L'influence somnambulique et la passion somnambiilique
Pour préciser l'analyse de ces faits, il me semble nécessaire de distinguer plusieurs états dans lesquels entre successivement le sujet que l'on vient de réveiller, de diviser en plusieurs parties la période plus ou moins longue qui s'étend entre le réveil et le début d'un nouveau somnambulisme. Il s'aoit bien entendu de séances de somnambulisme dirigées correctement, pendant lesquelles on a réellement rendu service au sujet en restaurant son attention et ses fonctions intellectuelles par des pratiques festhésiogéniques, en le débarrassant de ses émotions persistantes, en un mot en le guérisant. L'état d'esprit est loin de rester le même pendant toute la période qui sépare deux somnambulismes de ce genre et, sans tenir compte de petites variations accidentelles, il y a trois états
.'.•>6 IM'I.LKNCF, SOMNAMIil I,inUK
psvch()l()o"i<|iu's dont deux paiiiculicremcnt importants qui se succèdent régulièrement dans cette période.
Immédiatement après le réveil, on note souvent un état partilulier de trouble, une période de fatisiue qui est surtout marquée chez les personnes dont on a combattu les idées fixes, dont on a modifié les paralysies, les amnésies, les anesthésics pendant le somnambulisme. Cet état n'est pas sans intérêt au point de vue médical, car, s'il est d'ordinaire assez court, il peut quelquefois, malgré toutes les précautions, se prolonger un ou même deux jours; mais il n'a pas grand intérêt pour notre étude actuelle Après cet état de transition commence la deuxième période beaucoup plus importante que je propose d'appeler Période d'injUience somnamhiili<lite: ce nom pourra, je crois, se justifier par l'analyse de cet état.
Cette période, d'une durée très variable, de quelques heures à plusieurs semaines et même plusieurs mois, est surtout caractérisée par un état apparent de santé et de bien-être. C'est à ce moment que le sujet, si malade qu'il fût auparavant, semble se rapprocher le plus de l'état normal. Marguerite ', une malade hystérique qui a régulièrement une ou deux attaques par jour, va rester huit jours et même quinze jours sans attaques après un somnambulisme provoqué; Lz..., qui avait tous les jours un somnambulisme spontané, ne s'endort plus pendant huit jours ; Ou..., qui a constamment le bras contracture en flexion, va pendant deux jours en garder le libre mouvement ; M..., qui vomissait tout ce qu'elle mangeait, va pouvoir s'alimenter, car pendant trois semaines elle ne vomira pas ; Vcl... n'a plus son tic qui lui secoue le nez; F... tient sa tête droite et n'a plus le spasme qui la jetait de côté; L..., qui était muet, peut parler à haute voix; Wk..., atteinte d'incontinence nocturne continuelle, n'urine plus dans son lit pendant dix nuits; Ky..., qui ne pouvait faire un pas, car ses jand)es se dérobaient sous elle, marche maintenant d'une façon régulière, etc., etc. Ce sont surtout les idées fixes ([ui semblent avoir disparu comme par enchantement : .Justine ne rêve plus au choléra, Du... a renoncé à tuer son mari, ilou... ne pense plus
1. .le conserve les dcsignalioiis rjiii ont servi à cnrncIcTiser les divers sujets dans mes éludes prccédeiiles, en |)arliculii'r dans mon travail sur <( létal nicnlal des hvslérif[nes ».
LA PASSION SOMNAMBLLIQLE 427
coastainnient à se sauver, pour s'engager comme mousse, ce qui déterminait ses fugues perpétuelles.
