‹ Néron, sa vie et son époqueChapitre 161 sur 215 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

MORT D£ HÉHOn — AFFREUX DÉSORDRES

Nyniphiilius trompe les prétoriens. — Ils se déclarent pour Galba. — N'eiuo abandonné de scs amis. — Il erre seul la nuit dans les rues de Koiitc. — ïpiculus refuse de lui donner la mort. — Fuite de Néron. — Il se lue. — Funérailles de Néron, rogrels'du peuple. — Nympliidius puni. — Arrivée de Galba. — ültion le trahit et le fait égorger. — Otbon empereur à Home, Vitellius emjiereur en Germanie. — Vie abjecte do ce dernier. — Valons et Cecina lattent l'armcc d Othon qui se tue. — Règne de Vitellius. — Vospasien s'empare do l’Orient. — Antonius Primus bat les Vilelliens. — Sac de Crémone. — Vitellius vend sa dignité. — Mort de Sabinus. — Anlonius entre dans Home. — Saturnales et guerre civile. — Mort du Vitellius. — Successeurs de Néron. — Le peuple espère fou retour.

Voici quelle fut la trahison de Nymphidius : 11 profita des ouvertures faTlcs par Nôron aux prétoriens et de son projet bien connu de fuir en Égypte, pour détacher de lui les cohortes fidèles. 11 dit aux centurions et fit dire aux soldats que l'empereur venait de partir comme il l’avait annoncé*. Néron favorisait l’imposture en sc tenant caché pour ne pas entendre les murmures dii peuple; les prétoriens ne le voyant plus restèrent persuadés qu’il avait pris la fuite.

Ce fut un grand mouvement d’indignation parmi ces légionnaires dévoués aux Césars. Néron se défiait de leur fidélité

i. Plutahquc. Viedf Cal6a^ch. ii.

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et de leur courage ; se croyant abandoiiués par le prince, ils se résignèrent à l’abandonner à leur tour. Quand il les vil réunis dans le camp, Nymphidius put leur proj)oser de se déclarer pour Galba. Il leur promit en son nom une gratification énorme: quatre mille livres à peu prés pour chaque prétorien, et pour les armées des provinces, six cent vingt livres par légionnaire, sans compter la part faite aux oQlciers.

Le plus magnifique et le plus opulent des princes se fût trouvé dans l'impuissance de payer cette somme, et, d’après l’avarice proverbiale de Galba, son refus était certain. Nymphidius, par ses promesses exagérées, avait donc obtenu ce résultat prévu de lui seul : enlever les prétoriens à Néron sans les donner à Galba, et se réserver ainsi la possibilité de les attacher à sa fortune.

On était au 10 juin de l’année G8. L’attente inquiète qui précède les révolutions pesait sur la ville. Au mouvement régulier des affaires et des plaisirs succédait une indicible anxiété. Le pressentiment instinctif d’un grand événement tenait la foule incertaine ct'troublée. Les affranchis, les conseillers,l6s amis deNéron s’agitaient autour de lui parcuriosité plus que par affection, donnant des conseils et demandant des nouvelles. Après avoir délibéré, discuté, pesé tous les partis pour s’arrêter au plus sage, Néron, accablé de fatigue et croyant que l’avenir lui réservait quelque chose d’heureux, remit la discussion an lendemain et se retira dans sa chambre pour prendre un peu de repos Ce fut pendant la première veille que Nymphidius trahit son prince et trompa les soldats. Quand Néron, tourmenté d'inquiétudes mortelles, s’éveilla vers le milieu de la nuit, il se trouva presque seul dans son palais abandonné. Le silence et l’isolement venaient de se faire autour de lui; plus de rour-

ti^ns empressés, plus de délateurs, plus de ministres, plus de prétoriens veillant auprès de l'empereur.

De rares serviteurs, ses affranchis, ses esclaves, les employés du palais, étaient restés près de sa personne moins par fidélité que par impossibilité d’aller vers un nouveau maître. Épouvanté de celte solitude et de la défection des prétoriens, Néron sauta do son lit. Il envoya vers ses amis les prévenir de l’extrémité ofi il était réduit; mais aucun de ceux qu’il avait fait appeler ne se rendit près de lui. Il profila des ténèbres pour aller presque seul leur demander conseil et faire appel à leur dévouement.

De tous ceux que Néron avait comblés de faveurs, celui dont la fidélité devait lui paraître la plus certaine, c’était le préfet du prétoire, ce Tigellin, enrichi, honoré par César, promoteur de tous ses crimes, compagnon de ses débauches, et comme associé à l’empire. Dion rapporte que Néron disait souvent pour exprimer l’amitié réciproque qui les unissait : Néron ne peut pas vivre sans Tigellin et Tigellin sans Néron *. Pour aller des jardins de Servilins,. situés sur le chemin d’Ostie, aux édifices Émiliens que Tigellin occupait* près du champ d’Agrippa, Néron et sa suite durent traverser Rome et la parcourir en tout sens pour aller frapper à la porte de ceux qu’il regardait comme ses amis.

