SusToNc. Vt< dt Néron, eh. xi
VIE DE NÉRON
Mais au moment où il so préparait à passer en Grèce, il fut arrêté par un obstacle -impréru. Les historiens attribuent & tort ce changement à la versatilité de JJéron. Néron fut toujours fidèle à celte pensée et toujours constant dans ce projet qu’il finit par exécuter.
Pendant qu’il séjournait à Bénévent, où l’un de ses favoris lui donnait une fêle, à Rome, Torquatus-Junius Silanus était poursuivi comme coupable de lëse-majesté; mais sa haute naissance, l’honneur d’être petit-neveu d’Auguste, et surtout un train de maison à éclipser le prince, étaient ses véritables crimes. On fit croire à Néron qu’il aspirait à régner. Silanus vit arrêter et chargerdechaînes scs affranchis les plus dévoués, et comprenant alors où tendaient ces poursuites, il se fit ouvrir les veines. Néron écrivit au sénat que tout coupable qu’était Silanus, sa clémence l’aurait épargné.
Le courtisan qui faisait à César et au peuple de Bénévent un présent de gladiateurs avec une magnificence extraordinaire, était un garçon cordonnier que la fortune avait trouvé plaisant de rendre considérable. Être abject, bouffon gros.«ier, ses obscènes plaisanteries réjouissaient les tavernes; Néron l’avait sans doute rencontré dans ses excursions nocturnes. La méchanceté noire, les gros mots, l’allure grotesque et la laideur exceptionnelle du personnage avaient attiré l’attention de César. On le fit venir au Palatin pour s’eo amuser, mais il sut bientôt se rendre utile; il s’enrichit et se fit redouter par ses délations. Les plus honnêtes gens, devenus ses victimes, firent à sa fortune une libation de leur sang généreux. Les maisons et les jardins qu’on voyait ornés de tableaux, de statues, d’armes et de trophées, monuments des vertus antiques, ce Valinius les posséda. Ces vénérables restes de plusieurs triomphes tombèrent aux mains d’un savetier, qui
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osa s’inslaller dans une gloire étrangère dont l’éclat illaminait son abjection.
Vatinius fut quelque chose de plus bas et de plus vil encore que Tigellin. C’était, au dire de Tacite, ce qu’il y avait de plus souillé à la cour de Néron A mesure qu’il descendait dans la dépravation, ce malheureux prince rapprochait de lui les êtres pervers cl dégradés qui étaient le plus en rapport avec ses vices. Il passa de Sénèque à scs affranchis, de ses affranchis à Tigellin, de Tigellin à Vatinius et de Vatinius à un singe qu'il aima passionnément
Vatinius et sa laideur suprême représentaient auprès de Néron la plèbe hideuse dont la faveur charmait César. Il se faisait un mérite de haïr le sénat; il mêlait ses flatteries d'insolence et de grossièreté, sentant bien que sa force était dans son infamie. Il lui arrivait quelquefois de dire à Néron : • Je vous hais. César. — Et pourquoi? — Parce que vous ôtes sénateur. >
Ainsi, le crédit, les influences et les richesses se déplaçaient brusquement, et la faveur du prince les faisait passer des meilleurs aux pires. Épaphrodite, secrétaire de Néron, avait un esclave nommé Félicion, autre garçon savetier qu’il vendit parce qu’il n’était bon à rien. Un intendant de l’empereur, l’ayant acheté par hasard, ce môme esclave devint cordonnier de Néron. « Il fallait voir alors, nous dit Épictète, les hon- » neurs que lui rendait son premier maître et les égards qu’il » avait pour lui. lié! je te prie, comment se porte Félicion, » ce brave homme?... Si quelqu’un de nous allait demander > ou était le maître, il est avec Félicion, il délibère avec lui
1. Vatinius inlor fædissima ejns aulæ oslonla fuit. Snstrinæ tabern.'c aluninus, corpore detorto. Tacite. /Inn., liv. XV, ch. ixxiv.
