CHAPITRE IX
DÉFECTION DE SÉMÈOOE — FOATDNE DE TIGELLIN
.Uno longue paix a augmenté la corruption. — Rapacité de quelques grands personnages. — Faux te&lamcnt. — Innocents exécutés au nombre de quatre cenis. ^ Rigueurs du sénat« Néron le moière. Aveuglement des sénateurs. — Bonne administration de l'empire. — Diverses condamnations. — Fabricius Veiento. ~ Son attelage de chiens. ~ Son libelle. ~ Néron évoque l'affaire. — Sa manière de juger. Aniisliiis diffame Néron. — Loi de la république contre les auteurs do vers injurieux. — Néron a l’intention de faire acte do clémence. — Thraséas déjoue ce plan. — Anlistius exilé. — I*osilion violente de César. — Défection de Sénèque. — Néron se sent abandonné. — Cette défection fait la fortune de Tigellin. — Quel était Tigellin.
Pendant huit ans d'une paiji profonde, des victoires lointaines avaient augmenté la sécurité publique au lieu de la troubler; l’amour du luxe et de l’or, la soif des plaisirs et tous les rêves de l’ambition se développaient fatalement dans cette prospérité inou'ie. Ceux que les hasards de la fortune ou de la naissance avaient placés dans les hautes positions, poursuivaient avec une âi)relé rare les richesses et les emplois; et le grand nombre, pcrverli par leur exemple, se laissait entraîner aux acles les plus honteux. La délation, la prostitution et le vol étaient pour le menu peuple les moyens les plus usités de gagner un salaire.
vu; i)i; nïcuon
l*armi lis pnsonnagcs lis plus t‘miiiL“nls de la république siégeant au sénat et reniplissanl les premières magistratures, sept hommes se rencontrèrent assez pauvres de conscience, assez perdus d’honneur, pour apposer comme témoins leur sceau sur un faux testament. Valèrius Fabianus, qui s’était institué lui-méme héritier du vieux Balbus, devait partager avec ses complices d'immenses richesses extorquées par la fraude, mais leur crime fut découvert. Ils furent déclarés faussaires, chassés du sénat et privés de leurs emplois. De ce nombre était Antonius Primus de Toulouse, un grand homme de guerre, et Marcellus, qui traînait dans son infamie une longue suite d’aïeux. Aérou, dont la générosité se fait voir dans tout le cours de sa vie, intercéda vivement pour ce dernier, sans pouvoir lui épargner la honte; il ne le sauva que du châtiment.
A peu près vers ce même temps, Pédanius Secundus, préfet de Rome,' fut victime d’un assassinat. On le trouva dans sa maison étendu mort et baigné dans son sang. Rien ne .peut donner une idée plus exacte de la civilisation romaine, que cet événement extraordinaire où la répression du crime lut plus horrible et plus criminelle que le crime même. Le meurtrier était uu esclave du préfet à qui son maître refusait de donner la liberté qu’il lui avait promise pour une certaine somme d’argent; à ce motif on ajoute une cause plus grave; il y avait entre le maître et l’esclave une jalousie honteuse et secrète au sujet d’un autre esclave, et comme le patron devait l’emporter, son rival le poignarda. Or, il existaitune loi cruelle, en vigueur déjà sous la république et qui venait d’étre promulguée de nouveau par un sènatus-consulte; elle déclarait coupables et dignes de mort tous les esclaves présents dans la
maison au moment où le maître était tué. S’il y en avait d’é-
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Irangers au crime, on ne les admellail pas à prouver leur innocence : ils devaient tous mourir.
L’aiïaire fut portée devant le sénat. Quelques voix s’élevèrent en faveur des innocents. Parmi les quatre cents accusés il y avait des femmes, dés enfants, des esclaves dévoués au maître; la pitié parlait haut pour eux et l'équité murmurait contre la loi. Pendant que ces malheureux étaient jugés par le sénat, le peuple s’émut pour eux jusqu’à la sédition.
L’orateur (Jassius, partisan des mesures sévéres, réclama l’exécution de la loi dans un discours dont Tacite nous a conservé la substance. Il établit que le premier devoir des esclaves était de veiller sur leur maître; que le meurtrier n’avait pas formé son projet sans laisser écliajipcr quelque mot ou quelque geste menaçant; qu’il n’avait pu l’exécuter sans donner l’éveil à la famille. • .Nos ancêtres, dit-il, redoutaient déjà » leurs esclaves dans le temps où ceux-ci, nés sous le même J. toit, étaient élevés dans TalTection du maître; mais depuis » que nous avons dans nos foyers toutes les nations eiisem- » hle, sans mœurs et sans religion, ce vil ramas de barbares ne » peut être contenu que par la crainte. >
Cassius était dans la vérité sociale et politique du moment : le parti de la rigueur l’emporta. .Mais ceux([ui avaient entendu la voix de la pitié, impuissants et dominés dans le sénat, étaient ardents et nombreux au dehors, La multitude indignée s’armait de pierres et de torches; elle voulait sauver les condamnés. Néron qui dans cette alTaire penchait pour l’indulgence, dut maintenir l’arrêt du sénat et prendre des mesures pour en assurer l’exécution. Ces quatre cents malheureux, presque tous innocents, furent conduits au supplice et moururent avec le coupable.
