I. Dion Cassr'S, liv. LXI, cb. viii
VIE DE NÉIRON par des projets ténébreux et par des résolutions implacables, qu’elle fit patienter sa colère et son orgueil : elle épiait, du fond de sa retraite, l’occasion favorable de rentrer dans le mouvement des affaires par une vengeance.
La société de quelques femmes qui venaient lui rendre visite n'avait rien qui dût la calmer. Les unes la fatiguaient par la sincérité de leurs doléances en lui racontant son malheur qu’elle ne sentait que trop; les autres l’irritaient par l’hypocrisie de leur amitié qui se réjouissait au spectacle de sa disgrâce. Parmi ces dernières était” Julia Silana : elle s’était crue d’abord étroitement unie avec Agrippine par leur haine commune pour Messaline, qui avait engagé le beau Silius à la répudier; mais plus tard, quand Sextius Afranius, jeune , homme de haute naissance, voulut épouser celte même Silana, Agrippine parvint à l’en dissuader en se moquant de son amie, fort déréglée dans ses mœurs et déjà sur le déclin de l'ège.
* Silana fut si vivement blessée de la trahison, qu’elle eut la force de dissimuler son ressentiment; quand Agrippine, disgraciée, perdit ses amis et ses clients, la haine secrète de Silana lui resta fidèle. Ce fut alors que les livales et les ennemis d’Agrippine, ceux que son ambition avait écrasés, ceux qu’avait dé[>ouillés son avarice, formèrent une conspiration pour achever sa ruine. Le moment .était favorable.
Silana s’ouvrit de son projet à deux de ses clients; ils se concertèrent avec un atïranchi de Üomitia, nommé Atimëtus. Atimélus fit entrer dans le complot le pantomime Paris, autre affranchi de la même Domitia et familier de Néron. Il est à croire que ces deux derniers agissaient avec l’agrément de leur maîtresse, tante palernelle de Néron, implacable ennemie d'Agrippine et fort impatiente de venger la mort de Léjiida sa sœur. Ils devaient accuser Agrippine d’outrager le prince
VIE DE NÉRON
par le regret dont elle honorait Britannicus; par ses doléances en faveur d’Octavie ; enfin, ils dénonceraient son projet de conspiration en faveur de Rubellius Plaulus qu’elle voulait élever à l’empire. C’était là, peut-être, sa pensée. Elle l'avait peut-être laissé entrevoir aux confidentes de ses haines, et ses ennemis, persuadés que leur témoignage suffirait pour assurer sa perte, résolurent de l’attaquer ouvertement. Elle était disgraciée, suspecte ; rien de plus facile que de persuader à Néron qu’elle méditait une vengeance, et s'il ordonnait sa mort dans un premier transport de’colère, on exécuterait l’ordre à l’instant.
Ce plan, habilement conçu, fut adroitement exécuté. On se servit du talent de Pâris’ pour impressionner Néron. La nuit était avancée; le prince, entouré de .«es jeunes amis, soupait « gaiement, et Tacite a beau dire, la débauche seule ne prolongeait pas le festin. L’amour des arts, sa grande passion, était chez lui l’âme de toutes les discussions et le sujet ordinaire de scs entretiens. Pâris venait, à cette heure, au palais, amuser le prince qui goûtait fort son talent de mime et de danseur. Cette fois l'histrion compose son maintien ; sa figure exprime l’abattement et la crainte. Il raconte les menées d’Agrippine et les dangers qui entourent César avec un tel accent de vérité, qu’il saisit d’une terreur indicible tous ceux qui l'écoutent. Néron, troublé, se lève; il veut faire mourir à l’instant Plautus et sa mère, Burrhus lui-même lui devient suspect comme créature d’Agrippine. Le commandement de la garde prétorienne allait être donné par Néron à Cécina Tuscus, son frère de lait; Sénèque s’y opposa, Burrhus fut maintenu. Quoique suspect, le préfet du prétoire fil son devoir. Il défendit Agrippine contre César qui avait hâte de pourvoir à sa sùreié. Il dit avec autant d’à -propos que de courage, que l'accusation reposait sur un
VIE DE NÉRON
seul tômoi^'najje, qu'elle venait d'une maison ennemie; qu’en tout étal de cause il fallait donner à une mère ce qu’on ne refusait pas au derniér' des accusés, la faculté de se défendre ; que les ténèbres de la nuit et le désordre d'un festin rendaient une surprise trop facile. Il réussit enfin à calmer l’impaiiençe de Néron en lui promettant la mort de sa mère si elle était reconnue coupable.