. 2. Crevier. Histoire des empereurs romains ; Néron, liv. XI, J 2.
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» sur quelque grande affaire. Une sorlc d'associalion s'élail formée entre tous ces hommes de race servile pour exploiter l’autorité du prince et pour remplacer les patriciens. On eût dit que les dignités, le rang et les grands biens des sénateurs leur étaient dus. Tout ce qui n’est pas l’extrême opulence n'est que misère et médiocrité pour eux. • Je vis un jour, dit
> encore Epictète, un homme pleurer aux pieds d’Épaphro- » dite et déplorer sa misère en embrassant ses genoux. Il ne » lui restait plus pour vivre que quinze cent mille drachmes,
> (un million et demi). Épaphrodite, touché de compassion, » admirait la résignation de son ami. — Et tu n’as rien dit, et
> lu as supporté ton malheur sans teplaindrel.,. •
Voilà de quelle ardeur et avec quelle impudence les derniers des hommes aspiraient aux richesses et au pouvoir, encouragés qu'ils étaient par la protection de César et par les défaillances de l’aristocratie. Néron fut détourné de son voyage en Orient par la prétendue conspiration de Silanus: il revint à Rome. Le besoin d’oc.cuper les esprits lui fit célébrer les jeux N'éroniens qu’il avait institués. Plein de confiance en lui-même, depuis ses heureux débuts, il résolut enfin de se proposer aux applaudis.-ements de scs concitoyens. Les intimes du prince en répandirent le bruit avec des airs de mystère qui stimulèrent la curiosité.
A celle grande nouvelle, les quatre factions du cirque, les gladiateurs, les bestiaires, les athlètes qui remplissaient les gymnases, les mimes, les comédiens, les danseurs, les chanteurs et tous ceux qui vivaient autour d’eux dans les divers théâtres, furent émus d’enthousiasme et tourmentés d’impatience. De tous ces éléments se formait une immense multitude au milieu de laquelle il n’était question que de César et de son prodigieux talent. Dans tous les lieux publics, aux bains, sous
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vit DF, NÉRON
les portiques, dans les tavernes, dans les gymnases, dans les basiliques, nu Forum et au Champ-de-Mars, dans les établissements de boissons chaudes, qui ressemblaient à nos cafés, le peuple, exalté par les éloges des Âugustaux et des prétoriens, n’avait d’attention et de faveur que pour son cher Néron. C’était là un vrai César, tout pour le peuple; il lui prodiguait ses soins, ses trésors, ses talents, sa personne même, et le divin Jules, lui-même, avec tout son génie, s’il avait pu revivre et prétendre à l’empire, aurait vu sa gloire écrasée sous la popularité de Néron.
Cependant les jeux commencèrent, et Néron vint les présider; à le voir prendre place dans la loge impériale, on put croire qu’il avait renoncé à son projet. Après l’avoir salué, vingt-mille spectateurs se levèrent à la fois et le prièrent de faire entendre sa voix céleste. 11 répondit au peuple qu’il chanterait dans scs jardins. La foule ne se tint pas pour satisfaite, elle insista plus énergiquement encore pour obtenir ce qu’elle demandait; César devait céder aux volontés du peuple souverain. Il résista néanmoins et refusa de se rendre. Les prétoriens qui étaient de garde au théâtre et près de l’empereur, joignirent alors leurs prières aux instances du peuple. C'était là justement ce que Néron attendait; il était de la plus grande importance pour lui de ne pas blesser les prétoriens et de leur faire partager la responsabilité de sa conduite. Cet accord des soldats et de la foule constituait une force irrésistible : César n’avait qu’à se sounielire, et il promit que, le jour même, il chanterait. Par son habileté à obtenir du peuple et des soldats, qu'on l'obligeât à faire ce qu’il désirait le plus, Néron crut les associer à son projet et prévenir le blâme; l’avenir lui prouva qu’il se trompait, et que la multitude échappe si bien à tout engagement et à toute responsabi-
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litè, qu'elle proscrit le leudcmain ceuv qu'elle adorait la veille.
