‹ Néron, sa vie et son époqueChapitre 60 sur 215 · Dion Camsiis, Uv. I.VI, cli. xai · texte numérisé non relu

Dion Camsiis, Uv. I.VI, cli. xai

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pieds. On s’enlrelenait de l’accueil qu’elle avait reçu de César et de son crédit renaissant; la galère arrivait à peine au milieu de la rade. Tout à coup, au-dessus d’Agrippine, étendue sur un lit de repos, le plancher qu’on avait chargé de plomb, s’écroule avec fracas. L’homme est écrasé; mais le dais qui couronnait le lit préserve les deux femmes. Cependant le vaisseau ne s’entr’ouvrait pas, et c'était un grand désordre parmi les matelots et les rameurs; le plus grand nombre ne comprenait pas et contrariait les ordres donnés à ceux qui étaient dans le secret; tandis que les uns pèsent d’un côté, pour faire sombrer le vaisseau, les autres font contre-poids et rendent la chute des naufragés plus douce. Acéronia appelle «u secours, et s’écrie qu’elle est Agrippine, pour qu’on se hâte de .sauver la mère de César. Elle est aussitôt assommée à coups de croc et de hâtons, elle disparait; mais Agrippine, qui a tout compris, s’éloigne et nage en silence ; elle reçoit un violent coup de rame à l’épaule, et rien ne défaille dans cette virile nature, ni le courage ni la force ; elle se dissimule et s’échappe du naufrage. Aux cris dos matelots et à la nouvclle^de l'événement, des barques s’avancèrent de tous côtés; Agrippine fut recueillie dans l’une de ces barques et se fit conduire au fond du golfe, vers le lac Lucrin. Aux bords de la mer s’agitait la multitude, éclairant le rivage avec des torches. Agrippine fut reconnue et accueillie par la foule, toujours accessible aux nobles émotions, elle se fit porter en litière à sa villa de baules. Le piège où Ntron l’avait attirée par ses lettres pressantes était dévoilé, le crime di.ssimulé d’abord par des caresses était devenu flagrant. Toutefois, celte femme intrépide n’en fut aucunement troublée; mais administrant ses dangers et scs revers comme elle aurait pris soin des intérêts les plus vulgaires, elle fit dire à son fils que la fortune de l’empereur l'avait sauvée

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d'un grnnd péril cl qu’elle le priait d'ajourner sa visite parce qu'elle avait besoin de repos. Elle Ht mettre un appareil sur sa blessure, réchauffa son corps par des fomentations, et ordonna de mettre les scellés sur le bien d’Acéronia.

Néron attendait à Baïa des nouvelles de l’événement. Le bourreau, plus troublé que la victime, était impatient et agité; on vint lui annoncer qn’Âgrippine avait échappé au danger, de façon à reconnaître l'auteur de l’attentat. Néron n’avait rien à craindre d'une femme qui était en son pouvoir et que ses crimes rendaient odieuse, mais il redoutait l’opinion publique. Il se hâta de faire appeler ceux qui connaissaient les intentions et les complots de sa mère, Burrhus et Sénèque, qui l’avaient encouragé à sévir contre elle; il voulait donner à chacun sa part de responsabilité, et n’ôlre pas seul à porter le fardeau. Ils arrivent et la situation leur est exposée. Aucun de ces deux hommes, qui devaient leur élévation à la mère de César, ne dit un mot pour sa défense ni pour conseiller la pitié. Il suffisait de la reléguer dans une Ile. Néron, populaire, pouvait impunément contre la seconde Agrippine, si délestée, ce que l’odieux Tibère avait osé contre la première, objet de vénération.

Après un long silence, Sénèque regarda Burrhus et lui demanda s’il ne fallait pas en finir et ordonner le meurlre aux ’ prétoriens. Burrhus répondit en homme exclusivement préoccupé de l’honneur du soldat ; ses cohortes étaient trop dévouées à toute la famille des Césars, trop fidèles â la mémoire de Germanicus pour attenter à la vie de sa fille : qu’Anicet achevât ce qu’il avait commencé. Celui-ci s’offre sans hésiter, et Néron accepte, s’écriant qu’il règne enfin, et qu’un affranchi lui a donné l’empire. Sur l’ordre de César, Anicet prend avec lui les hommes les plus résolus et marche vers Baulés

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poar accomplir le parricide. En môme temps on annonce à Néron qu’un affranchi de sa mère vient lui porter des nouvelles. La grande préoccupation de Néron était d'échapper à la responsabilité du crime, et de paraître se défendre contre Agrippine dont il avait ordonné la mort. Il reçoit Âgérinus et parait l’écouler attentivement; mais pendant que l’aiTranchi lui parle, il lui jette un poignard dans les jambes, se lève et s’écrie qu'Agérinus est envoyé par sa mère pour l’assassiner. Cet homme est saisi et tué à l’instant. Toutefois il faut ajouter, pour être juste, que Néron doit être écouté quand il accuse sa mère d’avoir armé contre lui cet Agérinus. Elle était femme à tenter ce dernier coup, et sa maison se composait d’esclaves dévoués, prêts à commettre les plus grands crimes pour la servir.

