‹ Néron [microform]Chapitre 5 sur 9 · IV. — BÈGNE DE NÉROn · texte numérisé non relu

IV. — BÈGNE DE NÉROn

Cette histoire est difficile. Le fils du brutal Domitius et de l'infâme Agrippine, né les pieds en avant (2), cet enfant confié d'abord à un danseur et A un barbier, grandit au milieu de la corruption maternelle et de la corruption impériale , parmi cette foule de sales courtisans qui exploitaient et baffouaient Claude. Devenu empereur, c'est-â-dire l'homme du monde le plus puissant, lo plus sujet à se corrompre , le plus exposé , à un âge qui n'est pas encore celui de la jeunesse , ce César enfant ne promet rien de bon. Pourtant le voilà les délices du genre humain, l'idole du peuple; quand il s'agit de signer la sentence de mort d'un voleur, il voudrait ne pas savoir écrire. Chose plus merveilleuse encore , il donne des jeux sans que personne y périsse ; pas une goutte de sang proscrit ne coule par son ordre; le carnifex se croise les bras, le délateur mendie son pain en exil , et Trajan , ce saint empereur que le pape Grégoire le Grand pria Dieu de faire entrer par exception dans le paradis , Trajan souhaitait que les meilleures années de son règne eussent ressemblé à ces premières années de Néron. Bientôt il est vrai, il aura tué son frère, sa mère et sa tante ; mais ce ne sont pas là des proscrits. La maison des Césars est au-dessus de la loi pour tuer et pour mourir ; un empereur qui ne fait périr que les siens est un souverain clément , doux , populaire , et un long repos , que le monde n'avait pas eu depuis Auguste , lui est donné sous un

(1) Voyez page 5 de ce volume, (i) Pline, iJw^iVa/., VU, 8.

Cî7Ci

LES CÉSARS

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priDce parricide. Cependant , au bout de sept ou huit ans , le charme impérial opère : le vieux démon de Caligula et de Tibère se réveille. Prenez garde , ce tigre apprivoisé a léché un peu de sang humain , il sent sa race. Voici les délateurs qui remontent à la surface , les suicides commandés qui se renouvellent, la lancette du chirurgien qui succède au lacet du bourreau et à l'épée du soldat ; c'est un Tibère enfant , un Tibère prodigue , voluptueux , artiste , musicien, pantomime, fou, et par cela même plus cruel. Il est donc bien puissant et bien sûr de son pouvoir pour rompre ainsi en un jour une dissimulation aussi longue? Il a jeté bien de l'or à ses prétoriens ? II les a bien alléchés aux proscriptions? Sa garde de Germains est bien nombreuse et bien farouche? Non : un beau jour, après que le monde l'aura longlemi)s souffert sans avoir jamais fait un puissant effort pour le rejeler; après bien de vaines tentatives, i\es conspirations de philosophes, de débauchés et de femmes j après une dernière et plus menaçante entreprise, et au moment où elle avorte, je ne sais trop pourquoi , un homme se présente aux prétoriens , mandataire improvisé ;^ qui personne n'a donné mandat j cet homme [iroraet, au nom d'un général qui ne le connaît pas , des sommes énormes «(ue celui-ci ne pourra jamais payer, et conclut un marché en vertu duquel les soldais ne tuent pas, ne se soulèvent pas, mais seulement quittent, avant d'être relevés, leur corps de garde du mont Palatin pour aller se promener dans les faubourgs , et l'empereur, perdu parce qu'il est seul , va se donner un coup de couteau dans une cave qu'un de ses affranchis veut bien lui prêter pour mourir.

Aurons-nous du moins, contre cette peu croyable histoire, la ressource du paradoxe? et pourrons-nous bâtir, comme cela se fait agréablement de nos jours, une contre-histoire de notre façon? Nous ne sommes pas ici dans le vague océan des siècles primitifs; ceci est de la pure et positive histoire. Tacite, tout honnête homme quon puisse lui reprocher d'être, est un annaliste exact, un chronologiste scrupuleux, dépouillant, à la manière du président Hénault, les archives du sénat et les Jeta diurna , le Moniteur Ae son temps. Quant à Suétone , je l'ai déjà dit , c'est le sang-froid glacé d'un greffier ûu parlement, c'est l'érudit des inscriptions et belles-lettres ,qui, pour toutes les rancunes et tout l'esprit de parti du monde , ne perdra pas la petite note qu'il a prise sur son calepin. Ces deux hommes , assez rapprochés de ce temps pour le bien connaître, assez éloignés pour n'en pas trop ressentir les passions, ne sont démentis poui' le corps des faits, ni par Dion Cassius, ni i)ar Plu-