En même temps que la disparition de ces phénomènes pathologiques, on observe dans cette période un développement remarquable dos fonctions intellectuelles ; j'ai toujours insisté sur ce fait dont j'ai déjà rapporté bien des exemples : c'est qu'un grand nombre d(> malades hvstériques, au réveil d'un somnambulisme bien conduit (je suppose toujours que l'on attend la fin de la période intermédiaire de fatigue), n'ont plus d'anesthésies et présentent un notable élargissement du champ visuel. La mémoire se développe également ; il est vrai que les sujets conservent l'amnésie du somnambulisme lui-même, mais ils retrouvent les souvenirs de la veille qu'ils oubliaient autrefois à peu près complètement. M""^ D..., atteinte d'une amnésie continue si remarcjuable, oubliait constamment tous les faits au bout de quelques instants. Après le somnambulisme, pendant la période qui nous occupe, elle conserve le souvenir d'une journée entière. L'attention surtout se modifie d'une façon remarquable : les malades peuvent travailler, comprendre ce qu'ils lisent, écrire une lettre, faire des comptes, toutes choses dont ils étaient auparavant l)ien incapables. Quoique tous ces progrès soient surtout appréciables pour un observateur extérieur, les malades s'en rendent compte, ils se sentent plus inlelligents et plus maîtres d'eux-mêmes, ils retrouvent leur état cœnesthésique antérieur: « Enfin, disent-ils, je me retrouve moi-même, je me reconnais tel que j'étais « ; ils ont plus de force et de courage et de toute manière se sentent plus heureux. On peut dire en abrégé, ce n'est bien entendu qu'un résumé et une traduction des faits dans un autre langage, ([ue les fonctions cérébrales se sont réveillées de leur engourdissement.
Durant cette période de bonheur relatif le malade n'éprouve ffuèrc le besoin de revoir son médecin et ne sonore aucunement à se faire hypnotiser de nouveau. Il pense beaucoup ;i son magnétiseur, comme on le verra, mais cette pensée est loin de le troubler et révedlées de déterminer un désir passionné.
Au bout d'un certain temps les choses se modifient profondément et l'on voit commencer la troisième période, que je propose d'appeler période de la passion souinanibiilique. On voit d'abord, soit lentement, soit tout d'un coup, à la suite de quelque petite émotion, recommencer la plupart des accidents hystéri(jues qui
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avaient disparu, les attaques, les tics, les contractures, etc. : les idées fixes sont de nouveau développées. Mais un fait surtout est bien numifeste chez un grand nombre des sujets : c'est le trouble intcUecluel. Les stigmates hystériques sont de nouveau faciles à constater: les anesliiésies do la peau, des organes des sens, des muqueuses S(> sont ropvothiitcs, les amnésies s'étendent de nouveau sur des périodes de temps plus ou moins longues et il existe chez beaucoup de ces personnes une obnubilation de Tesprit toute particulière. M..., qui a été calme pendant huit jours, devient irritable et colère, elle ne comprend plus ce qu'on lui dit et se demande sans cesse si on l'a insultée ou menacée; Marguerite a « la tète toute vide, sans pensées, il fait nuit dans sa cervelle... », elle est incapable de rien faire et même de parler, car elle pense à tout h la fois et à rien de déterminé, « il y a de nouveau un voile devant ses yeux qui l'empêche de voir les choses ». C'est surtout un ennui profond et incompréhensible qui les accable, dont ces personnes sont incapables de sortir et qui leur cause un véritable désespoir. On peut dire encore dans l'autre langage que les fonctions cérébrales se sont de nouveau engourdies, quoique nous ne sachions guère encore en (juoi consiste cet engourdissement et que nous ne puissions guère le caractériser autrement que par ses manifestations pvchologi([ues.
Mais à ce moment les malades savent parfaitement ce qui leur est nécessaire pour sortir de cette pénible situation. Ils se souviennent du bien-être que leur a causé le somnambulisme précédent et ils n'ont plus qu'une seule pensée, c'est d'être endormis de nouveau. Quelques malades voudraient être hypnotisés le plus tôt possible par n'importe qui, mais le plus souvent il n'en est pas ainsi, c'est leur hvpnotiseur, celui qui les a déjà endormis fréquemment, qu ils ré'clament avec une impatience croissante, (^'est avec peine c[u'ils attendent le moment du somnambulisme : Leq., depuis huit jours, est complètement insensible, elle n"a plus sa tête à elle, elle a des hallucinations de scènes anciennes qui se reproduisent, des mouvements incoordonnés, des aboiements, des contractures, elle ne parvient plus à dormir la nuit; elle pense tout le temps à son rendez-vous à la Salpêtrière et a peur de le manquer. Une autre, Berthe, ne peut tenir en place, a besoin de parler, d'entendre les autres lui parler, quoiqu'elle n'écoute pas et ne comprenne pas; elle devance l'heure, arrive à peine habillée. Wk... ne peut attendre le jour fixe'" et imagine toujours des prétextes nou-
veaux pour devancer le rendez-vous. Tous, eu un mot, ont un besoin singulier de revoir celui qui les a endormis et de parler avec lui; et je ne puis mieux décrire ce besoin qu'en le comparant à une passion dont les symptômes sont bien connus, la morphinomanie. L'hystérique qui attend le somnambulisme ressemble par bien des points au morphinomane qui attend sa piqûre, quoique peut-être son angoisse ait un caractère plus uioral et un peu moins physique.
