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Les aboulies secondaires

Cette maladie de la pensée qui consiste surtout dans une altération de la volonté et de l'attention dépendant sans doute d'un engourdissement des centres corticaux les plus élevés peut-être du lobe frontal et que nous avons désignée sous le nom d'aboulie, peut se présenter dans des circonstances un peu différentes. Nous avons étudié une série de cas où laboulie était primitive, au point de vue psychologique bien entendu, c'est-à-dire que nous ne constations guère de trouble mental antérieur et persistant dont elle parut dépendre. Elle était précédée par de graves maladies infec-

1. Un cas d'ahoulie et d'idées fixes dans le cliapitre i du premier volume de cet ouvra ire.

LKS AliOl Lir.S

l'unisos ou l)i(Mi elle se (lévcloppiiil peu ;i jx-ii (hius révolution de la i(«uiiossc sans (ju'il y ail cVaulrc accid(Mil mental.

Les choses peuvent se passer auLrenicnt. Le malade peut commencer un délire, être bouleversé par une émotion et surtout rester obséd»' par ([uelcpie i(lé(> fixe, et c'est ce trouble préalable qui semble amener ;i sa suite une aboulie plus ou moins grave. II semble (lue les forces de la pensée soient tout entières absorbées par une rêverie morbide, ou bien ('puisées, décomposées par une émotion persistante et quelles ne soient plus disponibles pour les actes volontaires et les ed'orts d'attention de la vie courante.

OBsruvATioN 11. - Aboulie survenue rapidement après une émotion et entretenue par des idées fixes. — Anlcccdeuls : colère contre le mari, disparition du Irncnil iiinnuel, trouble de Vnttention, nslhênopie, trouble des sentiments, préoccupation obsédante et émotion systématique persistante.

Voici quelques cas qui semblent se rapporter à cette nouvelle forme. Le premier, celui de cette dame Mon., âgée de 40 ans, présente encore à ce propos un intérêt tout particulier. C'est que l'aboulie s'étant développée chez elle assez brusquement à la suite d'une émotion, elle peut facilement comparer l'état antérieur et l'état actuel. l'>lle se rend peut-être mieux compte de son impuissance que les malades précédents et elle en souffre plus cruellement.

Cette malade, si nous nous en tenons à un premier interrogatoire naturellement un peu sommaire, ne présente pas d'antécédents héréditaires bien nets. Son père aurait été très sobre et très raisonnable ; sa mère qui n'aurait pas été une nerveuse serait morte, dit la malade, d'une maladie de la moelle épinièrc(?).

La malade eut une enfance normale, elle était intelligente, apprenait facilement et ne présenta pas d'accidents nerveux au moment de la formation ;» L5 ans. Notons seulement qu'elle était disposée aux idées noires et s'alïligeait longtemps pt)ur un incident désagréable. Une première crise de tristesse eut lieu vers l'âge de 20 ans Ix propos d'un mariage manqué. Plus tard, étant mariée, h 25 ans, elle eut des embarras pécuniaires; elle fut forcée de vendre un fonds de ninrcliand de vins (ju'fdle dirigeait avec son mari, et contiainle de ret)rcndre son ancien métier de blanchis-

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sciise. La tristesse eausée par ce déboire dura jdiisieurs mois et amena un faraud affaiblissement de Tactivité, On n'oserait pas qualifier ces deux crises d'accidents pathologiques si nous n'avions pas devant les yeux le troisième accès, plus grave mais sur quelques points analogue aux précédents.

Le point de départ est assez curieux. Au mois de novembre dernier, il v a quatre mois, le mari de cette dame, brave homme mais un peu faible, commença à fréquenter de mauvaises connaissances. Sa femme s'en affligea beaucoup, un peu par jalousie probablement, mais surtout à ce qu'elle prétend par crainte des habitudes de désordre et d'ivrognerie. Un soir, le mari ne rentra pas dîner et sa femme l'attendait avec impatience pour lui faire une scène bien méritée. !Mais quand il rentra, il y avait des témoins, son petit garçon était là, et la pauvre femme ne put se soulager le cœur comme elle le désirait. Ce fut là le point de départ : elle pense que rien ne serait arrivé si elle avait pu exprimer sa colère, son émotion. N'en soyez pas trop surpris, mardi dernier, deux autres malades se présentaient en même temps que celle-ci à la consultation, présentant des symptômes un peu différents d'hystérie et d'obsession, mais les attribuant également à la même cause, une émotion insuffisamment exprimée. Il y a là quelque chose de juste, l'émotion semble persister davantage quand elle ne se dépense pas au dehors et cette persistance de l'émotion devient le point de départ de l'idée fixe.

