LES AI50ULIES PRIMITIVES
Il s'iiglt probablement d'un de ees cas de troubles de la synthèse mentale avec conservation de la perception subconsciente que l'un de nous a longuement étudiés. Quoi qn'il en soit, cette dilliculté de l'attention ramène à supprimer complètement toute lecture, toute étude, même toute distraction, et il se réduit à une immobilité, à un abrutissement complet. Il n'a pas présenté autre chose, tout au plus deux ou trois fois, après des émotions vives, quelques mouvements convulsifs, mais ce fut bien rare. Eh bien, ce qui est frappant c'est que cet état dure sans modification aucune depuis cinq ans. Aujourd'hui encore ce jeune homme n'est bon à rien, ne peut faire aucune action, ne peut accorder aucune attention à quoi que ce soit. 11 s'en rend compte et s'en désole. Ni la misère de ses parents, ni les reproches, ni les souffrances, ni même un internement à Sainte-Anne, rien ne l'a fait bouger. Il n'a même plus le courage de se tenir propre, et si sa mère ne l'avait lavé et habillé, il n'aurait pu être amené ici.
Ce qui nous frappe dans ce cas, c'est une conservation suffisante de l'intelligence, de l'intelligence ancienne bien entendu, cas depuis 5 ans il n'a rien appris du tout. Cette conservation est suffisante pour qu'il nous parle, pour qu'il reconnaisse son état.
Ce qui est encore intéressant dans ce cas, c'est qu'il n'y a pas la moindre trace de délire, aucune idée fixe même, ce qui est bien rare. L'aboulie ne dépend ici d'aucune émotion, d'aucune idée fixe antérieure. Elle s'est développée insidieusement, peut-être à l'occasion d'une maladie infectieuse comme la gi'ippe qui cependant a été chez lui bien faible, ou pour mieux dire elle s'est développée peu à peu au moment où l'individu avançait en âge. Il semble souvent que certains enfants prodiges n'ont de puissance cérébrale, de puissance de synthèse mentale et d'acquisition que jusqu'à un certain âge, puisqu'ils s'arrêtent, plus ou moins tôt. Nous cessons tous d'acquérir et de nous instruire, passé un certain âge. Si toute notre vie, nous continuions h nous instruire comme dans l'enfance et la jeunesse, nous dépasserions bien vite les plus grands génies. Malgré cet arrêt nécessaire, il est probable que longtemps, toute notre vie même, comme l'un de nous l'a soutenu dans un de ses cours au Collège de France, nous conservons une certaine puissance d'adaptation cérébrale, une certaine faculté de créer sans cesse dans le cerveau des organisations nouvelles qui nous permet de percevoir les choses nouvelles, de décider nos actions dans des circonstances nouvelles. C'est cette
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puissancp (jue ce oinroii a perdue, (riinc manière si étoiuiainmcnt complète, vers l'âge de 23 ans. C'est pourquoi nous considérons celte observation comme un cas intéressant d'aboulie simple, d'aboulie primitive, par opposition ii ceux dont nous parlerons bientôt.
Ce garçon guérira-t-il ? Ce n'est pas tout à fait impossible. Il y a des époques de la vie plus faciles les unes que les autres, dans lesquelles cet espiit faible jioinra devenir plus sulfisant. Mais nous vous dirons tout bas que nous en doutons un peu. Le pronostic nous parait fâcheux, précisément, parce que nous ne trouvons pas de cause provocatrice, d'émotion, d'idée fixe qui, en disparaissant, puisse laisser l'esprit plus libre. C'est un cas qui rentre dans cette catégorie trop vague que beaucoup d'aliénistes allemands appellent des bébéphrénies, des folies de la jeunesse, de la pul)erté ([ui sont d'ordinaire d'une fâcheuse signification.
