VoLTAlHE. l>u Pyrrhimnitme de l’HUIoire, ch Xlil
VIE nE NÉRON en
Rome pour faire acccple^^ plus facilement par le peuple celle dont les parents remonteraient ainsi que les Césars 5 des auteurs communs. Un vague souvenir des impressions de son enfance passée an milieu des affranchis et des esclaves, un entier oubli des exigences sévéres qui entouraient le prince, se trouvent réunis dans ce premier amour de Néron pour en faire res||irtir toute la sincérité.
Satisfait de la sage-administration de Sénèque et confiant dans la probité de Rurrhus, le jeune César abandonnait à scs ministres l’entière direction des alTaircs. 11 était tout à sa passion et la musique môme était abandonnée. Agrippine, qui voyait avec dépit tomber son influence, apprit alors le secret amour de Néron. On peut dire sans la calomnier qu'elle le faisait surveiller par ses espions. On lui donna les renseignements les plus exacts snr la conduite de son fils: il négligeait sa femme, il diminudil sa mère, et toutes deux avaient une rivale qni possédait seule l’empereur. A cette révélation inattendue, l’indignation et le dépit d’Agrippine éclatèrent en menaces et en reproches ble.«sants pour le prince; sa colère, longtemps contenue, fit éruption publiquement avec un tel oubli de la dignité impériale, que Néron se retira d'elle et se jeta résolument du côté de Sénèque et de Burrhus.
Les intérêts et les passions dont il était l’objet ne l’avaient pas encore serré d’assez près pour lui faire sentir son importance. Il était tout à l’ivre.sse du bonheur qui le retenait près d’Acté, et plus impatient de vivre que de régner, il ne demandait pas mieux que d’abandonner le gouvernement à des représentants fidèles de ses bonnes intentions. Les clameurs injurieuses d’.\grippine et les loties inu’'rieurcs, renouvelées chaque jour, firent prendre à Néron l'empire en dégoût. Il perdait toute la joie de son premier amour sans goûter le plai-
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sir de commander, cl son cœur parut se fermer à l’ambition • dont il n’avait connu que les servitudes et Icscrimes.Ce Néron, que la nécessité de défendre son pouvoir et sa vie devait pousser à tant d’excès, eut comme un pressentiment de son avenir. Il voulut sincèrement renoncer à la gloire de régner sur le maade et, préférant son amour à l’empire, il déclara devant sa mère qu’il allait abdiquer. Son intention formelle était de s’éloigner de Rome, de se retirer à Rhodes et d’y vivre en simple particulier.
Agrippine ne crut pas que Néron fût sincère; elle ne prit pas garde au projet d'abdication et de retraite qu’il avait annoncé; Sénèque, au contraire, qui craignait de retomber sous le pouvoir d’une femme dont il avait heurté l’ambition, fut effrayé des intentions du prince. Le croyant très-résolu à partir parce qu’il le voyait entièrement livré à sa passion, il ne voulut pas courir l’aventure d’un nouveau règne. Sa haute intelligence s’imposa victorieusement à Néron pour lui faire comprendre qu’il est des positions élevées dont on ne peut descendre qu’en tombant; que dans son abdication il n’y avait de sécurité ni pour ses ennemis ni pour lui-méme, et qu’en un mot les haines et le dévouement dont 11 était l’objet lui faisaient de l’empire une fatalité.
Pendant que Néron se rendait aux observations de Sénèque, Agrippine comprenait que la violence était le pire moyen de ramener son fils et le plus sûr de fortifier scs ennemis. Le bruit courut alors qu'il allait répudier Octavie pour épouser Acté, et subitement, sans préparation aucune, Agrippine changea de conduite. Passant du soir au malin, des récriminations aux caresses et des reproches à l’apiirobation, elle s’accusait elle-même d’injustice et de rigueur envers Néron, tant était violente son envie de ressaisir l’autorilé. Elle lui ouvrit son
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trésor, plus considérable que celui du prince, elle lui permit d’y, puiser à pleines mains pour satisfaire à tous ses caprices; en ne parla plus d’Oclavie ni de ses droits ; Agrippine offrit ses appartements à Néron pour favoriser son amour; elle lui aurait offert son sein; mais ces complaisances inattendues parurentencore plus odieuses et plus criminelles que les reproches.
Les amis et les ministres du prince l’avertissaient de se défier d’une femme qui avait l’expérience du crime. Sa dissimulation était plus à redouter que ses colères, et Néron, qui la connaissait mieux que personne, resta froid et ré.servé.