Quoi qu'il en soit, les jours suivants, la malade resta préoccupée de cette scène, de ces personnes qui débauchaient son mari, puis elle sembla les oublier, car elle ne pensait plus à rien du tout, ne s'occupait plus de rien, ne comprenait plus rien. On peut ranger en trois groupes les troubles principaux qu'elle présentait :

1" Anéantissement de la volonté en tant que pouvoir d'action, aucune décision, aucun courage au travail, tendance à l'inertie et grande fatigue pour le moindre effort. Vous retrouvez ici cette première forme de l'aboulie, la plus grossière sans doute, qui est la suppression du travail manuel chez des gens jusque-là bons ouvriers. C'est la forme la plus Commune que nous rencontrons à l'hôpital ; au contraire, les malades en ville seront souvent disposés à insister davantaofe sur la deuxième caléoforie de symptômes;

2° Cette malade, en effet, nous présente encore pour ne considérer les choses que dune manière sommaire, une disparition

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iM)in|)lrlc (Ir lat lent ion . l^llc s'est jipcrriie qu'elle ne pouvait plus laire aucun travail délicat, a plus loile raison qu'elle ne pouvait plus lire et (ju'il lui anivait mémo de ne plus comprendre ce <ju'on lui disait. C-elte diminution de l'attention, celte aproscvie (à, "rtscTiyî'.v. faire allciitiou), suivant l'expression d'un médecin hollandais, (luve, se maiiiieste chez celle femme par un trouble intéressant que vous devez connaître pour éviter de fausses interprétations. « La latii^ue, dil-elle, lui tond)e sur les veux », surtout quand elle essaye de lire. Les yeux se mettent à pleurer et deviennent extrêmement douloureux ; elle a même déjà été consulter un oculiste qui prétend n'avoir trouvé aucune altération de la vue. Sans nier (ju il ne puisse y avoir dans certains cas de véritables troubles oculaires surajoutés, nous devons vous prévenir que ce symptôme est fréquent dans l'aboulie pure et simple. On l'a désigné sous le nom à\tsllu'?wpu'. On le rattache le plus souvent à une faiblesse, à une parésie des muscles accommodaleurs qui rend la convergence et la fixation difliciles et fatigantes. 11 faut savoir cependant que les phénomènes cérébraux et intellectuels de l'attention, de l'intelligence y jouent un grand rôle. L'un de nous a montré une malade hystérique, asthénopique au plus haut point quand elle s'efforçait de comprendre ce qu'elle lisait, perdre ce s\iiiptôme, devenir capable de suivre les lignes avec les yeux sans aucune difficulté, quand on lui permettait de lire sans comprendre, en pensant à autre chose. Au fond ce qui est toujours essentiel et ce qui est surtout troublé, c'est la puissance de synthèse mentale. L'asthénopie n'en est dans certains cas qu'une manifestation. Notez aussi que dans celte astliénopie il n'y a pas de véritable anesthésie mais plutôt un défaut d'intelligence des sensations visuelles. Il en est ainsi, d'ailleurs, pour tous les sens; ces malades peuvent ne pas comprendre la parole quoiqu'ils entendent fort bien. Dans le cas présent, nous avons i-echerché sans pouvoir (mi trouver des signes danesthésie tactile ou musculaire. De telles anesthésies existent assez souvent chez les malades abouliques, d'abord parce que ceux-ci sont souvent des hystériques et ensuite parce (pie le trouble de leur attention après a\()ir amené le défaut de perception peut supprimer aussi la sensation consciente. Ce qui prouve le mieux que dans ce cas l'anesthésie dépend de l'absence de l'attention, c'est que j)()ur (aire rcpai alli'e la sensation il suflit d'exciter et de diriger l'attention. Dans le cas présent nous ne pouvons insister sur cette

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discussion, car la malade ne présente guère d'anestliésics appréciables ;

3° Cette malade insiste sur un groupe de symptômes sinon plus rares, au moins peu signalés d'ordinaire par les sujets. Ce sont les troubles des sentiments. Ces troubles ne sont pas ceux que vous seriez disposés à attendre. Ces malades bouleversés par une émotion, qui vous arrivent en pleurant et en gémissant semblent être extrêmement émotits. 11 n'en est rien : ils ont au contraire perdu les sentiments normaux et la faculté de sémouvoir dans les circonstances ordinaires qui provoquaient autrefois des émotions. « Vovons, Madame, répétez-nous ce qui, tout à Iheure, vous causait le plus de chagrin.