Pour que son état puisse s'améliorer il faudrait que ce garçon soit soumis à une véritable discipline, à une gvmnastique graduelle de l'attention fort difficile et fort pénible. Il ne fera jamais ce travail tout seul et il est bien difficile de trouver quelqu'un qui se dévoue pour le diriger constamment.
Obsi-rvation 10. — Aboulie et crises d'idées fixes. — Anléccdenls, limidilc, allaifucs /ii/sléric/ac^, c.rcilaliott dclininlc, idées fixes, inertie de plus en phi.s graiule, in-sumnie-s^ a inslnnls cl;urs ».
A côté des aboulies qui guérissent plus ou moins complètement, il n'est pas mauvais de vous présenter celles qui ont eu de moins heureuses terminaisons, afin de vous faire comprendre la gravité de ce symptôme.
Voici une jeune fille de 2G ans, lîa., qui nous présente l'un des plus hauts degrés de cette mahidie. Nous notons que du ct^fé de son père elle a une tante aliénée ; la mère ne semble pas avoir été nerveuse et ne nous signale dans ses parents aucun antécédent significatif. L'enfant quoique un peu chétive se portait assez bien et elle fut réglée à 16 ans sans accidents.
Ba., assez intelligente, paraissait toujours un peu sombre, elle était surtout timide. C'est lii un caractère à noter dans les antécédents des aboidiques, car c'esl déjà, j)eul-fiii dire, un j)li(Miomène d'aboulie. Cette jeune fille avait la plus mande terreur des visaircs
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nouveaux et devenait incapable de parler devant une personne inconnue. A l'âge de 18 ans, elle présenta à la suite de grandes fatigues un phénomène cjue nous ne connaissons plus aujourd'hui par les récits de la mère que d'une façon vague : elle eut une sorte d'attaque hystérique, caractérisée par cjuelques convulsions et surtout par des hallucinations terrifiantes. Elle voyait, disaitelle, des bêtes qui voulaient tuer son père, qui cherchaient à le dévorer. Ces hallucinations et ces cris de terreur durèrent plusieurs jours. Ba., rétablie, n'en garda qu'un souvenir fort vague et disait qu'elle ne comprenait rien à ces terreurs imaginaires. Cependant elle était depuis cette attaque plus timide et plus sombre que jamais, elle travaillait encore, mais faisait toujours correctement le même ouvrage de couture sans vouloir, « sans oser M, disait-elle entreprendre, une autre besogne. A 22 ans, nouvel accident un peu analogue à celui qui avait eu lieu à 18 ans. Elle se met à crier qu'elle a peur, qu'il y a des bètes et des gens cjui la menacent. Mais en outre elle refuse de manger pendant plusieurs jours et quand on lui parle elle se plaint de ne pas comprendre, de devenir comme sourde. Vous voyez ici survenir les troubles de la perception qui sont si caractéristiques chez ces malades.
Cet état d'excitation délirante se prolongea une dizaine de jours, puis la malade parut se rétablir presque complètement, plus complètement même que pendant la période qui avait précédé cet accès. Elle disait voir et entendre les choses plus clairement, « comme si un voile se soulevait ». Elle racontait les idées et les rêveries qui depuis longtemps la tourmentaient, ses croyances h de prétendues menaces, à des persécutions dirigées contre elle, ses hallucinations terrifiantes, ses rêveries sur sa famille, etc. « Etais-je assez bête de prendre tout cela au sérieux, heureusement que c'est bien fini. »
Malheureusement il n'en était rien, peu à peu Ba. reprit son aspect sombre et recommença ses rêveries. Mais maintenant ses paroles sont de plus en plus rares, elle arrive à un mutisme à peu près complet qui dure depuis trois ans. Vous la voyez devant vous immobile, le regard mauvais, regardant de côté comme si elle surveillait quelqu'un, évidemment préoccupée, nous n'oserons pas dire par des hallucinations, mais par des rêveries qui l'empêchent de prêter aucune attention aux choses du dehors. En même temps qu'elle cessait de parler, elle cessa de [)lus en
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plus cM»m|)l('lt'inciil (Innir. I'',ll(' rciionra peu ;i peu ;i toute occupation, disant au début: « je ne puis pas, cela nie fend la tète », puis sans aucune explication. Pendant des mois entiers, il est pres(|uc impossible de la faire lever de sa chaise, de lui faire accomplit' les actes les plus simples. Elle reste ii peu j)rès immobile et cependant elle ne s'eiidort pas, la nuit même elle dort très peu et très mal, elle j^arde les yeux ouverts et sa physionomie indique constammenl le rêve, la préoccupation.