Qu'arriverait-il si on ne cédait pas à leur désir, si on ne les endormait pas ? Le plus souvent les malades, après quelques jours de souffrances pendant lesquels ils maudiraient leur hypnotiseur, arriveraient assez facilement à l'oublier et à renoncer au sommeil hypnotique. Léonie, que j'étudiais autrefois au Havre, était malade une quinzaine de jours quand elle quittait la ville du Havre, et cette maladie n'était autre chose que le besoin pressant du somnambulisme. jNLiis elle oubliait peu à peu ce besoin et se rétablissait. En un mot les malades, comme je l'ai souvent observé, retourneraient à l'état dans lequel ils se trouvaient avant le premier sommeil en conservant même quelquefois une petite partie de l'amélioration obtenue. Dans d'autres cas, cependant, il n'en est pas ainsi : ces malaises peuvent grandir et déterminer, comme on le verra, une véritable maladie, Mais dans tous les cas le remède est tout indiqué et d'ordinaire dune application facile.
En effet, il suffit presque toujours de traiter ces malades de la même manière que précédemment pour faire disparaître les symptômes de ce mal, surtout quand il n'a pas pris de grands développements, ce qui est rare. Après un somnambulisme ces malades rentrent pour quelque temps dans la période heureuse de l'influence somnambulique et le cycle des phénomènes recommence.
Ce tableau rapide ne présente les faits que d'une manière un peu abstraite : ces différentes phases peuvent présenter chez les différents sujets et suivant bien des conditions de très nombreuses modifications. Je voudrais en rappeler seulement quelques-unes dont on aura à se souvenir pour interpréter certains états mentaux qui surviennent spontanément et qui me paraissent analogues à ceux-ci.
/.;iO INFI.I r.NCF SOMNAMnUIJQUR
Ces phriionu'iîos dillcrent d'abord par l'époque de leur apparition : d'ordinaire ils ne se manifestent guère après les premières séances d'hvpnotisme ; celles-ci, à supposer même (pi'elles aient un r<''sultat net, ne (Iflcrniincnt (|u un ('tal s()innamlnili([ue fort imparfait. La sugoestibilité ne se manifeste; ([ue tl'unc manière incomplète, le sujet ne se montre guère disposé ii abandonner ses idées fixes et on ne réussit ([ue peu à modifier les anesthésies et l(^s autres stigmates. Les transformations dont je viens de parler ne peuvent donc pas être encore bien nettes. D'une façon générale on les voit apparaître, au moins dans les cas que j'ai observés, au moment ou s'accusent les caractères essentiels du somnambulisme. Ils apparaissent au moment où on observe les modifications de la sensibilité, la suggestion poslhypnotique, les pln^nomènes subconscients, etc. Mais ce n'est pas là une règle absolue. Dans certains cas, ils n'apparaissent jamais, quoique le somnambulisme semble complet; j'ai cru remarquer que dans ces cas fort rares les pratiques de l'hypnotisme n'avaient guère de valeur thérapeutique. L'apparition de l'influence et de la passion somnambulique, quels que soient les inconvénients qu'elles puissent présenter m'a semblé fort importante pour le traitement des malades; c'est à ce moment ([ue le médecin s'est emparé de leur esprit et commence à le modifier. Quand ces faits n'apparaissent en aucune manière, c'est que la modification mentale déterminée par l'hypnotisme est tout à fait momentanée et que le sujet reste au fond ce qu'il était.
Dans des cas tout à fait inverses et d'ailleurs aussi rares, l'influence somnambulique est immédiatement complète. Wkb., jeune femme de 25 ans, est atteinte d'une maladie à bien des points de vue fort curieuse. Fille d'une mère hystérique, ayant présenté des convulsions dans l'enfance, réglée très tard à 17 ans, ayant toujours appris très difllcilement, elle est depuis longtemps prédisposée à l'hystérie. Celle-ci a pris chez Wkb. une foiine au moins bizarre, qui consiste dans une haine insensée pour ses beauxparents. Ceux-ci, il est vrai, ont beaucoup tourmenté la pauvre femme, et le beau-père même, vieil ivrogne, aurait profité d'un évanouissement de sa bru pour abuser d'elle. La haine de celle-ci est donc justifiée et n'est pathologique que par son exagération. Wkb. pense à eux constamment, les voit devant elle partout, et à cluKpic instant comm,ence des attaques et des délires dans les- (juels elle hurle et agonise ses ennemis. Cette haine n'a pas été dimiiuK-e par la mort de la belle-mère; au contraire Wkb. dès
qu'elle peut s'échapper court au cimetière, entre en attaque, frappe à coups redoublés sur la tombe en l'agonisant d'injures. C'est pour arrêter ce scandale que l'on conduit la malade à la Salpètrière.
