‹ Néron, sa vie et son époqueChapitre 87 sur 215 · GUERRE EN OCCIDENT · texte numérisé non relu

GUERRE EN OCCIDENT

Projols d’Aviius dans lesGauli**. — Sa conduite cKlieuse envers les Ansibares. — Héroïsme de leur roi, — Hépuialion de Suélonius. — On Topposc H Corbulon dans les wrdes de Rome. — Stiidonius veut frapper un grand coup. — Il attaque rite de Mona, dernier sanctuaire des Druides. — Ast»eel sauvage des barbares. — Ils sont battus. I.a Bretagne entière sc soub've. — Causes de celtn révolte. — Rage des Bretons. — Courage et activité de Siiétomus. — Les barbares viennent raliaquer au notnhre do cent mille hommes. — Héroïsme de la reine Bodicéo. — Klîc harangue ses soldats. — Les Bretons sont battus. Suélonius est implacable dans la vicioirc. — Néron est prêt à abandonner la Grande-Urciapnc. — H envoie un successeur à Suélonius. — Usure do Sénè(fue. — Cause de ces désastres. — E^quilé de Néron. — Grandeur do sa politiijue.

La gloire de Corbulon, agrandie par la perspective de ses victoires plus éclatantes dans le lointain, excitait au plus haut point rémûlation des généraux qui combattaient les barbares à l’autre extrémité de l’empire. Sur les bords du Rhin, les lieutenants de Néron, qui n’avaient pas à repousser l’invasion des Germains, occupaient leurs soldatsà des travaux dignes de la grandeur romaine. Vêtus, l'un d’eux conçut alors le projet d’unir par un canal la Saône à la Moselle, assez rapprochées à leur .source, et qui se jetant la premiéredans le Rhône et la seconde dans le Rhin, mettraient en rapport l’océan Sep-

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tentrional avec la Méditerranée. La jalousie d’Ælius Gracilis, qui gouvernail la Belgique, fit échouer ce projet.

Vers ce même temps, les Frisons étant venus s’établir sur des terres incultes et vagues, abandonnées aux soldats pour faire paître leurs chevaux et les troupeaux des légions, Avitus les menaça des armes romaines s’ils n’obtenaient de l’empereur l’autorisation de s’établir sur les terrains qu’ils avaient occupés. Les chefs de cette tribu partirent pour Rome avec l’espérance d'obtenir celte autorisation. Ce sont les ambassadeurs que nous avons déjà vus au théâtre Pompée, s’installer fièrement dans les places réservées aux sénateurs. Néron les traita avec honneur : mais il ne crut pas devoir leur accorder ce qu’ils étaient venus demander. Aussitôt qu’il en fut informé, Avitus força ces peuples à repasser le Rhin.

A peine les Frisons se furent éloignés, qu’une autre de ces nations Germaines toujours errantes au bord des fleuves et dans les bois, vint prendre possession des terres abandonnées. C’étaient les Ansibares. Leur chef, vieil allié de Rome, se flattait après cinquante ans de fidélité qu'on respecterait en loi le frère d’armes de Germanicus. Avitus se refusa obstinément à reconnaître ses droits ; mais pendant qu’il ordonnait à la nation de repasser le Rhin, il oITrit au prince de reconnaître scs services en lui cédant des terres pour sa famille et pour lui. Le, barbare regarda comme une insulte qu’on le crût capable de séparer son destin des malheurs de son peuple; il'refusa les offres d’Avilus et répondit fièrement que si la terre lui manquait pour vivre elle ne lui manquerait pas pour mourir.

Ici les vertus se déplacent et la vraie grandeur est du côté des barbares. L’héro'isme chevaleresque d’une nouvelle race s’annonce. Ces hordes nomades, injustement traitées, iront poursuivre leurs longues migrations jusqu’au fond de la Gcr-

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manie et raconter à leurs frères les injures qu’elles ont reçues. La haine de Rome va se répandre au loin. Les mômes peuples reviendront plus tard. Ils fouleront à leurs pieds comme une chose vile l’orgueilleuse cité; ils lui feront passer leurs chevaux sur le corps.