Agrippine avait forcé par sas violences son fils qui l’aimait, à la juger; il put l’apprécier alors. Si tant de biens, de respects et d’honneurs, si la reconnaissance de son fils ne pouvaient lui suffire, que voulait donc cette femme intraitable qui donnait à Rome le spectacle de son mécontentement? On voyait bien que l’ambition seule avait été le mobile de ses longs efforts et de sa politique, qu’elle donnait comme le miracle de l’amour maternel. De honteux souvenirs vinrent encore augmenter la défiance et la sévérité de Néron, il ne pouvait oublier que . sa mère avait souillé son enfance avant de tourmenter sa jeunesse. Aussitôt qu'.\grippine eut compris que le coeur do son fils était fermé pour elle et qu’il ne fallait plus en attendre que des respects forcés, elle revint à scs premiers emportements avec un surcroît de fureur. Son empre.ssement à profiter d’uio occasion puérile pour rentrer dans ce rôle violent, prouve bien qu’elle ne pouvait plus se contenir.
On conservait avec soin dans le trésor du Palatin, les parures et les bijoux qu’avaient portés les femmes des empereurs. Néron fut curieux de voir ces merveilles; et choisis.sanl ce qu il trouv^de plus remarquable, une robe cl des pierreries, il en fil présent à sa mère. Au lieu d’élre touchée de sa bonne
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un VIE DE NÉKOX
grâce, Agrippine s’emporta contre Néron : toutes ces richesses lui appartenaient, et son fils, en la réduisant à ces seuls ob- . jets, lui faisait tort de tout le reste.
Peut-être qu’Agrippine, avec ce tact féminin qui se joue de notre supériorité virile, sentit que Néron était allé puiser dans le trésor impérial pour d’autres que pour elle. Malgré son mépris pour Acté, Agrippine voulut la voir, sans doute, au théâtre ou sous les portiques, sans paraître l'honorer de son attention. Si elle reconnut dans la parure de l'alTranchie le collier de perles ou le bracelet dont elle-même, fille et mère des Césars, s'était parée autrefois, quel ne fut pas son dépit! Elle se plaignit donc avec une aigreur très-olTensante pour le prince. Les subalternes, toujours empressés à glisser leur importance entre les dissensions des grands, portèrent à Néron les plaintes les plus offensantes de sa mère, il en fut très-vivcrnent blessé et résolut de lui faire sentir qu’il était le maître. Tant qu’elle s’était bornée à exagérer son infiuence cl à dôro- . hcr la plus grande part d’aulorilé au prince et à ses ministres, Néron avait bien voulu ignorer les prétentions de sa mère; mais quand elle osa s’attaquer à l’objet de ses premières alTeclions cl rtiumilicr dans son amour, il se sentit profondément blessé, l'homme ne put pas tolérer ce<jue le fils avait .souffert, et l’amant réveilla l’empereur.
On soupçonnait Pallas, depuis longtemps lié à la fortune d’Agfippine par l.’adullère et par les complots, d’entretenir son irritation et sa fierté. Pallas fut disgracié. Néron lui enleva brusquement l’intendance du trésor impérial et l’administration des finances. Ce coup fut d’autant plus rude pour Agrippine que son orgueil lui permettait moms de le prévoir. Celte femme, dont les aïeux avaient des templei, ne voyait rien dans le tnondede plus illustre iju'ellt' ; tous les hommes
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ni
imporlanlsdans l'Élal el César lui-raùmc ùUioul scs clients et ses créatures, elle n’admettait autour d’elle que l’obéissance cl • les respects. A la disgrâce de Pallas, Agrippine bondit comme une bêle fauve. On la blessait dans ses intérêts, dans sa dignité, et ce qui est plus outrageant encore, dans ses vices. Sa colère el scs emportements étaient de la démence. Elle osa, cette fois, attaquer en face et provoquer Néron; elle le menaça de Britannicus, qui grandissait, digne héritier de son père; fille de Germanicus, elle irait elle-même présenter aux légions l’héritier légitime de Claude, elle les entraînerait à se déclarer pour lui. Ces provocations, où l’âme d’Agrippine se dévoilait tout entière, étaient accompagnées d’injures el de gestes menaçants qu’elle jetait sans pudeur à son fils et sans crainte à son empereur. Ce fut l’arrêt de mort de Britannicus.
La mère de Néron n’était que trop disposée à passer brusquement des paroles aux actions cl de ré*aliser ses menaces.