Cette jeune femme est très légèrement anesthési{|ue à droite ou plutôt un peu analgési([ue de ce côté, elle n'a pas d'amnésies bien nettes sauf celles qui portent sur les périodes de lattaque et du délire. Elle est surtout obsédée par son émotion de haine et se montre très agitée. Cependant elle entre en état somnambulique parfaitement net dès que l'on essaye de provoquer cet état. C'est ce qui a lieu, comme je l'ai si souvent fait remarquer, chez les malades qui ont déjà présenté d'une manière nette des délires suivis damnésie, des phénomènes subconscients, en un mot le dédoublement de la personnalité. Dans cet état elle raconte et explique toute son histoire, révèle la tentative de viol du beau-père, accepte toutes les consolations et toutes les réprimandes. Au réveil elle est un peu étourdie, comme étonnée de ce qui vient de se passer, puis au bout de quelques moments elle est entièrement métamorphosée. La modification ne porte guère, en apparence, sur la sensibilité, qui était peu altérée, mais la malade est calme, tranquille, remplie de bonnes intentions; elle se met au travail, dort fort bien la nuit et semble guérie pendant deux jours. Une petite émotion, la lecture d'une lettre du mari, ramène tous les accidents. \Vkb. de nouveau délirante veut se sauver pour déterrer sa belle-mère et lui arracher les yeux. Mais le fait nouveau, c'est que la malade attend mon arrivée avec angoisse, tremble quand on parle de moi, se figure me voir entrer, se met à m'écrire une lettre pour me confier des détails de sa vie que je ne lui demandais pas, en un mot me présente au plus haut point tous les caractères de la passion somnambulique. Ces faits ne sont ici curieux que par la rapidité de leur apparition qui semble il est vrai en rapport avec la perfection du somnambulisme qui est complet dès le début.
Il n'en est plus ainsi dans d'autres cas où nous voyons cette influence prendre des proportions énormes, quoique le somnambulisme provoqué soit au contraire peu développé et peu net. Mais on observe ces faits en particulier chez des psychasthéni(|ues obsédés et il ne s'agit plus tout h fait de l'influence somnambulique : il me semble bon de réserver un peu leur étude. Les faits précédents montrent suffisamment les trois variétés qui peuvent se présenter dans l'apparition des phénomènes.
',.V2 INFLUENCE SOMN WIIUMOI'F.
Ceux-ci peuvent encore difTiTcr beaucoup les uns des autres par leur degré ou leur développement. Ils peuvent naturellement être faibles et les différentes phases peu distinctes. Une diminution dans les idées fixes, une certaine confiance du sujet qui se sent rassuré, puis une rechute et un grand besoin de consolation, telle est la forme que les choses prennent souvent surtout au début. Mais ce ([ui est plus intéressant à connaître ce sont les formes exagérées.
La période de fatigue peut, assez rarement il est vrai, présenter quelque gravité. M. après un somnambulisme, qu'il est cependant indispensable de provoquer chez elle, présente '18 heures de véritable maladie, maux de tète, insomnie, vomissements, grandes souffrances abdominales (il est vrai que Ton a été obligé de défaire pendant le somnambulisme des contractures des muscles abdominaux), cet état de trouble est si net qu'il laisse sa trace dans une modification de la mémoire. Quoique M. ait été aussi bien réveillée que possiljle après la séance elle présente deux jours après comme un nouveau réveil, c'est-à-dire qu'au moment où elle se rétablit complètement elle perd le souvenir de ces deux journées de malaises. Elle entre alors dans la période d'influence qui est heureuse, malheureusement suivie au bout de 10 ou 15 jours de la période de passion somnambulique qui est également chez elle très exagérée et très grave.