Parmi les hommes de mérite qui avaient le droit d’ambitionner la gloire de CorbuJon, il faut compter Suélonius Paulinus, lieutenant de l’empereur dans l'ilc de Hretagne. Suétonius prétendait justifier l’opinion des Romains, qui dans leur estime l’égalaient au vainqueur des Parthes. Il résolut de soumettre les Bretons et de se signaler par une de ces victoires qui changent la face des choses. Pour obtenir un pareil résultat. Il pensait qu’en brisant dans leurs mains les armes des barbares, il fallait aussi briser toute force morale dans leurs cœurs. S’il parvenait à détruire le culte des dieux protecteurs de leur indépendance, il comptait leur enlever l’espoir et la force de résister à ses légions. L’île de Mena, aujourd’hui anglaise, au nord du pays do Galles, était alors l’asile et le sanctuaire où se réfugiaient les dieux et les proscrits de ces peuples opprimés. Couverte de bois sombres, séparée de la Bretagne par un détroit, elle avait été choisie et disposée comme dernière citadelle de la religion et de la liberté.

Suétonius ayant résolu de pénétrer dans l’ile, fit passer à gué sa cavalerie, et son infanterie sur des bateaux plats.

Les Bretons l’attendaient suf la rive opposée pour en disputer le passage; leurs forces étaient là réunies et disposées en ordre de bataille dans un appareil formidable; les barbares, couverts de peaux de bétc et le visage peint, agitaient leurs armes étranges en pou.ssant des cris féroces ; dans leurs rangs, couraient les femmes, les cheveux épars, armées de torches, terribles comme des furies ; autour de l’armée, les druides le-

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vant au ciel leurs mains encore sanglantes et souillées de sacrifices humains, proféraient contre l’enneroi des imprécations horribles.

Cet aspect épouvanta l’armée romaine ; elle restait immobile etcomme saisie d’effroi ;Suétonius, ranimant le courage do ses soldats, parvint à les entraîner et dispersa cette multitude qui avait épuisé ses forces en transports de fureur. On détruisit les forêts obscures où coulait le sang humain ; la terrible religion des druides fut chassée do son sanctuaire, et, sur cette terre sauvage , un château romain s’éleva pour maintenir l’empire des Césars.

Pendant que Suétonius achevait cette expédition, les plus redoutables parmi les peuples qu’il avait laissés derrière lui, profitèrent de son alisence et formèrent une ligue pour la conquête de leur indépendance. Les divers éléments de cette révolte fermentaient dans l’ombre et depuis longtemps; depuis longtemps les Bretons se plaignaient d’être doublement opprimés par le lieutenant de l’empereur et par son intendant : le premier vexant les personnes, le second pillant les biens. Le roi des Icéniens avait cru mettre sa famille et son peuple à l’abri de ces violences en instituant Néron son héritier, conjointement avec ses deux filles; mais l’avidité des vétérans installés dans la province, trompa son espoir. .V peine la mort avait fermé scs yeux, que les Romains entrèrent tumultueusement dans son palais et traitèrent son royaume en pays conquis; la reine Bodicée, sa veuve, est battue do verges, ses filles éprouvent la bruUlitô do soldat, et les plus riches de la tribu sont dépouillés de leurs biens.

Près de Coraulodunum, dans le comté d'Kssex, sur une colline aujourd’hui connue sous le nom dcSterbury-bill, s’élevait un temple dédié à Claude; les Bretons, qu’on avait forcé.s