Aussitôt que Néron eut annoncé qu'il disputerait le prix, on inscrivit sur la liste des concurrents son nom qui fut jeté dans l'urne, et quand vint son tour de chanter, il monta sur la scène. K l'exemple do Burrhus et de Sénèque qui l'avaient assisté quand il s’était produit sur son théâtre, Fœnius et Tigcllin parurent à ses côtés. Ils portaient sa harpe, les tribuns des soldats et ses amis intimes se tenaient près de lui. Néron chanta, peut-être ‘avec succès; il récita des vers, il joua des rôles tragiques. Les émotions de la scène le charmèrent, l'ivresse des applaudissements l’entraîna, etNéron futcomédien. II représenta successivement Âtrée, Hercule furieux, Œdipe et Oreste.
On s’explique diOdcilement quelle sorte d'impression devait produire ce terrible comédien dans ces rôles de héros moins criminels que lui. Une confusion étrange devait se faire dans l’esprit du spectateur entre ces personnages et sa personne. Au lieu d’écouter l’artiste jouant Oreste, on étudiait l’homme qui l’avait imité. Toutes ses intentions et ses paroles étaient des aveux ; è la place de la fiction tragique, on avait sous les yeux la hideuse réalité. S’il ordonnait des supplices, dans un rôle de tyran, on tremblait que l’histrion n’eùt trahi la pensée secrète de l’empereur; et quand il exprimait des transports de haine furieuse, le charme du théâtre n’était plus de prendre la fiction pour une réalité, mais de sc souvenir que cette odieuse réalité n’était à ce moment qu’une Gction.
Bien que la différence des proportions modifie la nature des choses, ou du moins l’impression qu’on en reçoit, il y avait entre la majesté impériale et les jeux de la scène un violent contraste quidégradaitCésar sans honorer le comédien. Toute-
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fois, il ne faudrait pas croire que la multitude en fut blessée. La joie de la fôte, l’étrangctô du spectacle, la popularité de Néron, exaltèrent la foule jusqu’à l’enthousiasme. Il est certain que les effets répondirent à l’attente du prince, qu’il sortit vainqueur de l’épreuve, et que le succès fut au niveau de son espérance. Depuis ce moment, il s’éleva et se maintint à un si haut degré de popularité, qu’avant et après lui aucun prince u’a pu s’en approcher. Néron, prince adoré, acteur applaudi, poète et chansonnier en vogue, s’établit invinciblement dans le cœur des Romains, et pénétra jusqu’au fond des entrailles du peuple où il est resté. Tacite, lui-méme, n’a pas pu se dissimuler l’immense résultat obtenu par le succès de Néron, et il explique son projet de voyager en Grèce par l’intention qu’il lui suppose d’attirer à lui l’affection de tous les citoyens par un surcroît de renommée ' .
Tout l'Orient, c’est-à-dire l’Asie occidentale, était animé par la civilisation grecque; et, si toutes les grandes frayeurs venaient à Rome du côté du Nord, tous ses souvenirs étaient tournés- vers l’Orient. L’Égypte surtout avait fixé l’attention des empereur.-^ ; ses blés alimentaient les greniers de Rome, sa religion mystérieuse et ses mœurs préoccupaient les esprits. Par son commerce, qui mettait en communication l’Asie et l'Europe, Alexandrie était le centre du monde. Son port et le phare, une des sept merveilles, sa bibliothèque trésor unique, le tombeau d’Alexandre, l’école de philo-sophie, les inondations du Nil dont les sources n’étaient pas connues; les mœurs et le climat de l’Egypte, son histoire et scs monuments, tout en elle agitait à Rome les imaginations. Mais, pour Néron, la mémoire de Ptolémée Au-
1. Inde inilium fore, ut... majore fama studia civium cliccret. Tacite. liv. XV, cil. XTXiii.
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lellcs, artiste comme lui, et le souvenir de Marc-Antoine, son aïeul, donnaient à cette contrée un irrésistible attrait.