En effet une quinzaine de jours après la séance, sous diverses influences, le plus souvent et c'est un fait sur lequel j'insiste, à la suite de quelque émotion, elle recommence h se sentir fatiguée et ennuyée, elle se laisse aller à des rêveries (ju'elle ne peut arrêter, les insomnies surviennent, les maux de tète vont en augmentant, les anesthésies se rétaùlissent complètemenl sur (ont le corps, et bientôt les vomissements sont de nouveau incoercibles. Mais ce qui est important à mon avis, c'est un état mental tout spécial. Elle se sent poursuivie par des rêveries bizarres : ce sont des idées de désespoir et de suicide ou bien des idées de promenades, de voyages insensés. Et ces idées malheusenient commencent à s'exécuter, M. se retrouve tout à fait hors de sa route, dans des quartiers qu'elle ne connaît pas ; elle reprend conscience d'elle-même au moment où elle enlie dans une gare de chemin de fer probablement pour partir en voyage. C'est comme on le voit le début, le germe des fugues hystériques. Ces rêveries sont favorisées par une diminution énorme de l'attention. M. ne peut plus lire, comprend
peu OU point ce qu'on lui dit, et, surtout caractère capital, perd complètement la mémoire de ce qui se passe journellement.
En effet la plus petite émotion survenant à cette période chez une malade qui est déjà anesthésique sur tout le corps détermine chez elle une amnésie de forme bien caractéristique. Cette amnésie remonte sur les deux ou trois journées immédiatement précédentes et détruit les souvenirs que M. paraissait avoiracquis sur ces journées et en outre supprime complètement l'acquisition des souvenirs nouveaux pendant les journées qui suivent Témotion. En un mot il survient chez elle à ce moment une amnésie rétrograde et continue. C'est tout à fait, quoique en petit, si je puis ainsi dire, le cas de M""' D. '. Seulement ces phénomènes amnésiques ne durent pas chez elle ; car ils vont disparaître à la suite de la prochaine séance somnambulique qui, comme on le voit, était devenue nécessaire.
Ces modifications de la mémoire qui chez M. caractérisent les diverses phases que nous étudions étant intéressantes, j'ai cru qu'il était bon d'insister sur ces phénomènes et j'ai essayé de les représenter par le même graphicjuc dont je me suis servi pour M'"" D. (fig. 67). Les conventions sont les mêmes, mais ici les intervalles du papier quadrillé représentent des jours et non des mois. L'intervalle AB représente une phase de passion somnambulique qui précède un sommeil provoqué, l'amnésie continue qui n'est pas très profonde a pris tout à fait le type qu'elle avait pendant la guérison de M'"'^ D., les souvenirs des événements sont conservés pendant la journée de A en C, ils sont effacés après la nuit et en définitive M. n'a aucune mémoire des faits survenus dans les quatre jours qui précèdent son arrivée. Elle est endormie de B à D, ou plutôt elle subit à ce moment une certaine modification cérébrale qui débute par un sommeil et qui donne à cette période l'aspect d'un somnambulisme. En effet pendant cette période elle retrouve les souvenirs de toute sa vie, y compris ceux de la période amnésique précédente. Mais cet état laisse au réveil une amnésie correspondante qui semble se prolonger à l'avenir pendant toute la vie, au moins tant que la malade n'est pas complètement guérie. Suit une période bizarre de D en E, que jai
1. Voir lamncsic rétrograde et continue de M"i<' D. dans le chapitre m de cet ouvrage.
INFLUENCF. SOMN \MIU I.IOIJF
apprléc pciioili' (le latiguc, piircc ([uc M. soufiVe oiicoro des inodilications ilc son étal ("('rélji'al (K'tcnniiiées précéclcminent et se trouve dans un état pénible dlnslabililé psychologI([ne. Cependant la sensibilité est en j)artie rétablie et M. semble avoir une mémoire étendue qui porte sur toute/la vie, sauf sur la période du somnambulisme préeédcnt et sur les périodes analogues. Mais eette période de faligue est suivie, comme on l'a vu, d'une sorte de réveil nouveau et d'une amnésie plus étendue que la précédente.
FiG. G7. — Schéma des morlifications de la mémoire que l'on observe chez M. pendant les diverses périodes qui séparent deux séances de somnambulisme consécutives. Les lii;nes du papier représentant des journées. liU somnambulisme provoqué. 1 période inimédiateinenl consécutive au somnambulisme. II période d'inilucnce. Il I période de passion soninambulique.
puistprelle porte non seulement sur le somnambulisme BD, mais aussi sur la période qui le suit DE.
