‹ Néron, sa vie et son époqueChapitre 53 sur 215 · AGRIPPINE ET POPPÉE · texte numérisé non relu

AGRIPPINE ET POPPÉE

Poppei Sabina. — Nt^ron laime avec passion. — Il n’ose répudier Oclavie. — Salvius Oliion vienl on aide à O-sar son ami. — Pacle singulier. — César est* trompé. — Patience inexplicabie de Néron. — On envoie Otbon gouverner la Lusitanie. — Néron reste seul possesseur de Poppée. — Klle le tourmente pour se. faire épouser. — Dépit d'Agrippine. — Elle pense h riiiccsie pour ressaisir le pouvoir. — Ses fureurs secréies et scs projets. — Néron songe au parricide pour se défendre.

Les événemciils lugubres que nous avons à raconter s’offrent à l'esprit comme une voûte obscure et basse qui condui- •

rait à l’initiation des mystères les plus terribles. C'est la lutte de l’inceste et du parricide détruisant la famille impêrialé par le fer et par le poison. Lllc nous révèle une telle perversité dans riiumaine nature, elle entr’ouvre l'abîme de notredépravalion à de telles profondeurs, qu’au moment d’y descendre 011 s’arrête s.iisi. d'une horreur indicible, prêt à s’écrier comme- le poëte latin • : « Dieu, qui avez l'empire des âmes,

» qu’il me soit permis de produire à la clarté du jour les

I. Di quibus imperium est animarum, umbræqud silentes El chaos

ViRr.ii.K. Knèid»‘f liv. VI. vers. et suiv.

VIE DE NEUON

isO

» monstres cachés dans les lénéhres du cœur liumain. •

Parmi les plus jeunes et les plus belles femmes qu'un admirait alors dans le grand monde de l’arislocralie romaine, brillait au-dessus de ses rivales Lollia Poppea, fille de Lollius, ami de Séjan. Sa mère, Poppea Sabina, la plus belle femme de son temps, avait péri sous Claude, victime de la jalousie de Messaline.La fille, mariée à Crispinus, chevalier romain, préfet des cohortes prétoriennes, avait abandonné le nom de Lollips, son pore, pour prendre celui de son aïeul maternel, PoppeusSabinus, personnage consulaire honoré des ornements du triomphe. Elle était alors connue à Rome, comme elle l'est dans l’histoire, sou.s le nom de Poppée.

Les rares avantages et les qualités exquises qu’on voyait réunis en sa personne rendirent Poppée bienWt célèbre et fixèrent sur elle tous les regards. Elle avait l’attrait de la jeunesse, une naissance illustre et de grandes richesses, pour entourer de luxe son extrême beauté. Son éducation parfaite et son esprit délicat donnaient un tour facile et une pente agréable à son entretien, elle ajoutait enfin au charme et à l’instinct de séduction qui attirent les cœurs, le génie féminin qui sait les retenir dans l’invisible réseau des fascinations.

Les mœurs rigides du foyer n’existaient déjà plus et la discipline domestique des vieilles familles romaines s’était alTaiblie. Avec la femme autorisée à plus de licence, de nouveaux désordres s’étaient introduits dans la cité; les divorces, toujours la cau.se, le moyen ou le prix du crime, devenaient chaque jour plus fréquents; et les excitations dp paganisme que les lois ne contrariaient plus, décomposaient vite cette société.

Poppée, que Tacite et d’autres historiens nous donnent comme une femme impudique et méchante, avait néanmoins

VIE DE NÉRON

quelque chose des délicatesses et des vertus de son sexe ‘ . Elle appréciait le charme de la modestie, elle savait le charme do la pudeur. Quand elle se montrait en public, au théâtre, au Champ-de-Mars, sous les portiques et dans les basiliques, elle était toujours voilée -i, peut-être par respect pour sa beauté qu’elle cachait au vulgaire, peut-être parce qu'il y avait plus de séduction à se laisserentrevoir. L’h istorien des J uifs, Josèphe^ nous la représente comme une femme compatissante et pieuse. Il faut tenir compte do son témoignage, et dire que Poppée appréciait la,vertû comme un ornement, en usait comme,d'une parure et s’embellissait parfois de larmes et de pitié Cette opinion s’accorde avec le témoignage de toute sa vie, passi'‘e dans un long culte d'elle-même. Les soins qu’elle donnait à ?a personne ressemblaient à des travaux, et par cette froide adoration d’elle -même qui la garantissait de tout autre sentiment, elle était redoutable à ceux qu’elle voulait sé- «duire.

Quand Agrippine avait consulté les astrologues pour connaître l’avenir de son fils : Il régnera, lui dirent-ils, mais il attentera aux joiys de sa mère. Eh bien! qu’il me tue, et qu’il

régne 1 répondit-elle. Poppée eut aussi sa démence : le désir \

unique et absolu de conserver ses charmes. La seule prière qu'elle adressait aux dieux, c’était de perdre la vie plutôt que la beauté. Le ciel les exauça toutes deux. Entre ces femmes nées pour la 'domination, la rivalité devait être terrible, sans pudeur, sans trêve, sans pitié, et bientôt Agrippine regretterait de n’avoir pas fixé Néron près d’ Acté l’aflrànchie qui lui

1. Hinc iQulieri cuncta alia fuere præter honeslutn aninium. Tacite. .4nn. liv. XIII, ch. XLv.

i. Rarus in pnblicum egressiu, itlque velala parle orù, ne saliaret aapecliim, vol qiii.T sic dorebat. Tacitf.. Ann., liv. XIII, ch. .xi.v,

Page 1