Tacite. A»n., Iiv. XVI, ch. iv
mortes. Vespasicn, qui était replet, s'endormit bel et bien pendant qnc Néron chantait .son grand air. Au milieu du plus grand silence, à l’instant môme où le prince filait des sons doux et délicats, un rondement énergique se fit entendre. Les voisins de Vespasien l’éveillèrent bien vite ; mais rien n’avait échappé à l’alTranchi Phœbus. Pour sauver Vespasien , le consulaire et le futur empereur, il fallut les humbles prières des plus grands personnages auprès de ce domestique important * . Le vainqueur des Bretons dut se tenir éloigné de la cour. Quand Vespasien alla demander à Phœbus en quel lieu César lui ordonnait de se rendre, l’affranchi répondit par un mot aussi impertinent que notre : allez au diable! Avec de pareils agents, si zélés et,si nombreux, Néron remporta tous les prix, et certes ils lui étaient bien dus.
En se couvrant de cette espèce do gloire, Néron s’enivrait aus.si de popularité : il se livrait aux plaisirs avec tout l’emportement de son caractère et de son âge. Cependant Poppée, appesantie par une nouvelle grossesse, se voyait avec dépit délaissée par César. L’espoir de la maternité, la plus sainte joie que puisse éprouver une épouse, n’était pour elle qu’un embarras et qu’un ennui. Elle n’estimait de son sexe que la beauté et la séduction. Cette femme voulait qu’on l’aimât jusqu’à l’adoration et qu’on la servît jusqu’au crime. Elle ne 1>ouvait supporter la solitude austère du foyer domestique quand elle n’y voyait plus que dos devoirs à remplir. Avertie par son expérience de tout ce qu’on pouvait oser pour gagner le cœur du prince et devenir la grande divinité du Palatin, elle était inquiète et jalouse comme une maîtresse. La loi du divorce avait réduit les femmes à cette honteuse condition. Les débauches de Néron tenaient assez de place, et Poppée avait des esclaves
i. Si’tTONE. Vied^ Vtipatitn, <*h. ivcliiv.
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assez fidèles pour ôirè bien renseignée sur les dangers qui la menaçaient. Les absences prolongées, les excursions nocturnes de Césa^ étaient pour elle de longues tortures, üù était-il? Que faisait-il? La troisième veille de la nuit allait commencer et Néron n’était pas encorft rentré au Palatin. Los heures si lourdes pour elle pa.ssaient légères el riantes pour lui; mais près de quelles femmes, mais avec quels amis le jeune empereur allait-il oublier l'amour qu'il lui avait juré? Sans doute il avait découvert une Acté nouvelle, objet de toutes les séductions, peut-être se laissait-il prendre aux artifices d’une nouvelle Poppée?
Pendant qu’elle s’agitait ainsi dans son dépit, Néron rentra d’une course de chars : il s’était oublié sans doute dans les écuries du grand cirque à fêler les vainqueurs en compagnie des courtisanes en renom. Troublé par le vin, l’esprit noyé dans les fumées de l’orgie, el dégradé par la débauche, il s’avancait chancelant et soutenu par ses esclaves. A cette vue, Poppée ne put dissimuler ni son dégoût, ni sa colère. Elle s’emporta contre lui en reproches sanglants. Elle voulut lui faire honte de sa conduite, de son métier de cocher, de sa profession de comédien, de ses débordements monstrueux ; et, pour comble d’imprudence, avec cet art infernal qu’ont les femmes de nous atteindre là même où doit frémir la plus vive douleur, elle lui parla d’Olhon qu’elle avait aimé, opposant aux ennuis présents le souvenir de son bonheur passé. Pour exalter Néron, déjà dans l’ivresse, c'était assez d’irriter l’orgueil de César el de surexciter la vanité du comédien. En réveillant sa jalousie, Poppée le rendit furieux. Il frappa d’un coup de pied dans le ventre celte femme qu’il aimait el qui devait en ce moment lui être sacrée. Poj'pée en mourut. Üion ne sait pas si c’est volonlaircmenl ou par im[irudencc que
VIE DE NfillüN
Néron lua l'oppéc De tous les historiens il est le plus sévère, et son opinion doit être menlionnée.
Les amours de Poppée et de Néron devaient (iiiir ainsi; celte union, scellée par le crime, ne pouvait produire les pures satisfactions ni la sécurité des deVoirs accomplis. Néron aimait Poppée d’un amour irrésistible et violent comme une fatalité. On s'accorde à dire qu'il eut un amer regret et une douleur véritable de sa mort. Quand il la revit après l’ivresse, pâle, immobile et froide, tout ce qu’il aimait en elle, la voix, le .sourire et la grâce ayant à jamais disparu, et la femme qu’il avait idolâtrée n’étaut plus qu’une chose, un objet insensible etsourd, son cœur sc brisa dans un désespoir furieux.