(arque, deux Grecs peu soucieux des ressentiments de la vieille Rome contre Néron. C'est en racontant celte histoire que je lâcherai de l'expliquer. J'ai déjù montré en Tibère la nature et le principe du pouvoir impérial , pouvoir tout de fait et de terreur, fondé sur l'isolement, la faiblesse, l'effroi de chacun, et qui s'éteint dès que le licteur ne gagne plus de vitesse l'assassin ; en Caligula , l'effet de ce pouvoir sur inie âme faible et mal élevée , et celte maladie particulière de l'esprit que j'appellerais la manie impériale, double exaltation enfantée par le danger et la puissance , désir sans terme et peur sans cesse, rage de jouissance et crainte de la mort. J'ai fait , si j'ose dire, d'abord la poli'tique, puis la psychologie des Césars; permettez moi d'être incomplet plutôt que radofnrr, et de renvoyer à ceqiie j<* disais alors.

Néron n'était pas de force à supporter le vertige d'un tel pouvoir, — et qui l'eût supporté à dix-sept ans ? — Faible de cœur, comme Caligula le fut d'esprit, doucereux et craintif, artiste incliné devant ses juges, empereur tremblant devant son peuple, rougissant aisément , et , par embarras d'esprit ou de conscience, se laissant dire de rudes vérités, n'écoutant le reproche qu'avec une sorte de pudeur qui alla parfois jusqu'à ne pas le punir, superstitieux enfin , craignant les rêves et les fantômes, ses vices n'avaient rien de hardi ni de grandiose. Lui et son ami Othon (deux polissons qui furent l'un après l'autre maîtres du monde) couraient les rues la nuit, en perruque et en habit d'esclave , jetaient les gens dans les égouts , en bernaient d'autres sur des couvertures , battaient, étaient battus , et revenaient parfors roués de coups. Ce fut toujours le même homme, et ce tapageur nocturne du pont Milvius , dont la joie suprême était de faire l'émeute au spectacle, eut beau être tyran et parricide , il demeura toujours un gamin couronné.

Pour faire de cette misérable nature quelque chose de redoutable au monde, et , comme le dit saint Augustin , pour que « le suprême modèle des mauvais princes se trouvât être cet histrion voluptueux dont on ne devait redouter rien lie viril , * il fallait son siècle et sa cour, et leur incroyable appétit de servitude. Il fallait Narcisse et Tigellin , gens qui, même dans une âme pure, eussent su trouver le vice, le choyer et le faire grandir. Aussi , dès le début, quand Néron était tout miel encore , y avait-il déjà lutte à qui le dominerait entre les diverses corruptions de la cour. C'était d'un côté , Agrippine, qui, assistant au sénat derrière un rideau , ne voulait pas du pouvoir pour l'adoucir, mais pour en user largement , avec la sauvage légitimité du crime , comme l'avait pratiqué Caligula ; et avec Agrippine , ce qui tenait à la vieille popularité du nom de son père, nobles, courtisans, amis de sa famille, fidèles affranchis de Claude , ralliés à elle depuis qu'elle l'avait empoisonné. D'un autre côté, le stoïcisme , dont nous avons annoncé le réveil philosophique et dont l'action politique allait se faire sentir, relevé du champ de bataille de Philippes où avec le cadavre de Brutus il était resté livré aux vautours , promenait déjà dans les rues de Rome la longue barbe et la face ridée de ses philosophes, et quelquesuns de ses disciples aimaient à venir aux soupers de Néron faire étalage de mines renfrognées. Le stoïcisme avait auprès de César ses députés , Sénèque et Burrhus , vertus relatives , honnêtes gens de ce siècle ; car Burrhus , qui , à la mort de Claude, avait aidé à escamoter les droits de Britannicus , et Sénèque, apologiste, sinon conseiller de la mort d'Agrippine, furent néanmoins populaires parmi les gens de bien. On pensa même une fois à faire Sénèque empereur, « à cause de l'éclat de ses vertus, dit Tacite, et parce que lui était innocent (1). » Comprenez bien ce dernier mot.

La lutte s'établissait. « Point de philosophie , mon fils , disait Agrippine; elle ne vaut rien à un empereur. » Le vieil instinct des Césars devinait son ennemi. « Respecte ta mère, mais sois empereur, » lui disait Sénèque. Le prix était à qui flatterait le plus. Les amours de Néron étaient encore timides : Sénèque lui prêtait le nom d'un de ses amis pour les cacher à Agrippine; Agrippine , son

(1) <}uasi iiisonli.