La malade : Je n'ose pas le dire, j'en suis honteuse et cependant ce n'est pas de ma faute. 11 me semijle que je n'aime plus personne : mon mari et mon garçon me sont sortis de l'idée, je n'éprouve ni plaisir à les voir, ni peine à les quitter, moi, qui me suis tant désolée autrefois quanti il m'a fallu vendre ma boutique ! Tout pourrait bien brûler aujourd'hui, cela m'est égal. »

Cette indifférence les désole et les humilie tout particulièrement; ces malades ne peuvent plus prendre de plaisir aux choses, il leur manque les émotions de la vie et c'est là, parait-il, un état des plus pénibles. Cette absence des émotions, cette psvchapathie', si vous voulez, a soulevé des querelles psvchologiques suivant qu'on voulait lui faire jouer dans la maladie de l'aboulie un rôle plus ou moins considérable. Vous savez que M. Ribot l'a considéré comme le fait primitif et qu'il expliquait l'absence de la volonté précisément par cette indifférence aux motifs d'action. Cela est en partie vrai dans certains cas; mais il ne faudrait pas trop généraliser. Ces malades ont encore des émotions, au moins certaines émotions. Ils conservent d'une manière excessive des émotions anciennes déjà éprouvées. Ce qu'ils ont perdu c'est surtout la faculté de sentir des émotions nouvelles a propos des circonstances nouvelles et cette incapacité se rattache plutôt à la faiblesse de l'attention et de la perception qui était déjà un des éléments fondamentaux de l'aboulie ellemême.

Tous ces symptômes chez notre malade ne restent pas simples et isolés. Ils sont tout le temps en rapport avec une préoccupation

1. Pierre Janet. Stigmates mentaux des hystériques, 1892, p. 217.

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absurde. T. a malade ponso tout le temps à ces personnes qui voulaient débaucher son mari, l^llc se k^s représente nuit cl jour et se surprend elle-même en Iraiu de les invectiver, c'est une véritable obsession.

11 est embarrassant de décider lequel de ces deux symplômes a le plus d'influence sur l'autre. C'est bien évidemment parce que son attention et sa volonté sont faibles qu'elle n'arrive pas à repousser cette obsession et à diriger son esprit sur d'autres pensées. Mais c'est aussi parce (pielle est tout le temps sous l'empire de cette idée que l'aboulie a pris un si grand développement. En somme on peut dire que chez cette malade existait depuis longtemps, comme nous l'avons remarqué, un certain degré de faiblesse mentale qui a précisément donné à un incident cette puissance suggestive et l'a transformé en idée fixe. Depuis, ce développement de l'idée fixe a beaucoup augmenté la faiblesse de l'esprit et a rendu l'aboulie très manifeste. La malade se rend compte de son impuissance h chasser l'obsession et à disposer de son attention ; elle s'en désespère et en arrive à souhaiter la mort plutôt qu'une existence si pénible.

Il est probable que les choses n'en viendront pas là. Cette malade paraît docile, accessible aux suggestions thérapeutiques. Dès qu'elle est venue nous consulter, elle a eu une journée meilleure, « un instant clair », a mieux compris et mieux senti. Ces « instants clairs » sont caractéristiques de cette maladie. Tout a recommencé, il est vrai, mais il est probable qu'on arrivera à détruire ridée fixe ([ui était là-dessous au début et à restaurer sa force d'attention.

Oiisi-uvATioN 1-2. — Aboulie par perte de direction. — Anlécé- (Icnls, dcveloppemcnl de l\'il)inilic t/iianil l;i Dialade csl scparce de ■sa mère, besoin de direeliOii, trnilemenl.

Nous ne nous arrêterons pas longtemps sur le cas de M"'" Per., âgée de 35 ans, parce (|u'au (ond les symptômes de l'aboulie sont toujours les mêmes, mais il est intéressant de réfléchir un instant sur les causes morales <|ui ont déterminé la maladie chez cette jeune femme. Elles sont instructives et elles agissent plus fréquemment qu'on ne le croit chez les esprits faibles.

