tortueuse , infecte et bruyante , au milieu de l'assourdissement populaire, des clameurs des charretiers, des hurlements des chiens? Là d'énormes insulœ, vastes maisons de location à sept ou huit planchers , penchent au-dessus de la voie publique leurs étages inégaux et chancelants. C'est là surtout qu'habitent toutes les misères et toutes les corruptions romaines; c'est là que, dans les sales et obscures popmcp, un pain plébéien, du vin chaud et des têtes de mouton à l'ail nourrissent le mendiant du pont Sublicius, la courtisane en guenilles, le grammairien sans argent, le petit Grec {Grœculus) , hâbleur , adulateur , poète, chevalier d'industrie ; l'enfant ramassé sur la voie publique , et qui va quêter une obole , estropié par les mains et au profit d'un entrepreneur de misères humaines ; en un mot, je ne dirai pas le plébéien , mais celui que l'orgueil aristocratique des parvenus romains, appellent tenuis, ignobilis, tunicatus jtribulis.
Il n'est pas jour encore. Cet homme vient de brosser sa vieille toge ; il court à la hâte vers les hautes demeures des Carènes ou du Célius. Client de tout le monde , il va heurter à toutes les portes, fait queue dans la rue devant le seuil de tous les riches, se coudoie et se querelle avec ses camarades de servitude et d'attente, se laisse menacer par la verge de Vostiarius , sollicite hjanitor, ce misérable enchaîné dont je vous parlais tout à l'heure, entre à grand'peine dans une cour : en payant les esclaves, pénètre jusque dans l'atrium, voit passer dédaigneusement devant lui les amis de la seconde ou de la première ad mission (car ici l'amitié se classe, et il y a chez le riche de grandes et de petites entrées) , souffle au nomenclateur un nom que cet esclave estropie , obtient du patron un sourire distrait , un regard à moitié endormi , un bonjour dédaigneux qui se confond avec un bâillement, et, pour prix de ses peines , emporte
(1) l^cWe, Annal, XIV, 42etsuiv.
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un peu de saucisson dans une corbeille ou une magnifique larg^esse de vingtcinq sous.
Tel est un salon romain. A des degrés divers, tous les rapports de politesse portaient à Rome ce caractère d*un hommage intéressé rendu par un inférieur. Ce sont des devoirs matinaux {antelucana officia) , des salutations inquiètes et essoufflées. Un salon moderne, celle politesse d'égal à égal , facile et douce , qui veut bien s'abaisser , mais à condition qu'on le relève , et cesse dès l'instant oi^ elle n'est plus mutuelle ; cette obséquiosité qui sait , au besoin , être flère; cette liberté qui se prête à mille chose sans se compromettre jamais, tout cela entrait peu dans les notions de l'antiquité. Tout cela est féodal par son origine; c'est l'indépendance noble et courtoise du haï on j de l'homme libre, inconnue aux anciens qui ne comprirent guère que l'indépendance de la cité , sa fierté dans le service, parce que le service est relevé par l'honneur ; en un mot, cette plus grande valeur que le moyen âge a su donner à l'homme. II y a de l'un à l'autre la distance de la servitude au vasselage. Dans les temps modernes , ni aristocratie de cour , ni aristocratie d'argent , n'ont brisé cette tradition féodale ; les Pallas et les Mamurra d'aujourd'hui , en passant dans le Iriclinium, cèdent le pas à leur client, et s'ils le conduisent dans leur e*«er/uwi, ils le font poliment monter le premier. Mais les mallotiers et les gens de cour d'alors, ci-devant esclaves quelquefois, faisaient marcher leurs amis ù pied auprès de leur litière, les laissaient attendre à leur porte sur le trottoir ; à table , par cette habitude injurieuse de classer toujours, on avait des amis inférieurs trop heureux de dîner sur des escabeaux, tandis que soi-mêmes on était couché sur un lit de pourpre, et les convives étaient surveillés par un esclave chargé dédire au maître qui avait bien applaudi, bien ri, bien mangé, bien loué l'amphitryon, et qui méritait ainsi une invitation pour le lendemain (I).