De quelque sentiment qu’il fût animé, Néron le poussait à 1 extrême et l’extrême était souvent le crime ou du moins la folie. Il voulut qu’au lieu d’être brûlé, selon la coutume romaine, le corps de Poppée fût embaumé à la façon des Kgypliens et qu’on célébrât pour elle des funérailles magniliques comme pour les reines d'Orient. Il fit lui-même son éloge du haut de la tribune aux harangues. Il célébra cette beauté funeste, cause de tant dccrimcs; etdonnant un souvenir à sa lille morte au berceau, il ne craignit pas de réveiller sa douleur et ses remords. Le deuil et la pompe de ces funérailles remplirent la ville; on brûla autour du cercueil autant de parfums que r.\rabie pouvait en produire dans une année, apres quoi le corps fut enfermé dans le tombeau des Césars.
Néron pleura sincèrement Poppée qu’il aimait avec passion, dit Tacite; mais il la regretta surtout comme un plaisir perdu, comme une douce émotion qu’il ne retrouverait jamais. Ayant
i. Sabina (Poppea) lune est a iNcronc interfecta, quam præguarilem, scii volons, sou per impruJeuliam, calce insultavil. Diun CAS'^its, Hv. LXII, en. xxvii.
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ouï parler d'une femme qui ressemblait parfaitement à Poppée, il la fit venir au Palatin, et il essaya de se passionner pour elle comme s’il était possible de retrouver un cliarme évanoui ou de tromper les mystérieuses jalousies de l’amour. Rientût il éloigna celte image vaine qui ne lui donnait du passé que le souvenir, et l’amer regret du bonheur perdu.
Le seizième livre des annales de Tacite est exclusivement consacré à raconter la mort des victimes de Néron. Le gfand bistorien craint de fatiguer ses lecteurs par ce long récit qui doit épuiser à la fois I borreuret la pitié. Mais on ne tarde pas à reconnaître que sa compassion pour les victimes se fatigue plus vite que sa haine contre les tyrans. Parfois on le croirait prêta s’indigner contre les malheureux dont il raconte lé mort. Leur résignation servile le fatigue ; spectateur diflicile il s’irrite de les voir se lais.ser égorger lâchement; il prie le lecteur de pardonner à tant de faiblesse et l’on voit bien qu il assiste aux révolutions comme aux jeux du cirque, pour exiger que le vaincu meure avec grâce après avoir combattu avec énergie.
La pitié de Tacite a un caractère aristocratique. U détourne la tête de celui qui souffre et qui meurt, s’il n’a pas un grand nom et s’il n'ajoute pas, comme saint Paul : je suis citoyen romain. Plus elle est illustre et plus il orne la victime. Sa commisération s’affaiblit et diminue par degrés avec le rang de ceux qui meurent sous scs yeux, jusqu’à coque n’ayant plus devant lui que des esclaves ou des étrangers, il reste parfaitement insensible à leur sort*. L’éclat qu’il jette sur les nobles victimes témoigne de sa partialité autant que de sa puis-
t. Qii.ilrc mille lioinme.s. race (l'.itTrancliis, furent exiles en Sar<l.nignc
et si riiisaliiltriliS de l'air les f.iis:iil périr, c'était un petit m.'.llieur et un médiocre dommage, vile daniiiiim. Tacite, rtim., tir. III, cli. Lxixv.
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Rance. Au lien de s’arrêter devant les moniinieiils élevés à ces inrorlunes patriciennes, il sufllra, pour rester fidèle au dessein de ce livre, de lire en passant .sur le fronton des mausolées, les noms qui seraient restés obscurs si le grand historien n’eùt immortalisé tous les clients de son génie.
Le jeune Silanus était considérable par sa haute naissance et par ses richesses. Cassius, son oncle, se faisait remarquer par la gravité de ses mœurs; dansune harangue envoyée au sénat. Néron les accusa tous deux : Silanus d’aspirer à l'empire, Cassius de l'encourager et de mettre parmi les images de ses a'ieux le buste de Cassius, meurtrier de César. Ils furent exilés. Cassius, déjà vieux, fut libre de gagner l’île de Sardaigne; Silanus, qui pouvait espérer un long avenir, fut tué au moment où il se disposait à partir pour Naxos.