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d'èlrc les ponlifesd'aD dieu ridicule, ëpuisaienl leurs fortunes pour^entretenir ce culte étranger. C’était le monument de leur servitude et tout l’effort de la révolte fut d'abord tourné contre lui. Les Icéniens et les Trinobantes, peuples du sudest, s’étaient unis en secret avec les Silures et tous se' levèrent à la fois contre les Romains, pendant que Siiétonius était retenu dans l’ile do Mona. Ils s’armaient par besoin de vengeance encore plus que par amour de la liberté. Les vétérans établis à Comnlodunum et qui s’étaient rcirancbés dans le temple de Claude, furent les premières victimes de leur haine; la colonie fut brûlée, le temple fut détruit; une légion, commandée par Cérialis, essaya d’arrêter les barbares ; ils le battirent et détruisirent toute son infanterie. ces nouvelles Suétonius accourut, et presque seul, traversa bravement un pays en pleine révolte. Tandis que le général romain réunissriit tout ce qui avait échappé aux Bretons pour se faire une arniise capable de tenir la campagne, les rel>elles prirent et saccagèrent Londres', déjà riche et commerçante, puis Vcrulanium, colonie romaine près de Saint-Albans; on évalue à soixante-dix mille hommes, le nombre de ceux qui périrent alors parle fer des ennemis, soit Romains, soifalliés. Il y avait dans la cruauté des Bretons, comme un pressentiment de leur défaite qui les poussait à se venger pour l’avenir autant que pour le passé.

Aussitôt que Suétonius eut réuni dix raille soldats, il ne craignit pas do livrer bataille à une armée de cent vingt mille hommes. Son habileté fut d’amener rennemi à l’attaquer, dans une position avantageuse. Il choisit pour s’y établir uno gorge étroite entourée de forêts impénétrables, qui rendaient une surprise impossible sur les flancs et sur les derrières. Certain alors de n’avoir à combattre que les adversaires rangés

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devant lui, il attendit les barbares dans cet ordre de bataille, connu depuis Marathon.

Devant les collines entre lesquelles Suétonius ùlait posté, s'étendait une immense plaine où vint se développer la multitude innombrable et confuse des Bretons. Turbulents et présomptueux après le succès, dédaignant le petit nombre de leurs adversaires, ils se préparaient moins à combattre qu'à égorger ce reste des légions. Leurs femmes étaient venues avec eux pour être témoins de ce dernier triomphe. Tandis que leurs rangs tumultueux se pressaient devant la petite armée romaine, on voyait derrière cette foule hurlante et agitée, une longue ligne de bagages et de chariots où les enfants, les femmes et les vieillards se tenaient debout comme des spectateurs.

La reine Bodicée conduisait cette multitude, elle était accompagnée de ces deux filles, outragées comme elle par les centurions. C'était une femme de haute taille, à l'aspect féroce, au regard audacieux, à la voix froide, — Dion la peint comme une reine des amazones : sa chevelure abondante et fauve descendait au-dessous des reins; elle s’était placée sur un tribunal formé de terre et de gazons taillés dans les marécages. Un grand collier d’or brillait à son cou; elle était vêtue d’une longue robe de diverses couleurs dont les plis couvraient son sein, et au-dessus était jetée sa chlamyde d'étoffe grossière retenue sur l'épaule par une agrafe.

Cette reine héroïque, tenant en main une lance, harangua ses hommes avec une fierté sauvage; le souvenir des affronts subis et le désir de la vengeance outraient scs haines jusqu’à la férocité. Elle raconta les malheurs et l'opprobre de la domination romaine : ■ Que les lâches se résignent à supporter cette honte; elle ne la subira pas. N'est-alle pas assurée do

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la victoire quand elle va combattre devant ces vieilles forôts et au bord de ces fleuves? Elle les regarde comme ses alliés, tandis que cette terre natale des Bretons est hostile aux Bomains, qui l'ont souillée de leurs crimes. •

En finissant sa harangue, elle prit dans les plis de sa robe un lièvre qu elle y tenait caché, mit en liberté cet animal que les barbares regardaient comme sacré, et le voyant courir avec la plus grande vitesse, elle et ses sujets en tirèrent un bon augure. Dion ajoute qu’elle étendit la main vers le ciel pour invoquer Astarté, la Vénus des Phéniciens; elle la nomma sa patronne, elle mit sa famille et son peuple sous sa protection.

Cette reine courageuse opposait aux brutalités de l’occupation romaine, ce souvenir des premiers navigateurs qui avaient apporté d*’Orient une civilisation plus douce. Elle ne prévoyait pas que l’avenir réservait à' son pays cet empire des mers que les Phéniciens croyaient avoir reçu de la même Astarté.

