CHAPITRE II
LA MESURE DE l'aTTEMIOX ET LE GRAPHIQUE DES TEMPS DE RÉACTION
I. Mesure de l'allention par le travail menlal, par l'esanjcn du champ visuel. — ..'. Mesure de l'allenlion par le calcul des leinps de réaction. — 3. Méthodes. — 4. Conrormité de ces graphiques avec les autres mesures de ralleiilion. — ô. Courbes paradoxales. — (j. La réaction automatique.
L'attention joue un rôle considérable dans la formation de la pensée, d'autre part son altération au cours des maladies nerveuses et mentales tient sous sa dépendance une foule d'autres symptômes et semble surtout étroitement liée avec le développement des idées fixes. Aussi serait-il très important et pour le pédagogue et pour le psychiatre de pouvoir dans chaque cas particulier déterminer exactement la force ou la faiblesse de l'attention.
J'ai fait sur ce point un assez grand nombre de recherches praticfues, car je me suis fréquemment trouvé en présence de ce problètiie : la mesure de l'attention chez un sujet donné. Ces recherches ne m'ont pas jusqu'à présent inspiré une grande confiance dans la plupart des procédés qui ont été préconisés et je dirai volontiers avec beaucoup d'auteurs que (( la recherche des meilleures méthodes pour mesurer lattention est encore à l'ordre du jour^ ». Cela tient probai)lement à la complexité des fonctions supérieures que nous réunissons vaguement sous ce nom d at-
1. Une partie de ce travail a fait, l'ohjet duiie commiinicalioii an Congrès de psychologie ilc Munich, août IX'.XJ et a a été publiée qu'en résumé dans le compte rendu du congres.
2. A. Binet et V. Henri. Psychologie indi\idnellc. Annt't^ [isycluUo^ifiiiC. 1896, Vïl .
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teiitioii, ot jo ne suis pas dispose :i croire (juc Ton découvre rapidement nue luélhode uni([ue et inathémali([ue pour résoudre un problème cpii tel cju'il est posé est beaucoup trop complexe.
Aussi n'ai-je aucunement l'intention d'étudier ici d'une manière «'•énérale la théorie de l'attention, ni ses perturbations, ni même sa mesure. Mais au cours de ces recherches, j'ai pu constater un c(Mtaiii iiomhie de laits intéressants (pii en eux-mêmes ont toujours leui- valeur, (jui peuvent mettre en garde contre les inconvénients de certaines méthodes et nous aitier ii analyser les fonctions lie rallention. .le voudiais surtout signaler ici ceux que l'on constate en étudiant les relations ([ui sendjient exister entre les altérations de l'attention et les modifications des temps de réaction.
i. — Mesure de l'attention par le travail mental, par l'examen du champ visuel.
Avant d'expérimenter cette méthode ingénieuse et séduisante qui consiste à mesurer la puissance d'attention d'un sujet par la rapidité de ses temps de réaction simple, je me suis longtemps et souvent servi de procédés plus élémentaires et en apparence beaucoup moins rigoureux qui m'ont perinis cepiMidant d'obtenir des renseignements assez précis.
Dans certains a-.s l'examen de l'attention semble relativement facile, c'est ([uand il s'agit de malades chez ([ui cette faculté est excessivemcmt affaiblie. Il est alors aisé de constater cet affaiblissement en examinant les troubles de la sensation consciente qui souvent, je ne dis pas toujours, dépendent d'une modification de l'attc-ntion, en examinant surtout la facilité plus ou moins grande avec Ia(|iii'ile le sujet |)eut par un effort tl'attcntlon retrouver la sensibilité conscienle d une région de son cor|)s, (luaiid on l'v encourage, (^uand le sujet ne présente [)as d'anesthésies ou quand ses anesthésies sont profondes, tenaces et paraissent être au moins pour le moment prf'-sent indépendantes d'une altération de ralteiilion, on arrive au même ré-sullat en ('ludiant les tr(»ubles de la perception, troubles surtout manifestes quand il s'agit de la perception des objets nouveaux ([ui n'ont pas encore été perçus de la même manière. Certains sujets, comme Marcelle que je viens d'étudier dans le chapitre précédent, ne peuvent plus reconnaître les objets même les plus simples, ou bien ils ne les reconnaissent
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qu'à demi avec des hésitations, des doutes et des étonnenients. On peut facilement mettre ce trouble en évidence en demandant au sujet délire un petit article d'une demi-page qu'on lui présente ; si l'on prend soin d'interroger le sujet après la lecture on constate qu'il a pu lire tout haut, qu'il peut même dans certains cas réciter une partie des mots, mais qu'il n'a pas compris. Il est incapable de résumer l'article, de lui donner un titre, de dire de quoi il est question.