Cette répression terrible ne suffisait [)as à la rigidité de
vil- Di; .\[>K()N * ï‘.)l
iiucl(|ucs sônalcurs : ils voiilaicnl qn’un exilât les alTranchis tlo l'éJijnius. Néron s'y opposa. Quelque temps après, les consuls propotèrcnl la loi Pélronia qui améliorait le sort des esclaves en restreignant considérablement le pouvoir des maîtres.
Cette loi Pétronia, si favorable aux esclaves, est la dernière
qu’on ait portée selon la formule ancienne, par l’autorité des consuls et par les suffrages du peuple. Il faut reconnaître que Néron, en faisant sanctionner par la liberté romaine une loi que .son humanité lui inspirait, a justifié le peuple d’étre resté (idèle à sa mémoire.
.Nous entendrons bientôt ces mêmes sénateurs, qui, pour la sûreté personnelle d’un maître, livraient au bourreau quatre cents innocents, pousser des cris d’horreur quand Néron fera tomber une de leurs tètes pour défendre son pouvoir et pour a.ssurer le repos do l’empire. Tacite et les stoïciens du sénat n’ont jamais voulu comiirendre qu’en donnant à César une autorité d’empereur égale à leur pouvoir de pères de famille, on l'autorisait par cela mémo à se montrer implacable , dans la cité comme chacun d'eux l’était dans sa maison. Dans ce rapprochement d’ailleurs, en fait comme en théorie, tout l'avantage est du côté du (irincc. 11 a de plus grands dangers à courir et à remplir do plus grands devoirs que les patriciens; jamais il ne réprima les attentats commis contre sa personne aussi cruellement que ceux-ci punissent les fautes les plus légères.
Cependant l'administration *des Provinces était toujours surveillée avec le même soin et les abus du pouvoir réprimés avec la même justice. Le proconsul de Hithynie, Priscus, fut accuse et convaincu de concussion; une prompte condamnation vengea la province. On envoya dans la Gaule trois hommes importants pour faire le dénombrement des personnes et pour établir le
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cens. Néron lit construire à Rome de nouveaux gymnases pour les exercices du corps; en les dédiant, il distribua gracieusement aux sénateurs et aux chevaliers l’huile dont ils faisaient usage dans ces sortes d’exercices. Il eut à condamner un certain Fabricius Veienjo, accusé d’avoir publié, sous formede codicille, un libelle dans lequel il diffamait quelques sénateurs et tous les collèges des prêtres. Ce môme Veiento s’était avisé pendant sa préture d’introduire dans les jeux du cirque une > innovation singulière pour humilier l’orgueil des cochers qui composaient les quatre factions. Le grand jour venu il fit courir plusieurs attelages de chiens qu’il avait dressés à traîner des chariots. La foule en rit beaucoup, mais les cochers ne goûtèrent pas le divertissement. Ils se trouvèrent offensés et deux factions refusèrent de courir : il fallut que Néron intervint et promit aux cochers de payer lui-méme les prix qu'ils pensaient leur être dus. Alors seulement les courses commencèrent.
Parmi les accusations que Geminus articulait contre Veiento, il lui reprochait d’avoir abusé de son crédit auprès du prince pour vendre des audiences et se faire payer les faveurs obtenues par sa protection. Néron dut évoquer l’affaire. Fabri- ^ cius Veiento fut reconnu coupable. Le prince l’exila de l’Italie et son libelle fut brûlé. A ce propos, voici d’après Suétone • comment Néron rendait la justice. Il n’avait rien en lui des façons plaisantes et de la bonhomie de Claude siégeant dans son tribunal. Au lieu de prononcer son arrêt aussitôt qu’une cause était entendue, Néron attendait jusqu’au lendemain. Il ne voulait juger qu’après mûre réflexion. A ses audiences les longues plaidoiries étaient supprimées.
Il interrogeait les parties et les faisait s’expliquer sur le point en litige; quand il se retirait pour en délibérer, il n’opinait ni
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en commun avec les juges, ni en public. 11 lisait à l'écart les opinions écrites par chaque magistrat et il prononçait la sentence qui lui semblait la plus juste comme étant l’expression de la majorité. Ces soins, ces retards et cette application annoncent un àmour sincère de la justice. Quand un juge est prévenu il n’a pas besoin de chercher. La passion sait toujours ce qu’elle veut; mais l’équité se recueille, hésite et ne prononce qu’après mûr examen ‘. On est parfois surpris, il faut le dire, de ce qu’on découvre de droiture dans l’intelligence et dans le cœur de ce Néron exécré.
