CHAPITRE VIII
, REMOnDS DE NÉRON
Horrible accusation portée contre Néron. — Ses remords, ses frayeurs, il quitte Baïa. — Siinéque écrit au sénat an nom du prince. — Néron rappelle les eiilés. — Le peuple est impatient de le revoir. — Le sénat flétrit la mémoire d’Agrippine. — Néron craint l’opinion publique. — Ses amis le ramènent à Rome. — Son triomphe. — Thraséas seul proteste. — Comment juger Néron? — Parallèle entre Titus et lui. — Bonté naturelle de Néron. — Ce qu’elle était. — Comment elle est sortie de son cœur. — Titus et Néron dans des circonstances semblables se sont fait une destinée différente.
Dès qu’un homme est convaincu d’avoir fait tuer son frère et sa mère, de quoi ne peut-on pas l’accuser avec succès?... Les historiens ennemis de Néron ont écrit que la nuit même de l’attentat il élait venu à Baules pour voir sa mère morte; qu’il avait découvert le corps d’Agrippine, violé de ses regards la sainteté maternelle, outragé la majesté de la mort. Comptant les blessures, jugeant les formes : « Je ne savais pas, aurait-il dit, que ma mère était si belle; qu’on me donne à boire. » Tacite ne se prononce pas, d’autres historiens nient le fait; il faut les croire.
Ce qui est absolument certain et garanti par tons les témoignages, c’est qu’aprôs la mort d’Agrippine, le [euple, qui
VIE DE NÉRON
jü >
l’exécrait, témoigna de sa joie ; c’est que Néron fut cruellement tourmenté par ses rqpords au milieu de cette allégresse générale. Le jour môme du crime il en sentit toute l’horreur. Tremblant dans les ténèbres, il craignait de voir paraître le jour; la nuit avait des fantômes, le jour aurait des témoins. Tantôt silencieux et morne, tantôt saisi de frayeurs subites, il se levait brusquement de son lit. Agrippine était morte, et l’ombre était plus redoutable que la réalité. Quand il revit au matin ce môme rivage où la veille il avait accueilli et embrassé la victime, au lien de la foule joyeuse, quelquô^ rares passants inquiets et silencieux, et du côté de Misène, un peu de fumée au-dessus des coteaux, il lui sembla que ces bords, ces collines et cette mer se soulevaient à la fois pour lui demander ce qu’il avait fait de sa mère.
Après les agitations de la nuit il tomba dans un profond abattement, dans cette morne stupéfaction où se pétrifie le criminel, quand la passion qui le poussait ayant disparu, il n’a plus devant lui que le sang versé. Il fallut que Burrbus en eût pitié. 11 fit venir autour de lui les tribuns des cohortes et les prétoriens, pour le réconcilier avec lui-même. Ils lui baisaient les mains; ils le félicitaient d'avoir échappé aux embûches de sa mère; ils le rassuraient contre son crime. En môme temps ses amis se répandent dans les temples pour rendre grâces aux dieux qui ont protégé César. Ce mouvement de reconnais-sance et de joie se répand dans les villes voisines; mais comme l'aspect des lieux ne change pas ainsi que le visage des hommes et que la nature est incapable de notre hypocrisie, il fut impossible à .Néron de retrouver à Baïa le repos qu’il avait perdu. Tout lui rappelait sa mère; on croyait avoir entendu la trora-
1. Quia (amen non, ut homiiinm tuIius, ila locorum faciès ninlantar...Ncapulino conecsait. Tache. 4im., liv. XIV, cli. x.
MR DK NÈROî. i07
pclte des funérailles au-dessus des collines, et des gémissements autour du tomI>eau ; il s’épourauta et prit la fuite comme un condaiané.
Sénéque écrivit alors au nom de l’empereur pour expliquer au sénat le lugubre événement de Baïa'. Après avoir raconté le complot d'Àgérinus, il disait qu’Agrippine, voyant sa conspiration découverte, s’était donné la mort. Il dévoilait après, son projet de renverser Néron et de soumettre à l’empire d’une femme le peuple et le sénat romains. En un mot, Sénèque flétrit la mémoire d’Agrippine avec l'acharnement d’un homme qui voulait être justifié d’avoir conseillé sa mort. Dans cette lettre, où Néron laisse à son ministre le soin de parler en son nom, Quintilien cite ce trait comme une beauté de style. • Suis-je sauvé? je ne puis ni le croire, ni m’en réjouir '. >
Néron fit grûce de l’exil à quelques bannis relégués dans les Iles de la Méditerranée. Ils revinrent à Rome témoigner contre sa mère et prouver qu’elle seule avait arrêté le cours de sa clémence. C’est Tacite qui lui prête cette pensée et qui ' accuse ses intentions, quand il est déjà si diOficile de connaître les faits. Agrippine tombait aux applaudissements du sénat et du peuple; quel besoin Néron avait-il de flétrir cette mémoire odieuse que lui seul respectait au fond de son cœur? L’historien qui nous a raconté les remords de Néron, est celte fois dupe de son génie; car il les peint avec une puissance qui nous force à les croire sincères.