Les Bretons furent taillés en pièces et restèrent comme écrasés sous le poids de leur défaite. La reine Bodicée se tua. ■ Quant à Suétonius, il se montra féroce dans sa victoire. Les terres et les villages de bois, habitations des vaincus, furent détruits et ravagés par le fer et par le feu. La famine suivit de près la guerre, et les vainqueurs purent appeler du nom de paix cette dévastation et cette solitude. Quand Julius, le nouvel intendant de Néron, vit la désolation de ces provinces où de rares habitants erraient fugitifs comme des bêtes fauves, iiso plaignit des cruautés inutiles qui rendaient la domination romaine intolérable. Aux récits des vengeances exercées contre les Bretons, l’humanité de Néron se révolta. Il voulut retirer ses légions et revenir à la politique d’Auguste qui avait refusé d’occuper cette province; mais la fierté romaine et ta gloire de l’empire

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ne lui permirent pas découler ce bon mouvement. Néanmoins, ce peuple malheureux éprouva les elTetsde sa générosité. L’alTranchi Policléte fut envoyé sur les lieux avec des pouvoirs extraordinaires et un a|)pareil formidable, qui fit trembler les vainqueurs. Suélonius ayant perdu quelques vaisseaux, Néron profita de cet échec pour le rappeler. Pélronius, qui vint le remfilacer, eut ordre de laisser en paix les barbares et de réparer les maux de la guerre; il se conforma aux ordres de Néron et s'assura d’un long repos avec la gloire rapide de son prédécesseur.

Ce n’est pas sans étonnement et sans regret qu’on voit Sénètiue justement accusé d'étre pour beaucoup dans la révolte et dans les malheurs des Bretons. Son égoïsme et la dureté de son cœur ressortent misérablement 5 côté de la nobleconduiteet des bons sentiments du prince, son élève. S'il faut en croire Dion, Sénèque aurait prêté à ces peuples dans la détresse, quarante millions de sesterces; des intérêts usuraircs énormes augmentèrent prodigieusement la somme; si Sénèque avait attendu, sa créance devenait excessive, ridicule et inexigible. Il voulut être payé sur-le-champ. Les malheureux furent alors l'éduitsà la plus extrême misère et de celle misère sortirent la révolte et le désespoir.

La guerre des Juifs, qu’on n’a pas à raconter ici, est de l’année ü7deJ.-C.,la quatorzième du règne de Néron, Titus la termina plus tard par la prise de Jérusalem et par la ruine du Temple. .Mais il est juste de la mentionner ici, parce que Néron eut le mérite de confier la conduite de cette terrible guerre à Vespasien, quoique Vespasien fût alors en disgrâce. Néron n’a pas aimé la guerre, c’est à cjuse de cela peut être que toutes les expéditions où furent engagées les armes romaines, se terminèrent glorieusement sous son régne : grâce à l’esprit de justice

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qui lui faisait toujours choisir les homuies éminents, des victoires décicives maintinrent partout la prédominance de l’empire. En Asie, les Partlies s’élevaient comme une barrière entre le monde romain, et la civilisation de l'extrême Orient, ils furent humiliéset vaincus. En Occident, les barbares frémissaient aux froniiéres, im[)aticnts d’envahir de riches provinces, et ils furent contenus : c’était remplir à la fois deux nobles missions.

Le sang de Britannicus et d’Agrippine crie contre Néron, je le .sais, et notre compassion s’émeut facilement pour une seule victime, surtout quand un grand histoirien nous raconte ses tortures et sa pAleur. La paix du monde, au contraire, et des nations entières secourues dans leur détresse, n'ont rien qui. incline le cœur à cette pitié facile qui nait de la sensation; mais il faut reconnaître qu’un es|irit juste doit être satisfait par ce spectacle de plusieurs milliers d'hommes sauvés du désespoir et de la faim, surtout en réHéchissanl que chacun d’eux pris à part, serait assez malheureux pour faire couler nos larmes.

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