Sans doute il n'en avait pas toujours été ainsi. L'esclavage lui-même , toujours aussi inhumain en principe, avait été moins dégradant parle fait. Au temps où l'on n'avait qu'un ou deux esclaves, avec qui on travaillait côte à côte dans les champs et qu'on faisait asseoir à sa table , ces noms de familier , donné à l'esclave , ti àt père de famille ^ donné au maître, n'étaient pas, comme ils le furent depuis, une banalité dérisoire. Nous avons dit ailleurs un mot de ce qu'était autrefois la clientèle, pareille en bien des choses au vasselage féodal, noble protection du pauvre par le riche, récompensée |)ar ces services que le nombre peut rendre à l'homme isolé ; institution politique, indispensable instrument de tout succès dans le Forum j lien sacré , association de lous les intérêts, parenté légale aussi sainte que la parenté réelle, si bien que Virgile met sur la même ligne, aux enfers, celui qui a outragé son père et celui qui a trahi les intérêts de son client. Mais la tendance dégradante de l'anliquilé, plus sensible dans les plus grands empires , et, à mesure que se formait l'unité politique du monde, le remplacement du patriotisme local par l'égolsme cosmopolite , amenèrent bientôt les choses au point que nous venons de dire.
Ce furent donc, dans toute leur crudité, les rapports du riche qui donne à (l) Sénèque, ep. 47.
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manger au parasite qui mange, de la supériorité insolente à la servilité fainéante et affamée. Infatigable et perpétuel mendiant , client universel, le peuple romain vécut aux pieds de trois ou quatre mille heatij adorant les aumônes d'une aristocratie financière comme il avait enduré le pouvoir d'une aristocratie politique, quêtant, sollicitant , souffrant , ayant de la bassesse, ayant de l'esprit, ayant de la patience , tout, à condition de ne pas travailler. Il a ses bons et ses mauvais jours. Aujourd'hui un praticien marie sa fille, le fils d'un affranchi de César prend la toge virile; grand fêle : un millier d'invités, à chacun une sportule extraordinaire de 14 ou 15 sous. Demain point de fête ni d'épousailles. Pauvre parasite, tu vas aller au bain , quêter parmi les riches qui s'y rassemblent , à force d'adulations et d'humbles services, une invitation à souper. Un autre jour, Agrippa ouvre gratis cent soixante-dix bains dans Rome; pendant un an (singulière magnificence !) la barbe et les cheveux du bon peuple seront coupés gratis dans les tonstrines d'Agrippa. Agrippa est le fils des dieux. Les riches sont-ils las de donner? Allons implorer César. Il faut que de temps à autre quelques millions de César retournent au peuple. Auguste, dans son douzième consulat, a distribué , entre trois cent vingt mille citoyens, un conyiarium de plus de 16 raillions de francs (1). César n'est pas riche aujourd'hui ; s'il ne donne pas d'argent , au moins donnera-t-il du blé. D'après la loi Sempronia, quiconque est oisif et pauvre a droit à cinq boisseaux de blé par mois pour sa récompense; loi suprême de la constitution impériale et la seule qu'il puisse être dangereux de violer. Auguste nourrisait ainsi deux cent mille hommes, population mourante et menaçante qu'il avait pourtant diminuée de nombre, mais qui tendait à s'accroître de tous les gueux de l'Italie. Mais la Méditerranée est orageuse; le convoi annuel de blé n'arrive pas d'Egypte; le peuple redoute la faim; César redoute le peuple (moment d'angoisse, il y eut ainsi je ne sais quelle bourrasque qui mit Auguste sur le point de s'empoisonner!), et, debout sur la pointe de Caprée, une foule pleine d'anxiété épie avec impatience l'instant où apparaîtra le pavillon qui annonce la flotte d'Alexandrie.