Tandis que, à Baïa, Néron accusait sa mère, à Baules un grand concours de peuple l’entourait; ceux qu’avait attirés le bruit de sa faveur renaissante, et ceux qu’une vie oisive rend les spectateurs curieux de la fortune des grands, étaient là, réunis, recueillant avec avidité tout ce qu’on racontait du naufrage d’Agrippine et de sa blessure. Mais quand ils virent arriver Anicet avec sa troupe, l’air menaçant et la démarche résolue des soldats qui n’exprimaient rien que de si- 'nistre, celte foule inconstante se dissipa comme la fumée.

Pendant que les meurtriers prenaient leurs précautions au dehors, Agrippine, entourée de ses gens, était restée couchée sur son lit : elle attendait avec impatience le retour d’Agérinus et des nouvelles de son fils. Les rumeurs et les cris de la foule, qu’elle entendait s’agiter autour do sa maison, ne la rassuraient pas. Tout à coup le bruit cesse; ceux qui la servaient la quittent sous divers prétextes, le silence et l’isolement se font autour d’elle; une seule esclave était restée près

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d'elle et celle-là s'éloigne à son tour. i Toi aussi, lu m'abandonnes, > lui dit-elle; et la mère de César, qui arait dominé Rome et le monde, resta seule dans sa chambre à peine éclairée par une lampe.

Agrippine pouvait fuir, sans doute, mais cette idée ne lui vint pas : Anicet parut à la porte, deux hommes armés le suivaient : un Irierarqne et un centurion de la flotte ; il les avait choisis. L'aspect féroce do ces hommes, conduits par son ennemi mortel, ne troubla pas Agrippine. Elle parla la première:

< Si tu viens pour me voir, dit-elle, annonce à César mon rétablissement. Si tu viens pour le crime, je ne croirai jamais que mon fils ait ordonné le parricide. > Les meurtriers entourent son lit; le trierarque la frappe à la tête d’un coup de bâton, et le centurion tire son épée; c'est alors que cctle femme, bien digne d’admiration et d’horreur, prouva que malgré tous ses crimes l’héroïsme était le fond de son âme. Elle se dresse, découvre ses flancs, et sans pitié pour elle comme sans pudeur : t Le ventre I dit-elle, frappe au ventre ! • et elle expira percée de plusieurs coups *.

La nuit même, son corps fut brûlé à la hâte, étendu sur un lit de festin, sans respect et sans pompe; on avait hâte d’en finir avec ce souvenir redoutable. Mnester, un de ses affranchis, ne voulut pas lui survivre, il se poignarda sur son bûcher, témoignant ainsi par sa fidélité envers Agrippine de la puissance qu’ont les grands caractères pour provoquer le dévouement. Ses cendres restèrent à la même place, cachées pour ainsi dire sous un tumulus sans nom, pendant le règne de son fils. Plus tard, les gens de sa maisc^ honorèrent d'une sépulture plus digne ses restes oubliés. Le monument qu'ils lui

I. Venlrem feri eiclamavil, mulüs «juc vulneribus coatccla est. Tacite. Ann., lir. XIV, ch. vm.

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élevëreDl était situé sur le chemin de Miséne, prés de la villa de Jules César. C’est là qu'on visite encore aujourd’hui quelques ruines désignées sous le nom de tombeau d’Agrippine.

Ainsi finit la fille de Germanicus, dans toute la vigueur de son caractère, dans tout l’éclat de sa beauté, que le vice et le crime n’avaient pu flétrir. Son audace, sa fierté, son besoin de domination la rendaient redoutable. Son fils fut toujours tremblant devant elle, et toujours obsédé par son souvenir. Elle fut le type le plus complet de ces femmes supérieurement perverses et belles qui propagent et rendent irrésistible l’empire du mal sur terre. L’ascendant de leur caractère joint aux fascinations de leur sexe les entoure d’esclaves qui adorent leur servitude. C’est aux époques de décadence que CCS reines de scélératesse et de beauté apparaissent entourées d’un éclat sinistre comme la lumière des astres malfaisants. Aussitôt l’idôlatrie renaît autour de ces déesses : elles usurpent la prééminence abandonnée par les hommes, se rient de leur supériorité illusoire, et, les jugeant indignes, brisent à chaque pas un de ces cœurs dégénérés.

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