Son fils, qui l’avait vue à l’œuvre, se tint pour averti; i-1 se souvint de Claude et comprit que sa mère aurait moins de peine à se venger qu’à se contenir. Britannicus était le dernier rejeton de cette grande famille Claudia qui, après avoir suivi la fortune de la république dans ses glorieuses vicissitudes, venait de donnera Borne trois empereurs. Bien des espérances^ étaient liées à son avenir : un peuple de clients, d’affranchis' • et d'esclaves, s’agitait autour de lui ; dans les légions, dans les provinces, au sénat cl dans les magistratures, beaucoup d’hommes nouveaux devaient à Claude leur élévation. Or, tous CCS éléments gouvernés par le dépit d'une femme qui avait elle-même une grande influence, qui savait les alTaires el qui osait avec à-propos, œnsliluaient un parti redoutable.
Britannicus fut égaré par scs flatteurs el par lês promesses d’Agrippine qui l’cngag:a dans le jeu terrible des conspira-
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lions, sans [litiô [jour son iiu-xiJéricnce. Son malheur l'avait rendu populaire, Néron l'ignorait [leut-êlrc ; mais grâce à une circonstance où Brilannicus se laissa pénétrer, il put mesurer dans louleson étendue le péril qui le menaçait.
Le 10 des kalcndcs de janvier, an de Rome 800, 17 décembre de l’an 53 de notre ère, on célébra les saturnales : pendant CCS jours, dont le nombre venait d'élre augmenté, les patrons rendaient la liberté de l’âge d’or aux esclaves qui devenaient les mallresde la maison. C’étaitunejoie universelle aux champs, à la ville et jusque dans les armées. Quelques patriciens d’humeur difficile s’éloignaient pour n’avoirpasle spectacle de la licence servile; d’autres, plus débonnaires, entraient dans l'esprit de l'inslilulion jusqu’à devenir les esclaves de ces maîtres d’un jour, .\insi la justice et la vérité gagnaient quelque chose à ce changement des positions, les maîtres pouvant démontrer par rexemple comment ils voulaient être servis, et les esclaves ^ comment ils voulaient être gouvernés.
Pendant ces jours d’orgie, la plupart des maîtres se réunissaient à l’écart avec leurs amis pour s’amuser aux mêmes jeux que leurs esclaves. Leur premier soin était de nommer un roi pour régler les divertissements et présider à la réunion. Néron et scs familiers se conformèrent à l'usage, cl les fils des grandes maisons en faveur vinrent au Palatin se réjouir avec le prince. Britannieus était là portant la bulle encore et la prétexte, mais déjà grand et prêt à revêtir la robe virile. Le sort donna la royauté à Néron, et chacun reçut de lui un ordre qu’il dut exécuter. Quand ce fut le tour de Brilannicus; son frère lui ordonna de se lever, de s’avancer au milieu de l’assemblée et de chanter. Celle épreuve n’avait rien de bien redoutable pour un jeune homme dont l’éducation était parfaite et qui se trouvait là au milieu de scs compagnons. Tacite pré-
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tend que Néron tendait un piôge à Orilannicus et qu'il voulait l’embarrasser; mais s’il est vrai, comme l’affirme Suétone, que Britannicus eût une belle voix et que Néron en fût jaloux, pourquoi le prier de chanter?
Malheureusement pour Britannicus, l’appui d’Agrippine et les espérances qu’elle lui donnait avaient relevé son courage. H oublia que les saturnales ôtaient inventées pour instruire les maîtres des sentiments de leurs esclaves, pour découvrir pendant leur ivresse d’un jour les complots qu’ils pouvaient former contre la République. Britannicus laissa voir le fond de son cœur oü se cachait un vif sentiment de son humiliatio’n.
Les vers qu’il chanta renfermaient une allusion facile à saisir. Il rappelait à ses auditeurs que son père avait exercé le pouvoir suprême, et que lui-même, trahi par la fortune, avait dû céder le trône à un étranger. L’isolement où le jeune prince était réduit, ses plaintes dans un palais qu’il avait dû habiter en maître, le sentiment de sa détresse vivement exprimé, tout jusqu’à ce costume, emblème de sa faiblesse, produisit une impression profonde sur l’assemblée. Il est aisé de comprendre qu’en ces jours de licence, des jeunes gens n’aient pas dissimulé leurs impressions, N iron sentit tout ce qu’il y aurait de force dans la position de Britannicus, quand l’émotion produite au Palatin se serait répandue dans la ville- Son frère lui apparut comme un rival redoutable que le génie d’Agrippine allait grandir et que la faveur du peuple pouvait adopter. Ses craintes ôtaient fondées : si .Agrippine, entourée de sa garde germaine, eût voulu profiter de la disposition des esprits et de son inlluenco servie par de nombreux clients pour provoquer une émotion populaire, il est probable qu’un nouveau crime aurait renversé l’état de choses que ses crimes avr.icnt établi; mais elle savait trop le mouvement des passions, et les condi-
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lions fatales iraposiies à loutes les causes poliliques, pour ne pas comprendre qu'il y aurail encore moins de sùrclé pour elle sous le régne de Urilannicusque sous l'empire de Néron. Elle crul devoir se borner à mettre en évidence le fils de Claude, à faire résonner son nom, à l'opposer comme un rival à Néron qu’elle voulait ramener an devoir. D'autant pliis menaçante qu’elle voulait moins frapper, elle exagéra sa colère et scs rcsscnlimcnls pour paraître redoutable, épouvanter ses ennemis cl forcer son fils à se réfugier dans ses bras.