Le père est mort diabétique ; il était d'ailleurs profondément

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alcoolique. La mère se porte bien et c'est elle, comme on le verra, qui dirigeait tout le ménage. La malade a été surtout jusqu'à présent, si nous ne nous trompons, une hystérique. Elle a eu à 10 ans, puis h 20 ans deux séries d'attaques assez caractéristiques h l'occasion d'émotions quelconques. Elle a présenté à la suite de ces attaques une hémiplégie du côté gauche qui a duré peu de temps mais ces accidents ont disparu et il ne s'agit plus aujourd'hui d'hvstérie proprement dite. Depuis un an nous nous trouvons en présence de tous les troubles de l'aboulie que vous connaissez l)icn. impuissance, immobilité, abrutissement complet, absence de pensées si ce n'est quelques idées fixes absurdes qui lui traversent l'esprit sans s'implanter d'une manière bien nette. Elle se demande si elle ne frappera pas de coups de couteau son mari ou son enfant, si elle ne se jettera pas par la fenêtre, si elle ne criera pas bien fort « pour faire comme les fous, puisque je deviens folle ».

Est-ce que ce sont ces petites idées délirantes qui entretiennent ici l'aboulie ? Non, ces petites idées sont trop accidentelles, trop passagères. Elles ne se sont développées que tardivement et montrent seulement la suggestibilité qui résulte de la maladie. Quelle est donc la raison de tout ce désordre ? La malade le sait très bien et nous sommes disposés à l'en croire sur parole. « Voyons, Madame, qu'est-ce qui vous a tant désespérée et pourquoi avezvous si peu de courage.

La malade: C'est parce que mon mari m'a amenée à Paris, j'y suis toute perdue, je n'y connais personne, j'y suis toute seule, je ne puis pas vivre sans maman. »

Messieui's, ne souriez pas trop de cette naïveté d'une femme de 3.5 ans qui perd la tète parce qu'on l'amène à Paris sans « maman », le fait est profondément vrai ; il est extrêmement fréquent, il nous renseigne d'une façon curieuse sur certaines lois des relations sociales. Ce que dit cette jeune femme est vrai, elle a toujours vécu près de sa mère et même dans les premiers temps de son mariage, elle n'a pas quitté celle-ci. Elle est profondément habituée à recevoir de sa mère toute impulsion, à se laisser diriger constamment, à ne jamais rien penser, ni rien faire par elle-même. C'est cette direction qui masquait son impuissance et qui lui donnait les apparences de la volonté et de l'attention. Or son mari ayant trouvé un emploi à Paris l'a brusquement séparée de sa mère. A la rigueur il pourrait prendre le rôle de cette mère et

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cliriger ce petit espiil (rculaiit ; mais d'abord il est absent toute hi journée, ensuite il ne sait peut-être pas s'y prendre et ne se rend pas eoniple de ce besoin. I"]n(in, il n'est pas du tou^ prouvé (pie celle personne iiabituée ;i une tlireetion en acceptât une aulre, si bien c[u'ellc se trouve ii Paris coinplèlenient perdue. La ville est trop ^rande, il y a trop de monde, on y est trop indifférent à une pelite provinciale, on ne s'occupe pas assez de ses petites misères. De là un désespoir tout spécial et une impuissance complète pour toute action et toute pensée. L'un de nous a comparé l'état de ces malades qui deviennent abouliques et qui même quelquefois tombent dans la confusion mentale quand on leur supprime leur directeur à celui de ces bvstériques bypnolisées qui se portent très bien tant qu'on les endort réoulièrement et qui présentent un désordre d'esprit très analogue à celui-ci, une passion somnambulique très curieuse quand on leur supprime leur sommeil et leurs suofcyestions\

Que ferons-nous de cette malade, lui donnerons-nous des médicaments ? Il faut savoir nous en dispenser. Le mari se propose de faire revenir sa belle-mère à Paris. Il a cent fois raison et cela guérira tout de suite la malade. Quant à ce qu'on en fera plus tard nous n'en savons rien.

Observation 13. — État d'aboulie à la"^ suite d'une émotion systématique persistante.

L'histoire de cette jeune femme de 27 ans, Cou., peut nous montrer comment il suffît souvent de peu de chose pour troubler l'équilibre d'une intelligence évidemment prédisposée. Nous notons des antécédents héréditaires : une sœur du père est hystérique, un Aère de la mère est dans une maison de santé et la mère elle-même serait morte à 31 ans à la suite d'une peur (??). Notre malade ne présentait pas jusqu'à présent de grands accidents. Elle avait la gorge serrée à propos de la moindre émotion, la fameuse boule qui montait et ne voulait plus descendre ; au fond rien de bien grave. Il y a trois mois, il lui est arrivé un petit malheur (pie nous (pialiflerons de vulgaire. Pendant (pi'elle

1. Voir dans le premier xoiumc de cet ouvrage le chapitre xii « L'influence soninaniljitli(/iir et le besoin de direction », p. 23.

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