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appartemenl, sans doute pour les cacher à Sénèque. Les philosophes laissaient monter leur élève sur le théâtre en gémissant , mais sans rien dire , toujours dans la peur qu'il n'allât plus loin ; et Sénèque , qui avait flairé la bête carnassière , lui adressait son traité De la Clémence, le louant du sang qu'il n'avait pas versé, de peur qu'il n'en versât le lendemain. —Mais, en fait de flatterie, Agrippine était bien novice, les philosoplicsbien réservés ; Néron avait d'autres amis plus infimes et jiar cela même plus intimes aussi : des affranchis , les meilleurs confidents des Césars, qui avaient l'âme basse comme leur imagination était haute. Néron avec ses goûts de volupté puérile et vulgaire, s'arrangeait fort de la société des valets, tne inère jalouse de dominer, des pédagogues qui lui disputent leur élève , des valets débauchés qui le corrompent , histoire d'écolier! mais cet écolier de dix-sept ans tenait bien réellement entre ses mains le sceptre du monde . pouvait jouer au besoin avec le poison et l'épée ,avec les têtes des sénateurs et riioiintur des nobles Romaines. Aussi, pendant qu'avec des insinuations habiles et polies, Sénèque et Burrhus supplantent Agrippine, que celle-ci s'irrite, se réconcilie, rallie les mécontents, prend en main la cause de Britannicus qu'elle a si cruellement persécuté , Néron tout à coup échappe à la fois à sa mère et â ses maîtres , fait consulter par le centurion même qui la garde la vieille Locuste, que la vertueuse police de Burrhus allait faire étrangler, et qui , sauvée à temps, y gagne l'impunité, de l'argent et des élèves (1) : — école d^empoisonnement fondée par l'empereur! — Néron demande, non un poison lent, timide, secret, comme celui qu'elle a composé pour Claude, mais un poison actif, prompt, foudroyant. — Je crains peut-être, disait le César enfant à Locuste, je crains peut-être la loi contre les empoisonneurs (2)? — Britannicus tombe roide mort à la table impériale. Pendant qu'on l'enterre à la hâte , et qu'un peu de pluie , essuyant le plâtre dont Néron lui avait fardé le visage, montre au peuple les tâches livides du poison, les deux sages du palais, consternés et gémissants, s'enrichissaient néanmoins des villas de Britannicus.

Britannicus mort , c'était le tour d'Agrippine. Agrippine entourée de haines, de haines féminines surtout, qu'avaient provoquées son orgueil de belle femme et son orgueil d'impératrice , ayant peut-être épuisé, après tant d'infamies, la dernière ressource de l'inceste, se faisait de ses crimes, qu'elle avait commis pour Néron, une force et une défense : son tils la craignait parce qu'il lui avait obéi; il la tua parce qu'il la craignait. Une femme, Poppée, sera surtout l'auteur de sa mort. La vie de Poppée est pleine d'intrigues : pour le moment mariée (3) à un clievalier romain, Othoii la fait divorcer et réjjouse; Néron l'aime à son tour, envoie Othon gouverner la Lusilanie, et veut la faire divorcer encore (4). Mais Poppée divorcera-l-elle donc pour n'être que la mailresse de César ? Laissera-t-elle en place la fille de Claude? Cela est bon pour l'affran-

(1) Suet., Ner„ 33.

(2) Forsitan legem Juliam timeo. {Id., ibid. )

(3) Agentem in matrimonio Ruf. Crispini, ( Jbid. )

(4) Ce fait est raconté un peu diversement par les historiens. — Voir Tacite, XIII, 46, — HhLj 1, 3. — Suet.. In Ner., 35, — In Olh., 3. — Plutar., In Galhà.