Enfin en I''. commence ce ([lie 1 on peut appeler la |>éri(>de d'influence. Le sujet ne se plaint [)lus de soudVances, sans doute parce ([ue la répartition de son activité cérébrale ne varie plus bruscpienirnt, parce que l'esprit semble dans un certain état de stabilité. La sensibilité est faible mais non abolie; la mémoire est assez étendue sur le passé et acquiert les souvenirs du piésent, l'amnésie ne
porte que sui" les deux périodes précédentes. Mais 15 jours après, l'esprit est déjà affaibli et, en F, survient une émotion qui détermine de nouveau une anesthésie complète, une amnésie rétroactive de 3 jours s'étendant de F en G et une amnésie continue de F en M, à la suite de laquelle nouvelle séance de somnambulisme provoqué H I et le cycle des phénomènes recommence.
Dans un précédent travail, en 189 i, j'ai représenté autrement les mêmes phénomènes ; comme ces diverses représentations présentent sous divers aspects des laits en réalité très complexes et peu-
FiG. 68. — Autre représentation schématique des mêmes phénomènes qui se produisent chez M. dans l'intervalle entre deux somnambulismes provoqués.
vent aider h les comprendre, je reproduis ici cet autre schéma (fig. 68). La* ligne AB représente encore le cours de la vie et les divisions correspondent aux jours. La verticale A C de longueur arbitraire indique ce que Ton peut appeler la quantité normale de sensation et de mémoire, le taux si l'on veut de l'intelligence normale. La ligne courbe inscrite entre les deux parallèles AB et CD représente les oscillations de ce niveau intellectuel chez notre malade. En E quand elle va entrer dans l'état de somnambulisme provoqué, cette courbe est descendue bien au-dessous de la normale. Les choses se passent comme si la séance d hypnotisme et d'cTsthésiogénie déterminait une notable augmentation de la force intellectuelle qui se manifeste par un accroissement de la sensibilité et un élargissement de la inémoiie, ce qui se traduit par une élévation de la courbe pres- (pie jusqu'il la normale. Quand elle sort de cet étal en (ï il y a une première chute, puisque la malade oublie ce qui vient de se passer pendant la période du somnambulisme. Puis, deux jours après, comme on l'a vu, nouvelle chute dans un état d'anesthésie et d'amnésie hystériques plus profond en H. Ensuite elle redescend plus lentement et plus irrégulièrement surtout depuis I juscju'en .T, moment
/M INFLUENCE SOMNAMI^LLIOl E
où II est ncccssaiii" di' l'exciter de noiiveiiii. « Si <»ii la laisse retonihvv, (lisais-je ;i ce |)r(»|)()s en lN!)'i, il y aura ainiK'sie coinplèle de toute la période précédente ; si on lexcite, il y anra au contraire état psvchologi([ne pins complet et souvenir parfait des périodes précédentes. (]es sont ces chutes, ces retours ii Ti-lat d'aneslhésie
qui donnent aux [)ériodes normales l'aspecL de somnambulismes
C'est cet état de prétendue veille ([ui est anormal et qui transforme les moments d'intelligence ordinaire en somnambulismes'. » Ce nouv(>au schéma, moins précis sans doute au point de vue de la représentation de l'amnésie a l'avantage de melti-e mieux en évidence les alternatives d'élévation et d'abaissement intellec- • tuels ([ui caractérisent ces phases d'influence somnambulitpie. Cette figure et cette interprétation des rapports entre l'anesthésie et l'amnésie somnambulicjue sont empruntées à mon travail sur les Accidents nipntaii.v des liystériqiies , 180'i. Ce n'est, d ailleurs, (ju'un résumé de recherches plus anciennes. Dans mon travail sur « r automatisme psychologique » je concluais ainsi une étude sur l'amnésie ([ui suit le somnambulisme : « pour comprendre la mémoire alternante des somnambules, nous avons été amené à supposer qu'elle est due à une modification ix-riodique (qu'elle soit spontanée ou provoquée) dans l'état de la sensibilité' ». « C'est le changement d'état sensoriel, ce n'est pas le réveil (jui fait l'oubli^ ». Dans le même travail, j'essayais de montrer quecles hystériques entièrement guéries doivent retrouver la mémoire de leurs somnambulismes et de leurs écritures subconscienles '*. Ces anci(Mines remarques trouvent ici une confirmation intéi'essante, dans l'étude d(>s modifications de la seiisibilité et de la mémoire chez M. suivant la période pendant laquelle on la considère.