Mais voici un fait où sa modération est aussi manifeste que la mauvaise volonté de ses ennemis. Nous ne changerons rien à l’exposé que nous a laissé Tacite. Le préteur Antistius, qui s’était fait remarquer par sa turbulence dans l'exercice du tribunat, ne craignit pas de composer une satire contre Néron; il o.sa la réciter dans un grand repas chez Ostorius Scapula, son ami. Capito, gendre de Tigellin, en fut instruit, et l’accusa devant le sénat. On invoqua contre Antistius la loi de lôsemajesté, quoique Néron eût longtemps négligé cette arme terrible.
Le crime fut prouvé par les débats et le consul .Marulus opina le premier. Il déclara que le coupable, dégradé de la prélure, devait être puni suivant l’ancien usage et qu'il fallait lui appliquer la loi *. D’après un texte formel des douze tables, Antistius devait être étranglé dans la prison. Tels étaient les Romains de la grande époque; l’honneur était pour eux le plus précieux desbiens, et touchera la réputation d’un homme leur |)araissait aussi criminel que d’attenter à sa vie.
t. SiÉTONE. yéron, chap. xv.
2. Si qiiis occentassit malum carmen, aire condiditsit quod intamiam aiil, flapitinm ve alteri, capital ecto. (Loi dtt Douze TabUi.)
VIE DE NÉIION
Le public élait persuade* que dans TalTaire d’Antistius on avait moins cherché à perdre le coupable qu'à ménager au prince la gloire de lui pardonner. C'est l’opinion de Tacite, et quand on réfléchit au pouvoir excessif des Césars qui leur donnait toute facilité pour se venger secrètement, on voit bien que Néron ne faisait tant de bruit autour de cette affaire que dans l’intention de produire sa clémence avec plus d’éclat. Dion afiirme que les Romains avaient donné à l’empereur Auguste le droit d’intervenir dans tous les tribunaux par le suffrage de Minerve; c’est-à-dire de gracier les coupables. Plus tard, à la sollicitation de Tibère, le sénat ordonna que lessénatus-consultes ne s’exécuteraient que dix jours après avoir été prononcés; on voulait donner au prince le temps d’exercèr sa puissance tribunitienne en faveur des condamnés. C’était en vertu de ce pouvoir que Néron eut fait grâce au préteur Antistius si le sénat l’avait traité selon la rigueur des anciennes lois. Mais ce plan de conduite tracé par Néron à ses familiers fut contrarié par Thraséas* Il crut devoir enlever au prince la ‘gloire et le plaisir de la clémence. Grâce à l’éloge respectueux qu’il fit de Néron, éloge considérable dans la bouche d'un homme qui n’était pas un flatteur, Thraséas rangea le sénat à son avis. On se contenta de reléguer Antistius dans une île après avoir confisqué ses biens, .\vant de rédiger le décret du sénat, les consuls firent connaître ce vote au prince. Il fut doublement blessé et qu'on n’eùl pas vengé la dignité de l’empereur et qu’on eût contrarié sa cléinence. 11 répondit cependant que malgré le sanglant outrage qu’il avait reçu d’Antistius, il ne s’opposait pas à l'indulgence puisqu’il avait résolu de l’épargner. Le sénat pouvait même l’absoudre .sans__ réserve s’il le trouvait à propos.
Malgré cette réponse où Néron laissait voir son dépit, le
sônal, encouragé par Tliraséas, osa maintenir son jugcmcnl, et malgré ce déni de justice, dont il se tenait ofTensé, Néron persista dans sa modération. Nous ne voyons pas qu’il se soit autrement vengé d’Antistius. Dans une occasion toute semblable, Caligula, blessé par les allusionsinjurieuses qu’on avait glissées contre lui dans une atellane, ordonna de saisir l’auteur et le fit brûler vivant en présence du peuple, qui accepta cette atrocité comme un surcroît de spectacle *.
Huit ans de régne ont révélé à Néron combien sa position est périlleuse. I.es inexorables fatalités de l’empire le retiennent captif et tout-puissant, ayant tout à craindre parce qu’il peut tout oser. En face de lui. dans une fière attitude, sont les stoïciens qui entourent Thraséas leur chef; Tliraséas qui n'hésite pas à rendre justice à Néron dans ses discours au sénat, mais qui dans son intérieur, s’il faut en croire JuVénal, célèbre la naissance de Cassius et de Drutus -.
A côté de .Néron est Sénèque, important par ses richesses, par ses talents, par son crédit; redoutable par son égoi.sme et par son ambition. .\près avoir été le complice de Néron, il penche vers Tliraséas dont il professe les doctrines. Il in.spireà Lucain, son neveu, le poème où Caton est glorifié aux dépens de César, quand il sait que ce nom de César fait la gloire et le pouvoir de son maître; après avoir reçu du prince tout ce que l’empire peut donner à ceux qui le servent, il veut aller dans le camp opposé se parer d'honneur stoïque et se dégager de
1. Atcllanu; pwlam, ob ambigui joci versiculum, media ampbilhealri arena igni cremavil. SiéTiiNE, Vie de Ciliguln, chap. xxvii.