ïi • VIE DE NÉRON
haine, par l'embonpoint; Gère et hautaine, toutefois, et rcs-‘
pirant un mépris si profond qu’il pourrait servir d'excuse à la
cruauté.
On retrouve dans le musée Napoléon III, les bustes et les statues qui nous représentent ces divers Néron à toutes les époques; l’image de ce César est aussi changeante que si vie, cl sa ligure a successivement tous les aspects de son régne qui va de Iq beauté parfaite à l’exlrémo l’aidenr Un trait particulier de cette physionomie singulière, c’est que Néron ne voyait bien que de près en clignant les yeux, il avait cela de commun avec le grand comédien qui a su le faire revivre parmi nous. Quand il venaitau cirque présider les jeux, il se servait d’une émeraude pour regarder les combats des gladiateurs 2. Cette pierre précieuse, d’un vert doux ci brillant, était fort estimée des Latins et des Orientaux; elle conservait la vue, elle guérissait la morsure des serpents et c'était comme une profanation de la graver. Toutes les fois que Néron présidait aux'jeux du cirque, il se servait d’une de ces pierres précieuses comme d’un miroir, pour s’épargner la vue du sang qui lui faisait horreur et pour ménager scs yeux.
L’embarras augmente quand on veut donner une idée juste de la voix de Néron, de son talent et de ses succès. L’histoire se lait là-dessus ou ne fournit que des contradictions violentes au sujet de cet empereur éternellement débattu entre l’adoration cl la haine.
1. Vuir au Musée Gampana un buslc de Néron enfant, 172, une belle statue de Néron jeune, ii* 410; un autre buste du mémo, n® et derrière ce dernier, un autre marbre, n* 3 H. |>rest]ue efîaeé. 11 reproduit asseï exactement le buste en bronze qu’on voit à la tribune do l’Iurence, et la défjradalion morale de Néron s y trouve üiicrgiquement exprimée.
3. Nero princeps gladialorum piignat spectabat in smaragdo. Pline, f/û* foire liv. XXXVII, cli. xvi.
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Ta'cite nous apprend qu’une des graves accusations portées contre Th raséas par les délateurs, c’était de n’avoir pas sacrifié pour la voix divine de Néron : Dion et Suétone nous disent que cette voix était faible et sourde; mais le grand feuilletonniste de l’antiquité, Lucien de Samosate, nous renseigne un peu mieux. C’était un maître en l’art d’écrire, abondamment pourvu d’érudit'^n, de malice et d’esprit, f Musonius, quelle » voix a donc ce tyran qui se montre si passionné pour la
> musique? parmi ceux que j’ai vus aborder à Lesbos, les uns
> admiraient son talent, les autres s’en moquaient. > Voici ce que répond Musonius : • Néron n’est à cet égard ni admi- » rable ni ridicule ; la nature lui a donné une voix passable
• et ordinaire, le son en est creux et rauque parce qu’il con- » tracte le gosier, ce qui fait de son chant un bourdonnement « désagréable; cependant il a des notes qui en adoucissent le
• timbre quandâl ne lance pas sa voix avec trop d’assurance ; » mais, en somme, exceller dans les nuances de la gamme, » dans la mélopée, la roulade, l’accompagnement précis de la » cithare; savoir marchera temps, s’arrêter, se déplacer et » régler ses mouvements sur la mesure, n’est-ce pas une honte » pour un empereur* ? »
Ceci tendrait à prouver que Néron possédait ces talents divers d’un comédien accompli; Lucien se hâte d’ajouter qu’il était ridicule quand il se tenait sur la pointe des pieds, remuant la tête et retenant sa respiration pour imiter les grands artistes. N’oublions pas que c’est un Grec, et le plus moqueur des Grecs, qui juge un Romain. On sait de quels dédains, do quelle jalousie aveugle, de quelle envie ridicule, la race hellénique a poursuivi le génie latin, dans l’antiquité, dans le moyen-âge et jusque dans les temps modernes.
1. Lucjes nE Samosate, di. lxxvmi, Siron, ou le Percement du l'Iithme.
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Philoslrale, dans son roman d' Apollonius, explique ainsi le bonheur qu’eut un pliilosoplie cynique d'échapper à la mort, que ses injures contre César avaient méritée. Démétrius, dit-il, aurait sur-le-champ payé de sa vie son audace, si Néroo, ce jour-là, n’avait ressenti la joie de s’ètre surpassé lui-mème en chantant*. Ce même Philostrate, fort peu digne de confiance du reste et dont je ne reproduis les paroles qu’à défaut de tout autre document, nous raconte que son héros voyageait en Espagne lorsqu’on apprit, dans cette province, les victoires de Néron, victoires remportées en Grèce dans des concours de cithare et de tragédie.
€ Comme les sacrifices se multipliaient dans les villes, un » comédien, qui n’osait pas concourir à Rome contre Néron,
» parcourait les villes d’Occident pour y faire quelques pro-
• fits. Son talent lui avait acquis de la réputation dans les vil-
• lages qui n'étaient pas trop barbares, d’abord, parce que » les peuples chez lesquels il voyageait n’avaient jamais en- » tendu de tragédie, ensuite parce qu’il se vantait de repro-
• duire exactement les intonations de Néron. Quand il vint » chez les habitants d’ilispola, avant môme qu’il eût prononcé » une parole, ils étaient tout émus. Quand ils le virent mar- » cher à grands pas, se dresser sur ses cothurnes, ouvrir une » large bouche, et se draper dans une robe démesurément » large, ils ne purent se défendre d’une sorte d’elTroi ; mais » lorsqu’il se fit entendre et se mit à déclamer, la plupart > crurent que c’était un démon qui hurlait à leurs oreilles et » ils prirent la fuite-. •
Voilà ce qu’ont écrit sur la voix de Néron et sur son talent de comédien. Philostrate et Lucien de Samosale, qui vivaient