(>hez la malade précédente la période de passion soniiunnbubuli([ue déterminait une période d'amnésie fort grave rétrograde et continue. Les choses peuvent s'aggraver encore et prendre une forme qu'il est important de connaître. Une jeune fille de 22 ans, Ke., en entrant à la Salpèlrière pr<''sente (piel(|ues stigmates et divers accidents hysléri<[ues mais surtout elle est tourmentée par des obsessions très complexes en particulier parla recherche angois-
1. /a's ncridfiils inriilah.r des hyslérit/iics, I89'i, [). 'lii], (](. Il)id., p. 21'i.
2. Aiilonialisinc psycltolnu.uiito . 188'.K [•. 109. :i. Iliid., p. 12G.
'i. Iliiil.. [1 lî'i'i.
santé d'un souvenir et par des impulsions au suicide extrêmement graves. L'état hypnotique, très facile à provoquer chez elle, a permis de remonter à l'origine de ces obsessions, de les transformer et de les supprimer assez rapidement. Ce traitement a dur»' chez elle trois mois ; pendant le premier mois la malade a été endormie deux fois par semaine, puis une fois par huit jours pendant la seconde partie de son séjour. Xe présentant plus aucun symptôme pathologique, la malade est partie en apparence guérie. Au bout de vingt jours ont commencé à se manifester d'autres phénomènes, ennuis, tristesse, somnolences, défaut d'attention et de mémoire, tète vide, etc. On a cru que ces symptômes se dissiperaient spontanément. Au contraire ils ont augmenté d'une façon démesurée; chose singulière, les anciens accidents et les anciennes idées /ixes ne sont pas réapparues comme il arrive d'ordinaire, mais l'anorexie et l'insomnie se sont ajoutées aux troujjles précédents, l'intelligence a diminué de plus en plus et quand la malade a été ramenée après deux mois elle était dans un état complet de confusion mentale. Il est probable que cette malade comme la précédente présentait de l'amnésie continue, mais on ne pouvait le constater à cause de la confusion des réponses. J'insiste sur cet état, qui est fort curieux et que nous retrouverons tout à l'heure dans certaines maladies développées spontanément. Malgré son apparence anormale, je suis disposé à croire qu'il ne s'agit encore ici que de l'exagération de la phase de passion somnambulique. Le cas précédent par sa forte amnésie continue nous a préparé à comprendre de même des cas de confusion très grande. La malade Ke. pendant qu'elle était hypnotisée ne présentait rien de semblable, cet état s'est développé au moment où d'ordinaire on note les symptômes de cette phase. Enfin et surtout il a suffi d'endormir la malade une fois pour améliorer beaucoup cet état de confusion qui disparut complètement après le second somnambulisme. Quelques précautions, en particulier l'écartement graduel des séances, ont permis h cette malade de quitter la Salpétrière sans danger. Actuellement les somnambulismes sont interrompus depuis un an sans qu'il y ait eu de rechute. Mais c'est à ce point de vue un cas heureux, on verra qu'il n'en est pas toujours ainsi et qu'il est quelquefois impossible de supprimer totalement le somnambulisme sans voir réapparaître plus ou moins complètement les anciens accidents.
Je viens d'étudier les exagérations de la période de fatigue et
«8 INFLUENCF, SOMN VMIUMOUE
(le la pi'iiodc (le passion soniiiambuliqiie. Faut-il étudier des exa- <rérati()iis seinblahles de la période intorniédiaire dite d'influence? Ces variétés sont moins dislineles : cette p(''iiode est surtout caractéiisée par la j^iK'rison de la maladie et celle-ci ne peut guère être exagérée. On retrouvera des exagérations dangereuses propres à cette période dans le développement que peut prendre chez le sujet la pensée de son hypnotiseur, je les étudierai à propos de ce sentimiMit spécial que le sujet conserve pour celui qui l'c^ndort. C'est pourquoi je ne fais que signaler ici les modifications de ces phases qui dépendent de ce sentiment et de la conscience plus ou moins grande ([uc le sujet peut en avoir.