Le sénat avait décrété des prières cl des actions de grâce dans tous les temples, des jeux annuels en l'honneur de Minerve dont la protection venait de sauver César, et une statue élevée à la déesse dans la curie. Le jour natal d’Agrippine avait
1. Salram me esse aec crede, nec gauleo. Q,'»'tii.ibs, Ut. VIII, o>i. v.
ïU8 Vll^ NÉRÜN
ùlé déclaré néfasle; le peuple enfin demandait à grands cris le retour du jeune empereur qui était son idole. Les provinces elles-mêmes étaient emportées par ce grand mouvement d'affection vers le prince. Un de ses préfets les plus dévoués, lui écrivit en ces termes pour le féliciter : t Votre province des Gaules vous supplie, César, de supporter courageusement votre bonheur Les amis de Néron .se portaient garants de l'alfection du peuple et des respects du sénat. La mémoire abhorrée d’Agrippine avait augmenté, la popularité de son fils et lui-même serait étonné de l’accueil enthousiaste qu’il allait rccçvoir. Mais on avait beau le rassurer, il ne retrouvait plus le repos et n’avait pas le courage de rentrer dans Rome. Néron ne pouvait se persuader que la conscience publique parlât moins haut que la sienne, ni qu’il eût pu si bien tromper le peuple quand il ne pouvait se tromper lui-même.
Enfin, quand il craignit de donner à penser par une trop longue absence, qu'il n’osait pas se montrer, il se dirigea vers Rome. Sa marche fut un triomphe. Les peuples accouraient au-devant de lui. Les tribus allèrent à sa rencontre. Le sénat en habit de fête vint le recevoir. Des troupes de femmes et d’enfants étaient rangés sur son passage, partout on avait élevé des amphithéâtres et des arcs de triomphe. en son honneur. Il fut complimenté, chanté, fêté avec enthousiasme, et comme il est certain que la populace romaine ne se gênait pas avec ses empereurs, on peut affirmer qu’elle attendait Néron avec impatience et qu’elle fut heureuse de le revoir. Au milieu de l’allégresse commune, le coupable lui seul avait horreur du crime quand tout le peuple en était joyeux.
Néron n’était pas seul,.je me trompe, à comprendre l’odieux
t. Romani K>. César. Galliœ lux m feücilatcm luam forliur feras. QuiN- Tiur.x, liv. Vtll, cil, V.
VIE DE NÉnON
d’une luUe commencée par l'inceble el dénouée par le parricide. Thraséas avait déjà protesté. .\u moment où le sénat, après avoir reçu le message du prince, flétrissait de toute son autorité la mémoire d'Âgrippinc, Thraséas se leva et sortit de l'assemblée ; il accusait à la fois par celte abstention éclatante. César de parricide et le sénat de complicité. Constance merveilleuse, admirable courage, qu’il faut bien se garder de croire inutile, quand il proclame les droits imprescriptibles de la justice et de l'humanité.
• Ml est impossible de ne pas se prononcer comme Thraséas et comme Néron lui-même; mais on doit aller plus avant, il est nécessaire de regarder jusqu’au fond des cœurs le mouvement des passions, et de voir par quel travail intérieur le crime et la vertu se produisent dans les âmes. Comparez la conduite de Néron quand il punit sa mère, à celle que suivit dans des circonstances pareilles un prince qui régna bicntùl après lui, je veux parler de Titus. Titus était encore plus menacé par l'ambition de Üomitien son frère, que Néron pa'r l'ambition d'Agrippinc. Vespasien, leur père, qui connaissait ce fils indigne, l'avait tenu soumis et tremblant sous l'autorité de scs regards. Il l'aurait puni de ses trahisons si Titus n’avait pas intercédé [lour lui. Titus espéra fléchir l'âme sombre et farouche de Domilicn. Il assiégea ce cœur inaccessible avec loulTélan de sa magnanimité, sans pouvoir y pénétrer jamais. Après l’avoir défendu contre Vespasien, leur père, Titus le protégea contre lui-méme, sacrifiant à l'amitié fraternelle ses droits et ses devoirs d’empereur. Quand on le surprenait en flagrant délit de conspiration, il prenait à part Üomitien, il le suppliait avec larmes d’attendre sa mort, de considérer que l’empire lui reviendrait inévitablement, puisque n'ayant pas de fils, il le
considérait comme son héritier; il poussa l’alTeclion jusqu’à lui
VIE DE NtRON