Il crut devoir préparer le peuple à son absence, et il annonça par un édit sou prochain départ pour Alexandrie. On le vit monter au Capitole pour prendre congé de Jupiter et lui deman'der un heureux retour. 11 descendit après au Forum pour aller faire ses dévotions dans le temple de Vesta. C’était là que le feu sacré était entretenu par des vierges pures comme lui. Au fond de ce sanctuaire 'mystérieux, où le grand-pontife et les seules vestales pouvaient pénétrer, on cachait les choses sacrées, gages de la perpétuité de l'empire, et que les premiers magistrats eux-méraes ne connaissaient point. L’intempérance de son esprit porta Néron à pénétrer le secret du temple de Vesta ; c’était son droit : le prince recevait avec l'empire les privilèges et le titre jde souverain-pontife, ün ignore ce que .Néron trouva dans le sanctuaire de Vesta ; mais on sait qu’il y porta le crime. La vestale Iluhria lui plut, et Néron lui fit violence '. Quand il vint prier la déesse, avant son départ, il fut saisi d’une frayeur involontaire. Au moment où il se levait pour sortir, un pan de sa robe s’accrocha et le retint ; on le vit trembler de tous scs membres et s’évanouir à je ne sais quelle apparition, car le souvenir do scs crimes ne lui laissait pas un jour de repos. Si Suétone mettait un peu plus d’ordre dans ce qu’il raconte, peut-être trouverait-on quelque rapport entre la frayeur de .Néron et l’attentat dont itubria avait été victime.
Le projet de voyage fut abandonné. Le prince avait vu la dou* leur des citoyens; commcntle peuple, affligé par les pluscourtes absences, supporterait-il l’ennui d’une si longue .réparation?
I. Vestali virgiai Riibriæ Tin intulit. Suétone. Néron, cli. xiviii,
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L'amour de la patrie, disait-il, l'emportait dans son cœur sur tous les autres sentiments. Deux centurions furent envoyés en Égypte pour remonter jusqu’aux sources du Mil, et Néron resta. Sa grande préoccupation fut alors d assurer la subsistance du peuple romain et cl'amuser par des jeux et des spectacles ce grand désœuvré, que son orgueil rendait si exigeant. L'affection très-sincère que les Romains lui avaient témoignée pour le retenir avait touché Néron; il résolut de la reconnaître d'une manière digne de lui.
On avait remis à l'année suivante le concours de musique et de poésie. Le.prince se ménageait ainsi l'occasion toute naturelle de se montrer au peuple, dont les applaudissements l'avaient enivré. Mais son impatience ne put se contenir, sa passion fut la plus forte et il reparutsurla scène avant l'époque fixée pour un nouveau concours. Dion Chrysostôme traite de fureur le goût de Nérou pour la musique et le théâtre; mais on ne peut s'empêcher de reconnaître que la position fatale de Néron le poussait aussi violemment que sa manie ; ses succès étaient un moyen d'inlluence, et pendant que le comédien était applaudi, il n'y avait rien à craindre pour l'empereur. Si cette heureuse condescendance envers la multitude n'avait blessé que les honnêtes gens, presque toujours inolTensils, Néron aurait pu ne pas s'en inquiéter; mais les officiers du prétoire rougissaient de lui, les soldats entendaient les murmures de leurs chefs, et tous ceux qui avaient prêté serment de fidélité à César, ne comprenaient pas que l'objet de leurs respects fût prostitué à l'amusement de la foule. On raconte qu'un soldat de sa garde, pendant la représentation à'Ilerculc furieux, voyant passer le prince couvert de chaînes, courut à son secours et se précipita pour le sauver, tant if était loin do pen-
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ser que la dignité imiiériale pût se prêter aux fictions du théâtre.