II est difficile d'apprécier pendant cet état ses fonctions cérébrales, dans un examen forcément rapide. Nous nous sommes surtout préoccupés de la sensibilité qui semble être restée à peu près normale, à la condition, bien entendu, ({ue Ton ne confonde pas, comme on le fait trop souvent, les sensa/io/is et les perceptions. Chez ces malades aboulicjues les perceptions sont pres([uc toujours extrêmement altérées ^ et dans le cas présent cette altération est des plus nettes, la malade ne comprend plus la lecture, quelquefois ne reconnaît pas bien les objets, ou même ne comprend plus les paroles tout en continuant h les entendre. En disant que la sensibilité est conservée, nous disons seulement que Ton n'observe ni sur les téguments, ni dans les sens spéciaux, ni dans les viscères des anesthésies précises analogues à celles de certaines hystériques. Les sensations élémentaires existent dans la conscience, il est facile de s'en assurer et il nous semble que ce serait une confusion dans le langage que d'appeler anesthésie un trouble de la perception extérieure, de la synthèse et de l'association des sensations et des images. Nous n'osons pas parler de l'état de la mémoire chez une malade aussi difficile à interroger, elle doit être en ce moment très altérée, quoique pendant certaines périodes les souvenirs puissent réapparaître d'une façon complète.
Il y a en effet des modifications qui surviennent et qui transforment de deux façons didérentes cet état de somnolence. Vjï\ premier lieu d(! tem[is en teinj)S, cet état est interrompu par une période courte de grande agitation, la malade crie, menace, veut frapper et surtout veut se tuer. En second lieu, de temps en temps également mais bien plus rarement, Ba. semble se réveiller, reprend conscience poiii' un nionuMit, se remue, s'occupe un peu et surtout parle un peu, se moque de ses craintes précédentes.
1. Voir ;i ce propos dans le preniicr M)liimc fl'^ ccl oinragc « les j)crcei>t{ons d'une fthoiilif/iie », p. 36.
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Elle perçoit mieux, comprend mieux les sensations et peut expli- (juer qu'elle est obsédée de terreurs chimériques, que la moindre action lui paraît très difficile et très dangereuse, qu'elle n'a plus le courage de rien faire.
Nous ne pouvons nous empêcher de remarquer comment cette observation semble répéter mot h mot l'observation d'une malade fort intéressante que l'un de nous a déjà décrite sous le nom de Marcelle'. On remarque les trois mêmes périodes de la maladie, la période de torpeur avec aboulie énorme et tronbles de la perception, les périodes de délire avec exagération de la rêverie automatique, et les « instants clairs », comme disait Marcelle, pendant lesquels la volonté et l'attention reprennent pour un moment quelque puissance et permettent d'effectuer quelques synthèses mentales.
Nous nosons pas trop, en présence d'une pareille malade qui a déjà épuisé tout un arsenal thérapeutique, parler du traitement. Les idées fixes greffées sur l'état aboulique et que nous discernons mal doivent être bien nombreuses et bien tenaces. Il faudrait les dissocier avant d essayer de recomposer un peu la personnalité. Est-ce possible, nous en doutons un peu. Ce cas est surtout intéressant pour vous montrer le développement que peut prendre ce symptôme de laboulie et la maladie mentale grave qu'il peut constituer.