,hi» »rW • mai» elle la patricienne , vaut bien Octavie, la fille de Messaline. C t , r îe mi i q^el e agit sur Kéron. Voyez comment se la.ssaU mener rame peu e atisérable de César! . Elle était mariée après tout d.sa.t-elle; •hvmen d'othon était un beau mariage qu'elle ne voulait pas perdre (1). EUe enaTt à ce?rv^ de luxe , vie non pareille qu'elle trouvait chez son époux; là toûtétait irand et de magnificence et de cœur, tout digne de ta pn»,uere ircetéroa au eon.raire , amant d'Aclé , conjoint d'une esclave, nava, S rceUgnoble commerce que d'abjectes et mesquines bab.ludes Enfant "^ il TJ sa mère dans une rigide tutelle , avant de prétendre à l'emp.re , Tu ; nsù à la m ertét.. 11 crtignait de l'épouser?... Qu'il la renvoyât à ôthôn même au bout du monde, elle aimait mieux ouïr l'opprobre de son em- P reur'queTen être témoin. » Ainsi parlait-on ù Néron César - Le ma tr.c de achèvera donc. Laissez-moi, pour les détails de ce grand drame , vous renvnveràTaeit" Mais voici une scène qui donne la mesure de la vertu de ce Zns Une premVère tentative de meurtre sur Agrippine a manqué : Agnppme temps. Une première i*^ n" . „ ^ a,^„ ses esclaves , sou-

a fui à la nage; le peuple s émeut poui elle , eut l

dlvoués à la maison de leur prince, ils se sonv.ennent de <;~'^"^;^ Seront rien contre sa mie ; qu;Anicet lie-me sa promes | A^.et , le com^

r r t^. 'vri^^ "î C-S 'ë:: f^re pou^r détourner un tel

Tu mort d'Agrippine ^c.ate toute la s.vili|.rom.^^^^^^^^^^

ritdr^rrif'm^tSi'nir p":: .s otnciers d„ pré.

aux P7' **^„^f j'";!'"^^^^ fumer les autels et remercient les dieux;

ses sur son passage , Néron va rendre grâces au Capi oie. Un seul homme orotesta • Thraséa à ce moment se leva et sortit du sénat. ' K^ n'pourtant, » quand le crime fut -"-""f ' ;." -"Pf'^' ''™„; ce ne sont pas les remords profonds , dissimulés de T.b re ; àm de Ncron n'est pas de force avec son crime; il passe toute une nuit dans le f "^^ ^J^'^ destressaillemenls soudains. Mais (ici je traduis TacKc , qui est admirable) ,Ta f ced s ieux ne change pas comme celle de l'homme; '«"J-- f ^J^'' il avait celle mer et ces rivages où déjà, dit-on , des cris plaintifs et la trom- Îe e fu rairn: fiaient entendre auprès du tombeau «^'^B^PPin- A Romême, l'indignation se fait jour, et on ^.;^--^"" "^"f " /^'^"'^^^^^^^^ éeriteau : . Enfant abandoBué de peur qu'il ne vienne à tuer sa mère, un

ff) Nec poste matrimoniwn amitlere. (Tacite, XIII, <6.)

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remarque qu'à celte époque Néron rêva pour la première fois de sa vie ; ce doit être quelque chose d*effrayant qu'un premier rêve et un pareil rêve (1).

Sans suivre Tordre des temps , voyez la fin de la famille impériale; lisez encore dans Tacite le touchant récit des malheurs d'Octavie , son exil commandé parPoppée, la redoutable pitié du peuple , qui , lui , avait son franc parler avec Néron et exigea le rappel de l'exilée; ses tumultueuses actions de grâces, qui efifrayèrent Néron , servirent Poppée , et que l'empereur fit réprimer à coups de sabre , tout épouvanté d'avoir été aussi clément. A la vue de cette sympathie populaire , l'une des plus énergiques qui ait éclaté sous les empereurs, on comprit que la fille de Claude méritait qu'on lui trouvât un délateur ; et comme ses esclaves , mis à la torture selon l'usage , ne répondaient qu'en protestant de son innocence , comme on l'accusait d'adultère et qu'il s'agissait de lui choisir un complice, comme le vieux principe de Tibère était de mêler ù tout l'accusation de lèse-majesté , Néron retrouva cet Anicet , l'instrument du meurtre d'Agrippine , lequel , encouragé et menacé tout à la fois , s'avoua l'amant d'Octavie, son complice de conjuration, la fit condamner par un « conseil d'amis » (car tout tribunal était bon), et fut exilé en Sardaigne, où il vécut riche et mourut dans son lit. Il y a eu des siècles barbares; mais eu nul siècle la théorie du crime ne fut aussi savante, et la pratique mieux raisonnée qu'en celui-ci. Octavie et Agrippine sont un triste exemple du sort qui attendait les femmes placées près du trône de César, soit qu'elles restassent , comme l'une , dans la limite de leur devoir, soit qu'elle s'emportassent, comme la mère de Néron, à toutes les ambitions et à tous les crimes. La famille impériale était réduite à des femmes, et quand Néron eut tué Domitia sa tante (2), et Antonia , fille de Claude, il put se vanter d'être le seul qui eût le droit de prétendre au nom de César. Celte Antonia périt pour n'avoir pas voulu l'épouser. Longtemps persécutée par Agrippine , deux fois elle fut rendue veuve par le fait de la justice impériale. Telle était le sort des princesses du sang; trop honorées pour qu'on ne leur fît pas épouser de beaux noms , les beaux noms étaient trop redoutés pour qu'elles tardassent à devenir veuves.