Pendant que ce légionnaire ne considérait que la majesté • du prince, le prince ne prenait au sé'rieux que s;i [irofession. Bien ne le flattait plus que d'étre traité comme un artiste distingué. S’il était assuré de conserver sa voix et son talent, il se consolait de prévoir sa chute. Quoiqu’il fût dans toute la force de sa popularité, des astrologues osèrent lui annoncer qu’un jour la fortune lui enlèverait l’empire, k cette fâcheuse prédiction, il répondit gaiement par ce mot devenu célébré : « L’artiste vit partout. > L’histoire qoiis fait voir rarement les meilleurs princes conserver une si belle humeur en écoulant de dures vérités. Néron se prêtait volontiers à jouer chez les particuliers en compagnie des comédiens célèbres de son temps. Un consulaire le flatta beaucoup en lui offrant une somme assez ronde pour obtenir qu'il vînt chanter sursoit théâtre. On n’avait pas à le presser longtemps dans ces occasions, tant il recherchait avec empressement les émotions de la scène. Seulement, il exigeait que son masque fût la reproduction exacte de .son visage, quelque personnage (ju’il eût à repré.senter; il voulait aussi retrouver l’image de la femme qu’il aimait dans les déesses et dans les héro’incs qui figuraient près de lui.
Uelte année, 01 de Jé.sus-Christ et 81 il de Home, fut une longue fêle pour Néron et pour le peuple, heureux de posséder son jeune empereur. 11 vivait en public, usant de la ville entière comme de .sa maison. On lui servait à manger au théâtre, au gymnase, au Champ-de-Mars, dans le Forum, sous les yeux de la multitude ravie. Fendant un de ces repas, dans la loge du grand cirque ou dans une des salles de la maison d’or qui donnait sur la vallée Murcia, il entendit, au moment
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OÙ les jeax allaienl commencer, les. vociférations de la foule qu'on irritait par de trop longs retards. Néron, impatienté, se 1ère de son lit, et sans attendre le lambeau de pourpre qu'il était d’usage de lancer sur l’arène, il fit jeter par la fenêtre sa serviette au-dessus de la foule qui se tournait vers le Palatin pour demander le signal. A cette saillie de Néron, le peuple applaudit avec frénésie, et ce fait insignifiant est resté dans la mémoire des hommes '.
Il renouvela dans son araphithé.1tre du Champ-dc-Mars les jeux qu’il avait donnés an peuple une première fois. Inutile de les raconter de nouveau. Il sulDra de dire que Néron s’efforça de relever, par une extrême magnificence, l’uniformité de ces jeux. A ces spectacles, dont il n’est pas facile de comprendre l’attrait, et qui n’auraient pour nous que la monotonie de l’horreur, succédèrent d’autres plaisirs; mais quels plaisirs pouvaient succéder à ces s|)cctacles de sang et de violentes agonies. Les délicatesses de la vie et la distinction, la pureté des sentiments et hes innocentes joies restaient étrangères à ces natures trivialement énergiques. Entre nos idées et nos sensations, il est un enchaînement fatal; il est entre nos facultés des rapports nécessaires qui donnent à l'esprit la puissance de pervertir les sens, et à nos sens la force d'obscurcir l'intelligence. Les jeux sanglants de l’arène ne pouvaient être suivis que do monstrueuses voluptés. L’homme qui sortait du cirque, après avoir senti frémir ses instincts cruels, avait besoin d’ivresse, d’émotions brutales et d’amours féroces pour prolonger ses jouissances dans un pareil
1. Cum .Nero praniliuiu prolmiijL'rel, et celerilateiu, ut assolet, avidus spectaiiili, pnpulus fla^itaret, illf mapi'ain, i|ua torgendis ni.anibus utebatur, jussit objid prr renestram, ut libertatem dari‘1 certaminis postulati.