La servitude romaine eut ses types à elle, inconnus de nos jours, et qui n'existent que voilés. C'est le parasite relégué au bout de la table, raillé , injurié , battu , qui gagne un repas à force d'affronts. C'est le chasseur aux héritages, aux pieds d'un sale et fantasque vieillard, louant jusqu'à sa beauté, applaudissant jusqu'à son radotage, déchirant ses ennemis , lui sacrifiant sa liberté, lui prostituant sa femme. Ces turpitudes sont proverbiales dans les mœurs romaines. Non-seulement la comédie et la satire, mais l'histoire, la philoso phie, la jurisprudence, portent témoignage de cet universel appétit de testaments et de legs. Toutes les lois d'Auguste contre le célibat ne parvinrent pas à faire descendre le riche sans enfants de ce trône que la captation lui élève- C'est ce que Sénèque nomme « la royauté d'une vieillesse sans enfants (2). » Ce que, ni la tendresse, ni l'amitié ne sut jamais faïre,Vorbité (laissez-moi don-
(1) Lapis cincyranus. — La mesure ordinaire ëlait de 390 sest. (58 fr.). On alla une foiR jusqu'à 800 (155 fr.).
(2) Dives regnum orh* senectutis cxercens. ('^Sénèque, Jd Martiam, 19. )
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ner le nom romain à cet état privilégié qui n*eut de nom qu'à Rome), Vorbiié sauva des proscrits, et Tacite parle d'un accusé sous Claude, qui, ayant échappé à la mort par le crédit des prétendants à son héritage, eut Tingratitude de leur survivre à tous. Enfin , malgré toutes les précautions d'Auguste , il y avait tant d'avantage à ne pas être père , que des hommes, désolés de la fécondité de leurs femmes, abandonnaient leurs enfants nouveau-nés, les reniaient plus âgés, et rompaient avec eux dans le seul but d'avoir aussi leurs flatteurs et leur cour, tout comme ceux dont le ciel avait béni la couche en la rendant stérile (1).
Cette servilité universelle devenait plus dégradante encore pour la nature humaine, en devenant l'instrument et Pencouragement de la débauche, a Hideuses turpitudes, que je ne puis comprendre ! s'écrie Juste Lipse commentant un intraduisible passage de Sénèque , Dieu me garde de porter la lumière dans ces ténèbres dignes du Slyx! » Mais il est trop aisé de concevoir jusqu'où allaient, grâce à un pouvoir si absolu et si général sur la créature humaine, grâce à une si entière liberté pour les fantaisies de l'homme puissant , la monstrueuse aberration des sens et ce profond avilissement de notre nature. La prostitution, chez nous l'œuvre de la faim , de la dépravation et de la misère, était , chez les Romains , affaire de bon ordre intérieur el de règlement domestique, née dans la maison, ou achetée au Forum , nourrie , instruite, formée dès l'enfance, commandée par la crainte du supplice , encouragée par Tespoir de la liberté. De là une double et effroyable dégradation , celle des misérables auxquels toute ignominie était infligée, et, plus grande encore , celle du puissant qui avait le droit d'infliger toutes les ignominies.
Sénèque , qui attaque ces désordres, les attaque parce qu'il est ou se fait puritain, et encore ne les met-il guère sur une autre ligne que les excès du luxe. Les oiseaux du Phase et les vases de myrrhe lui paraissent de tout aussi grands crimes. Et au fond , quelque imparfaite que soit cette censure , il y avait plus de rapports qu'on ne le pense entre les excès du luxe et la corruption des mœurs. Le princijje des uns et des autres, c'était une satiété des choses ordinaires , une imagination ennuyée et corrompue, un dessèchement et un rapetissement de l'âme , qui , sans passion comme sans vertu , sans instinct vrai , était avide d'inventer et désespérait de jouir, parce qu'elle était vulgaire, ne trouvait rien que de vulgaire dans ce qu'aiment et admirent les hommes , et au défaut du bon , du vrai , du beau , du grand qu'elle ne sentait pas , se traînait vers l'impossible , vers l'inconnu, vers le monstrum , comme on disait : trait dominant de ce siècle , explication obligée de toute son histoire.
Mais au moins ceux-là seront-ils libres, que tant de servîtes hommages et une telle licence ouverte à leurs caprices auront précipités dans ces dépravarions extravagantes? Au moins sera-t-il libre, le petit nombre de bienheureux autour duquel gravite cette multitude d'esclaves et de clients : ce riche , cet élégant, ce délicat qui s'endort au son d'une douce et lointaine symphonie, se réveille au frais murmure d'une cascade factice ; qui , après avoir dédaigneusement tendu sa main à baiser h la foule matinale de ses clients , s'avance
(1) Sénèque, Jd Marctam , 19.