.l'ai observé depuis cette première observation bien d'autres cas où ce phénomène était aussi net. Maria, femme de 30 ans, atteinte de dipsomanie de forme hvstéri([ue', Elg. jeune femme de 25 ans (délire du doute), Ga. femme de 30 ans (délire du contact). Fa. femme de 37 ans (obsessions verbales, idées fixes de jalousie), Rou. jeune homme de 29 ans (fugues hystériques), sont tout h fait comparables h jNIarcelle et ne comprennent pas à la lecture un article de journal, même le plus simple. D'autres malades sont un peu moins atteints et ne manifestent leur insuffisance d'attention que si on leur demande des exercices un peu plus compliqués. Bon., jeune fille de 19 ans (anorexie et vomissements hystériques), s'est aperçue du trouble de son esprit en suivant des cours scientifiques ; elle ne peut plus suivre un raisonnement même simple, quoique elle comprenne bien la conversation banale ; Duv., femme de 38 ans, qui présente depuis deux ans un délire mélancolique à la suite d'une émotion violente, Renée, jeune fille de 21 ans (attaques de chorée rhvtmique hystérique, tics, imitation du cri des animaux, etc.), ne présentent le trouble de l'attention d'une manière très nette que si on leur propose de petites opérations arithmétiques ; même chez l'une quelques réflexions mathématiques sufiSsent pour déterminer une attaque. Au contraire, chez d'autres qui sont plus gravement atteintes, l'aprosexie se manifeste spontanément, trouble leur perception des objets surtout s'ils sont nouveaux, et même les empêche de comprendre les paroles qu'on leur adresse. Marcelle, Berthe, jeune fille hystérique de 19 ans, M. surtout (contractures du tronc et vomissements hystériques incoercibles), restent dans certains moments au milieu de la salle ou dans la cour très embarrassées, car malgré leurs efforts elles ne peuN^ent rien comprendre de ce qui se passe autour d'elles.
1. Voir le chapitre v fie ret ouvrage. « fios idées fixes de forme hvstériquc », oljservatioii \ .
:.. i.ATiiM ION r.r i.k ckmmikm i: of.s tf.mi's de isrAcnoN
des nroccdcs p;ir;iil roui t'-vitlcinmcnt piu-rils aux parlisans Icivcnts (le l:i psvclioiiK-l rie, j'oserai ('('pendant les (lér<Mulro un jXMi. Ils iiullcnl hicn en (^'vidcncc ce (jui à mon avis est essentiel dans raticnllon, la puissance de svnfhèse mentale, la |)uissance du snjel pour lonner une peiceplion nouvelle, un ju<^emenl, pour londer un souvenir, une liahilude. (>es proC(''d('S sont plus (ju'on ne le croit susee|)ril>les de nr;iduations pré'cises. Le sujet comprendil la parole entendue dans la conversalion vulgaire ? Heconnaîl-il un oitjet usiud ? lîeeonnaîl-il un objet peu usuel ? Comprend-il ;i l'aiidilion, à la lecture à voix basse, ii la lecture à voix haute un petit paragraphe simple, une petite anecdote? Peut-il résumer dans un litre simple et juste les quelques lignes qu'il vient de lire? Combien de temps lui faut-il pour se fixer sur un petit travail de ce genre ? l'eul-d la ne une opc-ration arithnK'l i([ue .' Laquelle peutil bien faire? l'endant combien de temps peut-il c<»ntinuer des travaux de ce genre ? i*eut-il résoudre comme autrelois un petit problème d arithméti(pie, (ui même d'alg('bre ? Comment ('coiite-lil et comme ut comprend-il un petit raisonnement sinq)lescieulifi([ue ou même moral (ju'on lui expose ? Fait-il des objections justes ? Garde-l-il le souvenir de c(> <ju'il a compris, etc. ? On peut avec ces pi'océdés un peu anticpies, j'en conviens, obtenir [)lus de précision (ju'on ne le croit et je m'en suis heureusement servi pour constater des modifications délicates de l'attention, chez divers sujets et dans dilVérenles eirconslances, par exemple avant, pendant ou après un somnambidisme provcxpu-, dans un cas avant et apr('s une douche. Les résultats sont beau('oup plus nets qu'on ne le croirait et nous exposent peu à l'erreur.
On pourrait compli(|uer ces observations en demandant au sujet de faire plusieurs opérations ;i la fois. M. Santé de San(!tis a tiié un bon |)arti de cette UK'thode dans son analyse de l'état intellectuel du jeûneur Succi avant et après le jeûne'. Je trouve très net et très intéiessant ce (ait que dans les conditions données et assez ecHuplexes le sujet ail bien pu faire une addition et une multiplication au début et (ju'il n'ait pas pu les faire à la fin dans les mêmes conditions. Cela est ii mon avis aussi et plus démonstratif que le graphique qui accompagne l'expérience. Si je n'ai pas eu
1. Sanle (In Sanclis, Lo sfiulio spcrimoiilale cicil' atlcnzionc. Utilli'Uiiiii (Iclln Suciela luncibiuna de^li ospadiili di Roiiui . aiiiio \\\ . 1875.