CASsiononi. i'arianim. epiil., liy. lit, (ipll, SI. Traduit par J. CAnET, bénédictin de la congrégation de Salnt-Maur.
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abaissement. On regrette de donner le nom de plaisirs aux monstrueuses débauches dont le souvenir a fait passer comme une traînée de scandale à travers les siècles. Il faut cependant raconter la célèbre orgie dont le lac d’ Agrippa fut le théâtre dans l’enceinte de Rome, en plein Champ-de-Mars. Tigellin était l’amphitryon de cette fête qu’il donnait à César, elle devait être à la hauteur de son infamie. Il en régla l’ordonnance avec son cynisme éprouvé; il en fit les frais avec le prix de .ses dilapidations.
Au centre de la neuvième région, qui comprenait le Champde-Mars, assemblage de monuments, près du Panthéon et du théâtre de Pompée, s’étendait l’étang d’Agrippa, alimenté parle trop-plein de plusieurs aqueducs. La rivière et le lac du bois de Boulogne peuvent nous donnner, sur des proportions plus grandes, mais avec moins d’éclat, une idée de cette pièce d’eau^ entourée de jardins, de temples et de bois sacrés. On construisit sur l’étang un immense radeau fait de poutres et de planches jointes et chevillées, de manière à former un plancher solide. 11 était soutenu par des amphores et des tonneaux vides, par des outres gonflées, attachés au radeau et liés ensemble par des chaînes.
Là, sous .des tentes dont les toiles de couleur et de formes diverses représentaient des pavillons et des portiques, le festin impérial fut préparé. L’univers entier, les terres et les mers avaient fourni les productions de tous les climats. A leur chevelure flottante et parfumée, à leur tunique serrée à la taille par une ceinture de pourpre, aux bracelets d’or qui ornaient leurs jambes et leurs bras, surtout à leur impudence efféminée, on reconnaissait les ministres et les victimes des voluptés de Néron. Sur ces bords s’élevaient des maisons où les plus illustres Romaines, conviées à la fête, n’ignoraient pas ce qu’elles
vüiiaienl y cliorcher, el des berceaux de verdure où des courtisanes nues, couchées autour des tables, abandonnaient leur beauté à tous les regards <. On y voyait même des jeunes filles innocentes et d'honnêtes femmes attirées dans un piège, et qui sauraient trop tard le danger qu'elles avaient couru.
On égaya d’abord lerepas par des danses et des pantomimes obscènes, excitation et prélude aux débauches de la nuit. La nuit venue, les maisons, les jardins et les bois sacrés qui entouraient le lac, furent illuminés, et des chants voluptueux se ûrent entendre. Des choeurs de musiciens, cachés dans des massifs de verdure, se répondaient l'un l’autre. Le repas à peine achevé, les danses commencèrent; et bientét les convives de César, ardents et jeunes comme lui, excités d'ailleurs par le vin, encouragés par le maître et protégés par l'ombre, se livrèrent à l’entrainement des cadences efféminées. Plus d’obstacles à ces natures brutales et emportées. Ici comment se taire sans blesser la justice, comment parler sans offenser la pudeur. Tout ce que peut rêver d’abominations un esprit dépravé s’accomplit dans ce chaos de l’orgie. L’esclave posséda sa maîtresse, le gladiateur outragea la fille noble en présence de son père; enfin, Néron se livra lui-méme à je ne sais quel misérable, nommé Pylhagore. 11 profana dans celte infamie les rites sacrés du mariage, il entoura des • cérémonies les plus saintes une pareille monstruosité.
Bientôt après, il partit pour Ântium. Il avait besoin de cacher sa honte el de se reposer de scs excès. Suétone nous raconte que toutes les fois qu’il se rendait à Oslie par le Tibre cl qu’il naviguait le long des côtes, on établissait du distance en distance, sur ces rivages et dans les cités les plus agréa-