Néron et scs amis furent trés-elTrayés des sympathies dont Uriiannicus était l'objet; ils le furent surtout des cmportemenLs d’Agrippine qu’ils voyaient encore puissante cl dont ils connaissaient le génie audacieux. Néron avait annoncé l’intention de se retirer à Rhodes pour y vivre en simple particulier. Ce projet de retraite dut s’offrir à lui pour la seconde fois; mais il ne s’y arrêta plus. L’implacable affection de ceux qui régnaient avec lui, l'impassibilité d'ètre obscur après tant de gloire, la consécration de son autorité par la religion et par les serments, en un mot tous les dévouements cl tous les services dont il était le but, l'avaient comme emprisonné dans sa grandeur; l'empire le tenait, d fallait régner ou mourir'.
A la nécessité de se défendre et de sauver sa vie avec l’empire, il faut ajouter les excitations de l’orgueil. L’obéissance des peuples, la fidélité des légions, le silence de l’univers, lui avaient déjà inspiré la plus haute idée de scs droits, cl l'enseignement do Sénèque, son précepteur, l'autorisait au despotisme le plus absolu. Voici comment le philosophe parle au jeune César ; • Une lumière éclatante t'environne cl tous » 1rs yeux sont tournés vers elle; lu crois sortir et lu le lèves
I. Fnstigio luo aflisus CS. SÉNÈmu. la Ocmence, liv. 1, ch. vin.
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• à l'horizon Ün brave pour le prince l3 glaive des conspi-
» râleurs; on fail un rempart de son corps, on immole des » victimes humaines pour le sauver Quoi de plus rcmar-
• qiiable que de voir celui dont la colère ne rencontre aucun
» obstacle, et dont les arrêts les plu5 terribles sont acceptés » par ceux mêmes qui périssent. Personne ne peut lui de- » mander compte de ses actes, personne n’a le droit de le Ilé- » chir Il n’y a que César qui puisse se dire à lui-méme :
• moi seul je peux tuer un homme, moi seul je peux le
• fiauver sans violer la loi •
Néron est l’élu entre tous les mortels pour représenter les dieux sur la terre : parmi les nations du monde, il est le suprême arbitre de la vie et de la mort. Il peut à son gré anéantir les peuples, fonder ou supprimer les cités
Cette immense multitude, dit-il ailleurs, animée par un seul esprit, est gouvernée par son souille et modérée par sa raison : elle succomberait' brisée par ses propres forces si elle n’était soutenue par ce patronage
C'élail donc, après l’avoir revêtu d’un pouvoir surhumain, instruit et convaincu de sa souveraineté divine, qu’on opjiosail un rival à Néron. Il avait connu les joies de la popularité, l’orgueil du commandement, les enivrements d’un premier amour, et on le menaçait de lui ravir tous ces biens avec la vie. Aussi violemment troublé par la crainte qu’entraîné par la passion, cet empereur de dix-sept ans, placé entre ces deux précipices, n’hésita pas à se défendre. Armé qu’il était de la puissance la plus absolue, et contraint par la plus dure néccs-
1. SissÉoi-E. De la Clémence, liv. 1, cli. v. i. Sé\é41'r. De la Clémence, Ht. 1, ch. i". 3. SËNÉgcE. De la Clémence. Ut. I, cb. iii.
UC VIE DE NfcRON
silé, il dut comprcnilrc alors cc fiu'élai'. le pouvoir supriiine, et combien il y avait de profondeur dans le mot de Tibiîrc, reprochant à ses amis de ne savoir pas que 1 empire était une bête féroce La mort de Britannicus fut résolue.
I. Nunc adhoruntos amicos increpans, ut ignaros, quanta bellna csset imperium. Suétone. Vie de Tibère, ch. xiiv.