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en litière, et de là , comme d'un trône, domine les têtes servîtes des clients qui le suivent et de la plèbe qui passe à ses pieds ? Si Rome l'ennuie , sans sortir de sa maison immense , il trouve toutes les joies de Rome, le bain avec ses accessoires sans nombre et sa population de serviteurs , la palestre , les tricUnium nombreux, la piscine, le vivier, le jardin. S'il veut respirer plus à l'aise encore , il a sa villa près de la mer de Naples , sa villa sur le haut d'une montagne, sa villa dans la mer même. 11 n'est pas de coin de l'Italie, où il n'ait à lui ces premières nécessités de la vie romaine : des bains, une salle de festin, et une colonie d'esclaves. Aussi sa propre satisfaction, trop facilement acquise, lui est-elle devenue quelque chose d'insuffisant et de vulgaire. Il a épuisé le bien-être , il lui faut la gloire. Le luxe n'est plus une jouissance, c'est un combat. Une maison dans les règles {domus recta) n'est pas assez ; il faut une maison inouïe. De l'airain ciselé , des coupes de myrrhe, luxe vulgaire! que la coupe où il boit soit d'une seule pierre et d'une pierre fine i qu'elle soit de cristal. Le danger de la briser est un plaisir de plus (1). Que le pavé de ses salles soit semé de pierres précieuses. Qu'il aille dans les ventes enchérir pour des sommes immenses sur des airains de Corinthe, non qu'il recherche la perfection du métal , non qu'il paye si cher l'élégance du dessin , non qu'il mette un si haut prix à la réputation de l'artiste, mais parce qu'il paye et qu'il apprécie le nom des élégants possesseurs par les mains desquels ces vases ont passé. Avoir de délicats et de magnifiques poissons, ce n'est que gourmandise j mais faire nager dans un bassin de marbre des poissons que saisit la main des convives, mais les faire expirer dans des vases de cristal pour jouir des mille nuances diaphanes qui colore leur agonie, c'est là de la gloire. Des thermes , des piscines, des jardins , c'est un besoin pour quiconque veut vivre j mais des jardins plantés sur le faîte d'une maison , et qui la couronnent de leurs arbres , agités par le vent; mais des thermes bâtis en pleine mer , au défi des orages; mais une piscine immense , océan d'eau chaude , dont les vagues sont poussées au vent , c'est d'autant mieux un triomphe que c'est à peine une jouissance de plus (2).
De là toutes les fantaisies du riche ennuyé : faire du jour la nuit; quelle eslime mérite la lumière du jour ? on ne la paye point (3) ; avoir, pour l'ornement de sa salle à manger, de riches bibliothèques dont on n'ouvre même pas le
(1) Omnîs rerum voluptas periculo crescit. (Sénèque, De Benef,, VII, 9.)
(2) Voir Sénèque, ép. 122, 90. -^ Sénèque le rhéteur, Conlrov., V, 5.
(3) Fastidio est lumen gratuitum.
« Pedo Albinovanus nous racontait ( vous savez comme il contait bien ) qu'il avait habité une maison au-dessus de celle de Sp. Papinius. Ce dernier était aussi du nombre de ces luci/'uges. Vers la troisième heure de la nuit (neuf heures du soir), j'entends des coups de fouet. Que fait-il ? demandé-je. Il se fait rendre ses comptes. » ( C'est à ce moment qu'on châtiait les esclaves.) «Vers minuit, une clameur perçante, qu'y a-t-il ? Il s'exerce à chanter. Vers deux heures du matin , quel est ce bruit de roues? 11 sort en voiture. Au lever du jour, on court , on appelle , sommelier et cuisiniers sont en mouvement. Qu'est-ce donc? Il sort du bain, il demande du vin miellé. » (Sénèque, ep. 122.)