On se .souvient de Plautus, d’abord exilé en Asie et plus tard condamné à mort. Il laissaitaprèslui .\nlistius, son beau-père, sa veuve, fille d'Antistius, et la graiid'nière maternelle de celle ci. Famille enveloppée de deuil et opprimée par scs souvenirs, elle conservait dans la solitude une d,ouleur si légitime! Celte dignité dans le malheur parut menaçante; un délateur se leva contre Antistius. Pendant qu’on le fait surveiller dans sa terre, à Formies, sa fille vient à Naples se jeter aux pieds de César. Ses larmes, son deuil, ses prières et ses imprécations laissent Néron inexorable. Elle revint alors vers scs vieux parents, et tous trois, ayant fait ouvrir leurs veines, confondirent leur destin dans une seule mort.
Bientôt après éclata la trahison du prêteur Sosianus. On l’avait recherché pour des vers injurieux à César récités chez Ostorius Scapula. Thraséas le défendit au sénat, et Scapula mentit à la justice pour le sauver : il en fut quitte pour l’exil. Par une de ces défaillances soudaines qui sont l’ordinaire
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rliàlimcnulfts passions excessives, l’insulteur de César devint le délateur de ses propres amis. 11 surprend l’amitié de l’astrologue Paramenés, son compagnon d’exil, et lui vole ses papiers. Il lit dans ces papiers qu’Ostorius est en correspondance suivie avec l’astrologue, qu’Antenius lui fait une pension et que tous deux le prient de composer, avec le plus grand soin, leur thème natal. Le thème natal n’était antre chose qu’un horoscope, ou opinion conjecturale sur l'avenir d’une personne, d’après les circonstances du jour, de l’heure, du lieu, de la position des astres, exactement rapprochées du moment de sa naissance. Muni de ces preuves, Sosianus obtient de revenir à Rome où il dénonce ses amis, .\ntenius se lit ouvrir les veines et Ostorius se perça de son poignard. La trahison de ce Sosianus,merveilleusement exposée par Tacite, est caractéristique de cette époque dont elle reproduit les mœurs, les vices et les •rimes.
On vit alors dans l’espace de quelques jours quatre personnages illustres succomber. Crispinus, le premier mari de Poppée, se tua dans l’ile de Sardaigne. Annæus Mella, père de Lucain, fut accusé par un ami de son fils. Le délateur Cérialis périt victime de la délation. Un enfant, le fils de Crispinus et de Poppée. fut précipité dans la mer par ses propres esclaves pendant qu’il s’amusait è pécher. Son crime était de vouloir faire l’empereur quand il jouait avec ses camarades. Cérialis et Mella' se tuèrent. Tigellin est l’auteur présumé de tous ces crimes : Tacite l’accuse d’avoir agi souvent à l'insu de Néron par haine ou par intérêt, et fait bien des victimes sans que le prince en fût instruit. Cette opinion était répanduedans le peuple. Elle s’y maintint et s’y fortifia si bien, que longtemps après la mort de .Néron la multitude se souleva pour exiger le supplice de Tigellin.
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Ti^’ullin était un fléau [ilacé par la fortune entre le prince cl les patriciens : il exploitait à la fois les frayeurs de Néron et les haines de ses ennemis; mais ses coups n'atteignaient que les têtes tes plus hautes, et ce n’était pas assez pour châtier ce peuple-roi qui dégradait la race humaine après l’avoir opprimée. La peste, idus équitable, se déclara dans Rome et la remplit de funérailles; on estime que trente mille personnes succombèrent dans l’espace de quelques jours. Les maisons étaient pleines de morts, les cortèges funèbres encombraient les rues. .\u Champ-de-Mars et sur les grandes voies, la fumée noire des bûchers étendait au-dessus de la ville comme un grand voile de deuil. Ln même temps des orages, sur terre cl sur mer, des vents impétueux et des tonnerres ajoutèrent de nouveaux désastres aux calamités publiques.
. Un chevalier romain, Cossianus, fut atteint d’une maladie terrible nommée le Lichen. C’était pendant le règne de Tibère qu’elle avait paru à Rome pour la première fois. .
Elle se manifestait au visage, et comme ellealtaquaitd’abord le menton, les Romains la nommèrent par dérision Mentatjre., tant il est dans la nature humaine, comme le dit Pline le Naturaliste, de rire des maux d’autrui '. Le Lichen épargnait les femmes, les enfants, les esclaves, le bas peuple et la classe moyenne pour sévir uniquement contre les patriciens^. On eût dit que la divinité les poursuivait d’une haine particulière, et qu’après avoir choisi le supplice qui convenait le mieux à leur dépravation, elle parlait au fléau déchaîné comme César à ses soldats, lui ordonnant de frapper au visage ces Romains avilis qui, dé toutes les vertus de la race, n’avaient gardé que la beauté.
- t. Pline, llisl. nal., liv. XXVI, cli. u.