En tout, une différence qui tient aux causes les plus élevées, est frappante entre l'antiquité et l'histoire moderne. Le rôle des femmes , dans l'histoire chrétienne , est le plus souvent noble et salutaire ; dans l'antiquité, quand elles en jouent un , il est presque toujours criminel et funeste. Surtout à l'époque des Césars, où ce n'est plus la femme grecque sévèrement enfermée dans uu gynécée , ni la matrone romaine , plus honorée , mais soumise à une tutelle

(1) Suet., Ner., 46. — Tertull., De Anima, 44 , 49.

(2) «Comme il visilait Domitia malade, cette femme, selon une coutume familière aux vieillards, lui dit en caressant sa barbe naissante : « Quand je l'aurai vue coupée, je veux mourir. » Néron se tournant vers ses voisins : « Je la couperai sur l'heure, » dit-il comme en la raillant, et il ordonna aux médecins de Xa purger fortement. Elle n'était pas morte encore qu'il s'empara de ses biens et supprima son testament. » (Suet., 34. — Xiphiliu., 61.)

La coupe de la première barbe était à Rome «ne cérémonie rcliçiense et une solennité de famille.

de toute sa vie, fille de son mari , disent les jurisconsultes , la femme, quand elle n'est pas esclave ou prostituée, est hardie, impudente; elle a les passions cruelles les allures et l'ambition viriles. C'est Césonie sous Cahgula , Agrippine et Messaline sous Claude, Poppée sous Néron ; sous Auguste c'éta.t la rusée et vieille Livie. Tout cela se mêle aux sanglantes affaires de l Etat, fait bouillonner parmi tant de passions le venin de ses jalousies et de ses haines , tout cela tue, tout cela est tué comme des hommes. Césonie le casque en tête passe à cheval devant le front des prétoriens ; Agrippine s asseoit sur le trône de Claude , et donne audience à des ambassadeurs. La femme a reçu cette émancipation brutale que de nos jours on a rêvée contre elle; elle est libre , elle prend un mari, le répudie , le reprend , compte les années par le nom de ses époux, épouse dans la pensée du divorce, fait divorce dans la pensée du mariaVe • la gazette de chaque matin annonce quelque répudiation (l). ^e soyez pas si glorieux , débauchés de Rome , la femme n'a rien à vous envier ; elle qui aux temps antiques ne paraissait pas au festin , veillera pour l org e comme vous, s'enivrera comme vous, provoquera comme vous cet ignoble vomissement que vous a enseigné l'intempérance: comme vous, déchirant à coups de fouet le corps de ses malheureuses esclaves , au milieu des soins de sa toilette , elle appellera le bourreau pour les châtier. E|»e ve"t |o^^^^^^^^ vient de vous, jusqu'à vos misères. Hippocrate se trompait lorsqu il attribuait des châtiments privilégiés à l'intempérance des hommes ; la femme n échappe pas plus que vous à la calvitie ni à la goutte. Des faiblesses de son sexe en est-il une qu'elle n'ait pas secouée? Honteuse de sa fécondité , elle cacheia sous les plis de sa robe le vulgaire fardeau de son sein; ce n'est pas assez, elle lui donnera la mort. La voulez-vous au théâtre ? elle y mon e ; dans l arène? l'y voici ; l'épieu appuyé sur sa poitrine découverte , elle attend le

'' "flir tandis que le sang impérial coulait ainsi , sang privilégié , affaires domestiques auxquelles le peuple n'avait pas l'indiscrétion de se mêler Néron laissait l'empire à Sénèque et à Burrhus, négligeant assez les affaires de 1 Etat pour les abandonner aux honnêtes gens. Après le meurtre d'Agrippine même , flei tune recrudescence de popularité : il rappela d'exil les disgraciés de sa mèe , éleva des tombeaux à ses victimes , faisant ainsi étalage des cruautés d'Agrippine. Trois ans après le matricide , Thraséa lui-même louait ce gouvernement qui avait aboli le lacet et le bourreau ; Rome , qui avait souffert Séjan, Tibère , Caligula , Claude , Messaline , Agrippine , ne devait pas se montrer difiicile en fait de miséricorde et de clémence.