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catalogue (1) ; quelquefois, las de richesses, essayer de la vie indigente, avoir chez soi « la cellule du pauvre (2) « où Ton va vivre un jour ou deux , où le couvert se met sur le plancher, où l'on mange dans des plats de terre un maigre repas , laissant reposer la riche vaisselle d'argent et d'or, afin , lorsqu'on retournera au luxe et à la jouissance , d'y trouver plus de goût ; l'hiver des roses , Pété de la neige ; sur le Forum , la robe du festin , ce n'est pas assez , la stole des matrones; en un mot se faire un nom. Rome est trop occupée pour qu'une folie ordinaire y fasse parler de soi. Point de ces désordres qui se perdent dans la foule. Le mérite du vice , c'est le scandale qu'il fait (5).
Heureux siècle de Néron ! Dites que la civilisation ne marche point et que le génie de l'homme est épuisé. Heureux siècle qui a répandu dans les salles de festin la douce atmosphère des tuyaux de chaleur, qui a revêtu les fenêtres de la transparente pierre spéculaire, qui, dans ramphithéàtre, a su, par des conduits cachés , répandre sur le peuple une rosée rafraîchissante toute parfumée de safran ou de nard , qui saupoudre l'arène du cirque de suecin et de poudre d'or! N'y a-l-il pas chez le divin Néron des tapis de Babylone de 4,000,000 sest. (800,000 fr. environ (4) , une coupe de myrrhe de 300 talents? Le fortuné César, pour reposer ses yeux, ne regarda-t-il pas les combats du cirque dans un miroir d'émeraude (5) ? Un consulaire n'a-t-il pas acheté pour COOO sest. (1,200 fr. ) deux petits gobelets d'un verre nouveau? La nature ellemême devient plus féconde et magnifique ; elle envoie à Néron , par les mains du procurateur d'Afrique, un épi de blé qui contient (rois cent soixante grains. Elle ouvre pour lui , à fleur de terre , les mines de Dalmalie , où l'or se ramasse à cinquante livres par jour. Elle renvoie de Pannonie les intendants de ses jeux chargés de masses énormes de suecin. Il est vrai que des arts plus estimés autrefois se perdent aujourd'hui , que lorsque Zénodore a fait le colosse de Néron , il ne s'est pas trouvé de fondeur assez habile pour le bien couler ; il est vrai aussi que César et ses artistes ont gâté le chef-d'œuvre de Lysippe, son Alexandre j en voulant le dorer, afin de le rendre digne d'un siècle de parvenus pour qui rien n'est beau s'il n'est couvert d'or. Mais en revanche la peinlure sur étoffe a fait des progrès magnifiques , et Néron , outre son colosse de bronze, a un colosse de cent vingt pieds peint sur lin. En revanche encore, on sait , avec une perfection merveilleuse , donner à un marbre précieux , les veines et les couleurs d'un autre. Et qu'importent ces arts frivoles que la vaine Grèce appelait beaux-arts? Le siècle est grand ; le genre humain marche, l'humanité est en progrès. Ne vient-on pas d'Inventer une science de teindre et de fondre l'écaillé de manière à lui donner toute l'apparence du bois? Miracle! on aura des meubles semblables à ceux du vulgaire , mais qu'on pourra se glorifier d'avoir payés mille fois davantage î
(1) Libri cœnationum oroamenta... quorum ne indices quîdeoi legunt. ( Sénèquc , /><? Ira. )
(2) Pauperis cdla. (Sénèque, cp. 18, 100.)
(3) Séiièque,ep. 122.
(4) Sur tous ce» faits , voyez Pline , Hist. Nat.