Rien n’accuse l’excellence de la nature humaine et le côté divin qui relève sa misère, comme les vestiges de beauté céleste qu’on retrouve jusques au fond des âmes dégradées et perdues. Il faut savoir gré à Néron de sa confiance dans la fidélité de ceux qu’il avait comblés de ses bienfaits. Exécré du sénat et abandonné par le peuple, s’il a pu croire à l’amitié quand il voyait sa perte certaine, c’est que lui-même aurait su

I Dio!»C*5st«». Histori.-p rnman.T excerpU. Ch. xc.tii.

compatir aux douleurs de ses amis éprouvés par l’infortune.

Mais il cul beau frapper à toutes les portes, aucune ne s’ouvrit pour recevoir le fugitif, et de tous ceux qui avaient "abusé de sa prospérité, pas un ne vint en aide à sa détresse. Tigellin était absent; Yatinius se cachait ; le plus grand nombre refusaient de s'associer à son malheur, et César erra seul, la nuit, dans les rues de Rome, aussi abandonné qu'un esclave fugitif.

Muet de stupéfaction eLde crainte, il passait tête baissée de-. Tant les monuments de sa grandeur évanouie. Il dut se trouver bien petit en présence de sa statue colossale qui dominait la Maison d’or; bien délaissé près du grand cirque oh tout un peuple l’applaudissait la veille avec transport. Les divers quartiers de la ville, dont il avait usé comme de sa maison, ne lui offraient plus que le souvenir de ses crimes. Au Ghamp-de-Mars,' devant le tombeau des Claude, l’empoisonnement de Britannicus; près du temple de Vesta la violence faite à une des prêtresses. Partout les sinistres demeures des proscrits, Plautus, Tliraséas, Sylla, qui avaient reçu l'ordre de mourir. Pendant cette nuit d’épouvante, Rome n’avait plus d’autres habitants que les ombres de ses victimes, et le peuple muet des statues, debout pour le juger et pour le proscrire à son tour.

Néron rentra désespéré dans sa retraite. Là, de nouveaux malheurs et de nouvelles hontes l’attendaient. Il ne retrouva plus la botte où le poison de Locuste était renfermé. 11 chercha inutilement un bracelet d'or qu’Agrippine, sa mère, lui faisait porter dans son enfance comme un talisman. Le bracelet avait disparu et la bonne fortune avec lui. Néron, sc voyant irrévocablement perdu, résolut d’en finir et fit demander le gladiateur Spiculus pour recevoir la mort de sa main. Le

VIK DE NÉRON

gladiateur refusa par ce respect épouvanté qu’inspirent les grands criminels dont la justice divine se réserve le châtiment.

A cette réponse, Néron s’écria: Je n’ai donc plus ni amis ni ennemis Il disait vrai : Ses amis les plus comblés de ses bienfaits n’avaient aucune reconnaissance, et les chrétiens qui devaient’être ses plus grands ennemis n’avaient aucune haine. Néron voulut se jeter dans le Tibre qui coulait à quelques pas des jardins; il alla pour se précipiter, mais ceux qui . lui étaient restés fidèles, l’arrêtèrent. Alors, il parut désirer une retraite sire où il pourrait se reconnaître et attendre les événements. Phaon, son affranchi, lui offrit la villa qu’il pos.sédait à quatre milles de Rome, entre le Tibre et l’Anio. Néron accepta et fit demander un cheval. Il était nu-pieds, vêtu d’une simple tunique avec un manteau tout usé qu’on lui jeta sur les épaules. Néron, le magnifique, allait sortir de son palais aussi défait qu’un mendiant.

Avant de quitter sa chambre et son lit entouré de chefsd’œuvre, Néron dut jeter un dernier regard à Tamazone de Strongylion qu’il emportait dans tous ses voyages et dont il ne pouvait se séparer. Il fallut partir seul cette fois. Quand il traversa les jardins, en passant devant la Flore de Praxitèles et devant la Vesta de Scopas, assise entre les deux porte-flambeaux, il s’arrêta sans doute à les considérer une dernière fois. Il y avait dans son admiration quelque chose de l’amour passionné que ces déesses inspiraient à leurs admirateurs, et des larmes amères vinrent noyer scs derniers regards.

Ce Néron, qui voyageait avec une suite aussi nombreuse qu’une armée, sauta sur le premier cheval qui lui fut amené

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