Cependant le caractère impérial se développait. Ce caractère avait son cote élégant , artiste , civilisé , ses prétentions au talent et ses ambitions innocentes. Caligula, quelque fou qu'il pût être, ne fut ni un génie oisif, m une intelligence éteinte. Néron était trop empereur pour ne pas avoir tous les goûts de

(1) Uxorem nemo duxit nisi qui abduxit... Nulla sine divortio acU. (Seneq., Benef, , I,

^\ÏTadte , Annal, XV, 32.- Juvéaal , \I.^ Suctou., X).mi(., 4.- Statius . L Silv. — Mart., L

LES CÉSAHS.

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son siècle. Poète, il rassemblait chez lui tous les heaux esprits du temps, qui venaient dans ces soirées littéraires apporter chacun son hémistiche , et de ces hémistiches réunis il composait ses poëmes ; orateur, il se fit décerner la palme de réloquence (sans concours , il parlait trop mal) ; philosophe , il appelait les stoïques à sa table et se divertissait de leurs disputes 5 que sais-je ? il était peintre , sculpteur , joueur de lyre; bien mieux , il était cocher. Ses manies d'artisterendaient-elles Néron plus noble et meilleur ? Non ; rintelligenceelle-même n'est pas tout. D'ailleurs, selon la moralité et la légalité anciennes , les talents de ce genre étaient choses réprouvées, interdites, déshonorantes : jouer de la lyre était une honte; danser, c'était abdiquer toute pudeur virile. La vieille morale, impuissante contre les arts , était assez puissante encore pour dégrader

les artistes.

Ajoutez à cela cet esprit romain qui matérialisait toute chose. La peinture et la sculpture n'étaient plus ces arts sacrés du temps de Phidias; le talent du cocher et celui du pantomime étaient bien autrement populaires. La musique même, la passion favorite de Néron qui eut toutes les passions , la musique , cet art si grave et si saint dans la Grèce qui en avait fait un des fondements de la cité, la musique n'était plus qu'un métier de mendiant. Elle n'accompagnait plus que les tueries de gladiateurs , les soubresauts des funambules , l'orgie des festins ; et , il faut le dire , des arts à la volupté, de la volupté à la corruption, de la corruption au meurtre , le passage était plus prompt que nous ne pouvons le comprendre.

Quant à Néron, sa mère avec cette dignité hautaine que la corruption tempérait, ses deux maîtres avec leur indulgente vertu, le gênèrent quelque temps. Il eut d'abord danâ ses jardins un cirque où il conduisait des chars devant un public choisi; !e peuple commença à se presser aux portes et à demander qu'on Fadinît. Il eut dans son palais un théâtre de société, où il chantait pour ses amis, et où il faisait assister le grave Burrhus; le peuple, bon courtisan, fit tapage, ne voulut plus de ses acteurs roturiers et demanda Néron (1)! Mais croyez-vous que l'empereur sur la scène ne sera plus l'empereur, qu'au moment où il y paraît tremblant devant ses juges, essuyant la sueur de son front , saluant le peuple, accordant sa lyre , son cortège de centurions et de tribuns l'abandonnera ; qu'il n'aura pas un consulaire pour porter sa lyre, un consul pour faire l'annonce ûu spectacle et réclamer l'indulgence du public en faveur de ce timide débutant? Si Néron chante, il lui faut un chœur de sénateurs, de consulaires et de matrones; s'il monte sur la scène , il faut que toute l'aristocratie l'y accompagne. Une école est ouverte où , jeunes et vieux , toute la noblesse vient apprendre l'art des histrions. D'abord Néron a gagé à des prix énormes quelques nobles ruinés ; la peur, l'esprit de cour, la force au besoin , en amèneront assez d'autres (2). Ne cherchez plus la vieille Rome au temple , au forum et au sénat ; six cents chevaliers , quatre cents sénateurs, des femmes de grande famille sont appareillés pour l'arène; d'autres chantent , jouent de la flûte, font les bouffons. Le monde vaincu va contempler

(1) Ut studia sua publicaret. (Tacite.) (2)Princip€senatuqucauctoribu$...Ç«ii'i/n<7wo<fu«a<//»èaïn(.(Tacit.,j4«/i.,XIV,îO).

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