Au contraire, il me parait utile d'insister sur une autre modification de ces phénomènes qui dépend non de leur intensité comme dans les cas précédents, mais de leur durée et en particulier de la durée de la seconde période, celle de l'influence somnambulique. Cette durée présente en effet dans le traitement de certaines maladies nerveuses et mentales une très grande importance.
Chez certains malades, malheureusement trop nombreux, cette période d'influence somnambulique est très nette, mais très courte ; elle se prolonge pendant quelques heures, tout au plus pendant une journée; puis les malades, après une courte période de passion somnambulique, retombent dans leur état antérieur. Il en résulte que, pour les guérir, ou du moins pour leur donner l'apparence de la santé et de la raison, il faudrait les hypnotiser tous les jours. L'exemple de T. est particulièrement typi(jue. C'est une jeune fille de vingt-([uatre ans, atteinte depuis huit ou dix ans de l'hvstérie la plus grave, anesthésie très variable, mais quelquefois complète, attaques violentes, souvent de forme épileptique, qui se reproduisent tous les jours, souffrances terribles dans la tète, intelligence extrêmement affaiblie et souvent état presque délirant. VA\ bien, il est certain que l'on peut transformer cette jeune fille, (|ui semble presque aliénée, et en faire une personne; parfaitement raisonnable, sans aucune tare nerveuse apparente, avant même beaucoup d'intelligence et de délicatesse. Mais il <|uel prix .' Par des séances île tleux et trois heures tous les matins, séances dans lesquelles il va falloir détruire l'un après l'autre tous ses symptômes morbides, toutes ses anesthésies, tous ses rêves persistants, toutes ses idées fixes. Le travail, si bien fait qu'il soit, ne durera qu'une journée, le lendemain tout est à recommencer. La
VArilÉÏÉS DE CES PHÉNOMÈNES 439
sfMislbilité qui avait été complètement restaurée est de nouveau disparue, les confusions mentales, les délires sont aussi forts que la veille. Aussi cette guérison momentanée de T. reste une expérience curieuse de psychologie, mais n'a aucune valeur pratique.
Je me souviens à ce propos d'une anecdote que m'a souvent racontée Charcot à propos de ces traitements somnambuliques. Un médecin avait réussi à faire disparaître par le moyen de l'hypnotisme un mutisme hystérique qui paraissait très grave, il était fort heureux de son succès. Le lendemain il fut rappelé parce que l'accident avait recommencé, nouvelle guérison facile ; mais le jour suivant il fallut encore recommencer, et ainsi indéfiniment, et le médecin, qui n'était pas sans doute habitué à ce genre de malades et à ces phénomènes, ne savait plus que faire et venait supplier Charcot de le délivrer de son hystérique \ Charcot lui montra que, dans ce cas, cette médication était impraticable et qu'il fallait y renoncer.
Heureusement il n'en est pas toujours ainsi. Chez quelques malades, dès les premières séances, chez la plupart au bout d'un certain temps, l'influence se prolonge. D..., une anorexique, mange bien pendant quatre jours après une seule séance, puis recommence à refuser toute nourriture, mais après la seconde séance elle reste raisonnable pendant dix jours. V..., attaques, idées fixes de suicide, subit l'influence d'abord pendant trois jours, puis cinq, dix et même quinze jours. J'ai décrit le cas de Justine, que l'on peut maintenir dans un état presque parfait, six semaines après un somnambulisme. Beaucoup de malades ne reviennent plus que de loin en loin quand un événement inattendu les bouleverse. Mais pour ceux-ci, il n'est plus tout à fait juste de parler de la période d'influence, ce sont des malades presque complètement guéris. Le but que l'on doit se proposer c'est évidemment d'allonger cette période de santé apparente, c'est le moyen d'éviter les accidents de la passion somnambulique et de préparer la guérison des malades. Aussi crovons-nous qu'il faut surveiller avec un certain soin l'intervalle qui sépare les séances et ne les rapprocher ou ne les écarter qu'avec certaines précautions, et en tenant compte des circonstances et de l'état moral du malade.
1. M. Biiliiiiski cite un cas tlii nicnie genre, celui d'une malailc que 1 on hypnotise 5 à 6 l'ois par jotir (lc[Hiis ini an, car elle ne conserve la parole que deux heures environ, (iazettc Iwhcloniadaire. juillet 1891, p. 26.
,il) INFLUENCE S0MNAM15UL1QUE