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souvent recours ii cette méthode des opérations simultanées, c'est que chez beaucoup de mes sujets ces opérations simultanées s'exécutent fort bien, à hi condition que l'une devienne tout à fait suFjconsciente, ce qui à mon avis complique la question. Ensuite, tout en comprenant l'intérêt des recherches de M. S. de Sanctis sur la distribution de l'attention, je crois que l'essentiel dans l'attention ce n'est ni de se fixer sur un objet unique ni de se diviser trop facilement sur des objets multiples, mais de partir d'objets multiples pour les ramener îi l'unité, de savoir synthétiser. Qu'on ne s'v trompe pas, l'analyse d'un objet en apparence simple exige dans l'esprit un travail de synthèse. Le grand mérite des recherches de M. S. de Sanctis, c'est de reconnaître la variété des fonctions de lattention et de chercher à varier les expériences pour mesurer ou même pour constater chacune d'elles séparément. Les méthodes précédentes d'observation du travail mental dans des conditions ad()[)tées ii chaque cas ont assez de souplesse pour se prêter ii ces diverses recherches.
Je ne me dissimule pas cependant (jue ces méthodes ont bien des défauts. LUes donnent des résultats vagues (ju il est dillicile de traduire en chillres sinon par des notations artificielles analogues aux notes des devoirs de lycéens que j'ai employées quelquefois. Elles demandent de la part de l'expérimentateur une grande patience, et beaucoup de temps, car elles exigent des observations longues et répétées. J'ai donc souvent cherché s'il ne serait pas possible de les remplacer par une mesure équivalente, mais plus simple et plus précise.
A plusieurs reprises j'ai étudié comme caractéristiques de l'attenlion (juelques phénomènes présentés par la vision des malades. Je signale ici rapidement un petit phénomène qui me semble curieux et (jue je compte reprendre plus tard avec plus de détails dans une autre élude. Les malades qui ont peu d'attention et qui lont dillicilcment les svnlhèses mentales présentent très souvent un trouble de la vision binocidaire, de cette vision qui exige évidemment une synthèse des images fournies parles deux yeux. On met le fait en évidence au moyen des images stéréoscopiques et on est surpris de constater que bien des hystériques et des psychasthéniques qui ne présentent aucun stral)isme ne savent plus regarder dans un stéréoscope et n'éprouvent plus l'illusion du relief.
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Le fait peut être bien mis en évidence, si on se sert du procédé si curieux et si amusant décrit sous le nom à' Ancii^lyplies par M. Ducos de Hauron. On sait que les anaglyphes' consistent en deux photographies sléréoscopiques superposées dont Tune est de couleur bleue, l'autre de couleur rouge. Si on applique sur l'un des yeux un verre rouge et sur l'autre un verre bleu, chacun des yeux ne peut voir ([ue l'une des deux photographies, l'autre étant annihilée par la couleur du verre. La synthèse de ces deux imaacs lé<rèrement difi'érentes donne une curieuse illusion du relief. J'ai observé que plusieurs malades, des psychasthéniques obsédés ou des hystériques, n'obtenaient pas cette illusion. Quoique ayant les deux yeux ouverts, ils voyaient uniquement avec un (eil, tantôt avec l'un, tantôt avec l'autre, ce qu'ils manifestaient en disant que le papier était tout rouge ou tout bleu, mais que le dessin n'avait aucun relief particulier. Quelques-uns d'entre eux retrouvaient la vision du relief après un somnambulisme quand leur pouvoir de synthèse était plus fort. C'est pourquoi je suis disposé à croire que l'on pourrait tirer de l'étude de la vision binoculaire, quelques renseignements intéressants sur l'attention et la synthèse mentale.
Quel que soit l'intérêt de cette petite expérience, c'est à l'examen d'un autre caractère de la vision, à l'étude du champ visuel que j'ai eu plus souvent recours pour déterminer les altérations de l'attention. J'ai déjà montré à plusieurs reprises au congrès de psychologie de Paris en 1889, et dans quelques travaux plus récents' qu'il y avait un rapport étroit entre la puissance de l'attention et l'étendue du champ visuel. Le simple rétrécissement du champ visuel chez l'hystérique est déjà, à mon avis, comme toutes sesanesthésies d'ailleurs, une marque de la faiblesse de son attention. Los stigmates indiquent un épuisement de l'activité cérébrale qui ne peut continuer à s'exercer simultanément de la même manière sur tous les points de l'écorce et qui n'attend qu une occasion pour se localiser plus particulièrement sur un point ou sur un autre. Le rétrécissement est d'ordinaire concentrique parce que le malade dont le cerveau est fatigué, engourdi, ne
1. E. Dcinolc, Les aiiagivplies, d'après les travaux de M. Louis Ducos de Ilauron. lirvue scientifique. 1894, H, 19.