Néron 'se calma, la droiture de Burrhus, l’autorité do ses paroles, la sincérité de son dévouement lui imposèrent, il revint à des sentiments plus dignes de la majesté impériale, de la justice et de riiumanité. Ici le caractère de Néron se dévoile : à son premier mouvement de crainte suivi d’un transport de colère, succède un sentiment d’équité. Il chargea ce même Burrhus, qui tout à l'heure lui était suspect, et ce même Sénèque qui lui avait résisté, d’aller le lendemain s'assurer de sa mère avant qu’elle ne pût être avertie, de lasurprendre, de l’interroger et de la [punir si on la trouvait coupable.
Le lendemain, d(-s la première heure, on se rendit chez.Vgrippine;Burrhusâvec son escorle,Sénèque avec sa suite d’alïranchis dévoués à César. Les ministres étaient résolus à juger Agrippine et à la punir si on la trouvait coupable; les subalternes se proposaient d'observer attentivement et de surveiller les ministres. La maison d’Agrippine fut donc envahie; ellc-mèmc se vil tout h. coup entourée de personnages dont l’importance, le nombre et l’apparition subite, devaient la pénétrer de terreur. Burrhus l’interrogea d’un ton men.njanl avant qu’elle ()ùt se reconnaître. Sans être informée de la terrible promesse que le préfet du prétoire avait faite à Néron, Agrippine dut comprendre que ce n’était plus sa puissance et son crédit, mais sa vie qui était menacée. Toute autre, même innocente, se voyant
lüs
VIE DE NÉRON
cnloiiri-Hî d'ennemis, sc fût embarrassée dans sa juslilicalion ; Agrippine, au contraire, domina ses ennemis et les périls de la situation par la hauteur de son caractère. Sa vive intelligence, à qui son courage laissait tout son jeu, lui fit voir soudain que les délateurs s’étaient trop hâtés, que les procédés ordinaires de la justice n'étaient pas faits pour des criminels de son importance, parce qu'il est plus facile de les punir, que de les juger; que dès lors elle n’avait rien à craindre puisqu’on la sommait de se justifier. Burrhus finissait à peine de parler, qu’Agrippine, soulevée tout à coup par un mouvement de fierté féroce, se déchaîna contre scs ennemis avec une indignation qui dédaignait de se défendre; elle étonna par la violence de ses colères ceux qui venaient pour la juger; elle prouva son innocence par la hauteur de ses mépris. Rien, dans tout ce qu’elle répondit, qui eût l'air d'une ju.stification ; mais elle invectiva contre ses- accusateurs avec une ironie amère, disant de Silana et d'elle-môme, qu’une mère ne changeait pas de fils aussi facilement qu’une courtisane change d’amant; d’Antonia, qu’elle inventait un complot maintenant et composait une fable tragique avec le concours de l’histrion Pari.-, mais qu’aulrefois elle se contentait de construire des piscines â Ba'ia, tandis qu’Agrippine travaillait pénihlcmcnl à la fortune de iSéron; enfin, par une de ces audaces qui demandent autant de scélératesse que de génie, elle se couvrit de toutes scs iniquités comme d'une égide, pour démontrer victorieusement qu’il n’y avait de sécurité [lour elle que sous le règne d'un priiKC dont l’élévation lui avait coûté des crimes que lui seul pouvait pardonner. Ceux qui l'entouraient furent saisis de respect et restèrent silencieux sous l’autorité de ce grand caractère. Elle parla si haut et si juste qu’on essaya de la calmer. On crut devoir apaiser celte même Agrippine,
D|.i:ized by Cooglt
qu’on raenaçail la veille, et cependant >a justilîcalion n'élail que dans sa üerlô. Elle voulut voir Nécon. Pendant son entretien avec lui, pas un mot do son innocence : elle nu daignait pas se défendre ; pas un mot de ses bienfaits; elle ne voulait pas blesser *. Elle demanda s3ns préambule le cliûtimentde ses ennemis: l’exil de Silana, la déportation des délateurs, la mort d’Antimétus. Elle exigea qu’on gratifiât ses amis. Elle demanda pour Fœnius l'intendance des vivres, pour Àruntius Stella la direction des jeux que préparait le prince, la préfecture de l’Égypte pour Babilus, et pour Antéius le gouvernement de la Syrie. Néron ne lui refusa rien, si ce n’est la mort de Pâris dont il aimait le talent et qu’il eût été dur d’envoyer au supplice après l’avoir admis dans sa familiarité.