(5) Speclabat smaradgo. — Je ne réponds ni du fait ni de la traduction. Je laîtte l'une à Pline et Tautre au dictionnaire. — Voir Hist. Nal,, XXXVII , 5,
Réjouis-toi donc , ô mon maître , d'être né sous le règne de Néron , le favori des dieux. Réjouis-loi , nous t'applaudissons , nous tes parasites , compagnons assidus , comme l'a dit un philosophe chagrin, de toute fortune qui penche vers sa ruine (1). Voilà le plus beau trophée de ton luxe et de ta gloire; voilà le Mazonome , le plat immense , couronné de fleurs , apporté au son des fanfares sur les épaules de tes esclaves, abrégé du monde culinaire, le plat d'Esopus où sont accumulés coquillages , poissons , oiseaux précieux , huîtres séparées de leurs écailles , mulets dépouillés de leurs arêtes, toutes les richesses de toutes les tables de l'empire. Mais c'en est trop : tu tombes épuisé ; que tes serviteurs te soulèvent et t'emportent comme un héros mort au champ de bataille j ensevelis-toi dans ton triomphe au son des instruments et au chant des esclaves qui répètent derrière toi : a II a vécu (2) ! »
11 a en effet quelque chose de sérieux , cet adieu funèbre qui termine l'orgie. Tu vis sous un grand prince , ô mon maître ; as-tu pris garde à ce délateur que tu redoutes trop pour ne pas l'inviter chez loi . et qui a fixé sur toi un œil pénétrant au moment où, dans l'ivresse , tu as approché l'image de César, que lu portes au doigt, d'un objet immonde et profane? Ce matin , lorsque , sorti de chez loi « pour augmenter la foule , » distrait , nonchalant , désœuvré , tu as marché, écoulé, causé, répondu au hasard; sais-tu bien ce que tu as pu dire ou entendre ? As-tu bien pensé qu'en ce siècle , « le travers le plus funeste est la manie d'écouter, que les secrets sont dangereux à savoir, et qu'il y a bien des choses au monde qu'il n'est sûr ni de raconter ni d'apprendre (3)? »
Va donc maintenant, choisis entre les angoisses du supplice et les turpitudes de l'adulation. Sauve la vie ; baise la main et la poitrine de César, comme tes affranchis baisent la tienne; appelle-le comme ils l'appellent : maître, roi, Dieu ( et eux encore ne t'appellent pas Dieu ) ; cours l'essouffler à ses salutations du malin, suis à pied sa litière; fais des vœux pour sa voix céleste , ou Ijour celle déesse née d'hier, la fille de Poppée: pauvre homme esclave de Néron , comme nous sommes les esclaves ! — Fais-toi étouffer pour aller entendre Néron au théâtre , et meurs de faim plutôt que d'en sortir. Ta fortune , les villas , les esclaves, toute la gloire et ta magnificence, aie soin d'en léguer, par un testament bien public , une large part à Néron , une portion assez forte encore à Tigellin ou à d'autres, pour que Néron mécontent ne te prenne pas le tout et ta vie en même temps.— Bois ton vin de Chio, ris avec les amis , écoute tes concerts, couronne-loi de fleurs , sois heureux, plein de joie; mais tremble pour ta vie , et prends garde de ne pas coudoyer l'affranchi de quelque délateur !
Il me reste à parler de César ; mais si vous résumez en quelques mois le tableau de cet ordre social préparé par les luttes de toute l'antiquité, dont Jules- César avait déblayé la place, Auguste posé les fondements , Tibère construit
(1) Assectator comesque pereuntium patrimoniorum populus. (Sénèque, De Tranquill. animi, I. )
(2) Bt/3i'«xt. (Sénèque, ep. 12.)
(5) Teterrimum virium auscultatio , etc. (Sénèque, De Tranqnill. animi, 12.)
LES CÉSARS
rédiace, voug trouvez, je le répète, comme base essentielle et primitive, l'esclave obéissant au maître , à un degré plus haut le client aux pieds du patron • enfin , le sujet prosterné devant César, et par une fatale réciprocité , le maître tremble au milieu de sesesclaves, le riche ne se fait des clients parmi le peuple que pour avoir une défense contre le peuple , et César, qui opprime Rome et le monde, redoute la populace de Rome ! Ainsi chacun inspire la terreur et réprouve. Chacun a son esclave dont il a peur, et son tyran dont il se fait redouter. Double système de tyrannie et de menace , d'oppression et de terreur î
Pardonnez-moi ces préliminaires. J'achève l'histoire de ce demi-siècle qui commence sous Auguste et finit avec Néron. Ce n'est plus la société du temps de Jules-César, ce n'est pas encore celle des empereurs bourgeois Vespasien et Titus ; c'est une époque entière qui est soi , qui a son caractère et sa place, et j'ai voulu avoir la conscience nette de tout ce oui me restait à dire sur elle.
F. DE Champaony.
( La seconde partie au prochain numéro. )
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LES CÉSARS
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