Cette affaire était à peine oubliée, que Burrbus et Pallas furent accusés de conspirer pour donner l'empire à Sylla. Cette accu.sation, dénuée de vraisemblance, mérite d’ôtre notée cependant, pour donner une idée de l’avidité et de l’envie incessantes qui poussaient tant de misérables à machiner la perte de ceux dont ils convoitaient les richesses.
Vers la fin de cette année 806' de Borne et 65 de Jésus- Christ, Néron, grand pontife, purifia la ville par la cérémonie de la lustration. Le tonnerre était tombé sur le temple de Minerve et de Jupiter, f.e sénat et le peuple s’en étant émus, le collège des prêtres, présidé par Néron, jugea qu'on devait apai.ser les dieux et rassurer le peuple par cette imposante cérémonie. On ne peut s’era|)êcbcr de reconnaître que, si ces motifs de frayeur étaient futiles, la crainte elie-méme et la préoccupation de satisfaire aux dieux protecteurs de l'empire avaient un grand caractère de moralité. Le peuple romain, divisé par centuries et par escadrons de chevaliers, se ras-
i. Tacite. Ut. XIII, ch. xxi.
VIE DE NÉRON
s<>inl)la donc au Cliani| -dc-Mai*s qui pouvail seul le conlenir. I.cs trois victimes immolées dans ces sortes de sacrifices : un porc, un taureau et une brebis, furent conduites près de l’autel jiar les servants des prêtres; les popes, nus jusqu’à la ceinture et le reste du corps couvert d’un tablier en toile, étaient chargés de préparer l’eau Inslrale et les couteaux sacrés. Néron, escorté du collège des prêtres,parut dans son coStume de grand pontife : il ôtait vêtu d'une toge blanche bordée de pourpre, et coiffé d’une mitre ronde surmontée d’une corne eu bois d’olivier. Avant d’être immolées sur l'autel, les victimes furent promenées, à la suite du grand pontife et des prêtres, autour des temples, des bois sacrés et des centuries. L’encens fumait, l’eau lustrale tombait en aspersions sur la foule, et le sang des victimes coulait sur les autels. Lé peuple se retira 'satisfait et pénétré d’une foi nouvelle dans l’immorlalité de l’empire.
Quand on 0|ipose l'in-portancc de ces faits .et l'impression qu’ils produisaient à Home, au peu de place 'qu’ils occupent dans nos souvenirs et dans l'appréciation Ses historiens, on ne peut s’abstenir d'admirer la puissance d’émotion et la force vitale des llomains de la décadence. Ces grandes solennités et ces fêtes, manifestation de la vie publique, enlevaient souvent le citoyen à ses intérêts i.'arliculicrs pour le retremper dans les passons généreuses et le fortifier par une émotion nationale. Ün peut regretter avec raison que dans un peuple comme le nôtre, réduit en puu.ssiérc individuelle, rien ne soit venu remplacer les antiques usages et les fêtes traditionnelles qui rompaient auticfois la monotonie de l’existence. La vio privée de chacun de nous, terne et réduite, n’aura bientôt plus que deux époques, la nais.sance et la mort, comme ces voies ferrées dont nous sommes si fiers et qui n’ont que deux points, le départ et l’arrivée.