CHAPITRE IV LES DÉLIRES ÉMOTIFS
^Iessieurs,
Tout le monde sait crime manière générale et vague que les émotions jouent un grand rôle dans notre vie mentale et même dans notre vie phvsique, que des émotions peuvent déterminer toutes sortes de bouleversements et de maladies. Mais le mécanisme de ces troubles déterminés par l'émotion nous est en grande partie inconnu et malgré beaucoup d'efforts et beaucoup de travaux de grande valeur, la pathologie des émotions est presque entièrement à faire. Aussi est-il intéressant de passer en revue les troubles émotionnels qui se présentent dans ce service tout en n'ayant aucunement la prétention de les expliquer ni même de les classer.
Xous nous bornerons à faire quelques distinctions nécessaires pour préciser les observations cliniques. Chez 1 homme normal les émotions se présentent sous deux formes qu'il est important de séparer ; tantôt on désigne sous le nom d'émotion une modification rapide, presque subite de l'état psychologique d'un individu, c'est l'émotion-choc qui, entre autres phénomènes, détermine surtout une dissociation des phénomènes psychologiques, une dissolution plus ou moins profonde des synthèses antérieurement construites': tantôt on désifine sous le nom d'émotion un état psychohtgifjur plus ou moins permanent, c'est l'émotion-sentiment qui consiste en un système mental particulier sétablissanl souvent à la faveur de la dissociation précédente. Chez les malades
1. Voir dans le premier volume de cet ouvrage des études sur cette forme de 1 émotion, p. Ii3, i7i.
7(i I.r.S Dl'.MHF.S KMOTIKS
nous avons ([lu-Icjnrfois ii nous occuper de la première forme de 1 émotion, mais bien plus fré(|nemment de la seconde, car les accideiils dépendenl le plus souvent d'émotions permanentes.
Si nous considérons plus paiticulièrcMiienl ces dernières, nous renconfi'ons encore une diiliculté ii propos de l'ordre dans lequel on doit présenter les malades. Les uns, comme vous h; verrez, ont des troubles émotionnels très précis, très limités, ils ont des tristesses ou des peurs :i propos d'un seid phénomène toujours le même, si bien (pie l'on a eu souvent la pensée de faire de cette peur spéciale une maladie iiidépeiidanle, agoraphobie, astra- |)hol)ie, sidcrculiomophobie (peur des chemins de fer) et même la triskaidcka[)hobie (la peur du nombre 13). Pour ne pas entrer dans ces distinctions au moins inutiles, nous dirons que chez eux le délire émotif est systématisé ; vous avez déjà vu bien souvent l'emploi de ce mot à propos des anesthésies ou des paralysies. 11 signifie ici que l'état émotif est très net et très précis, très distinct des autres : la peur du nombre treize chez un individu superstitieux n'est pas une émotion quelconcjue, banale, c est une peur spéciale qui ne se confond pas, au moins au début, avec la peur d'être empoisonné ou avec la peur d'être écrasé. Cette émotion est constituée dans l'esprit par un système de sensations, et d'images bien déterminées et associées les unes avec les autres de telle manière que l'un de ces phénomènes puisse évoquer tous les autres. Il faut remar([uer aussi que ce système de sensations et d'images est un svstème fermé: un élément étranger au système ne peut l'évoquer. Le nombre treize ou les images (pii sont liées avec cette idée év<)([uenl par association cette terreur spéciale, mais la vue d'un chien, ou la vue d'une grande place n'évocpient pas cette terreur spéciale chez les individus dont le délire émotif est bien systématisé. Chez d'autres, au contraire, le trouble émotif se produit à propos de tous les événements quels qu'ils soient, il est généralisé. Le svstème (jui constitue l'émotion contient des éléments beaucoup plus simples, moins précis, il est moins fermé et peut être évoqué par un bien plus grand nombre de phénomènes.
Laquelle de ces maladies est la plus importante au point de vue iiosograplil(pie, la(pielle prépare et détermine l'autre? Les malades ont-ils d'abord un délire émotif systémati([ue à propos d'un événement déterminé et plus tard ce délire tend-il à se généraliser? Les malades sont-ils au contraire dès le début des émotifs, bou-
Icvcrsés par tout incident et peu à peu cette disposition à l'émotion pathologique tend-elle à se spécialiser sur un ou deux points particuliers? Les deux opinions sont justes suivant les cas et nous retrouvons ici les mêmes difficultés qu'à propos de l'aboulie. L'aboulie précède l'idée fixe ([u'elle prépare en déterminant la suggoslibilité ; on peut aussi dire (|u elle la suit, car elle est bien aggravée par le développement de l'obsession. Il y a de même un état émotif pslhologique qui précède l'idée fixe émotive ou le délire émotif systématisé et cette émotivité n'est en somme qu'un aspect de la suggestibilité et de l'aboulie. Il y a une émotivité spéciale, systématisée qui accompagne certaines idées fixes et, enfin, il y a une iJ'énéralisation du délire émotif dont la oenèse est dans certains cas facile à comprendre. Nous pouvons donc commencer par l'étude des cas les plus simples dans lesquels le délire émotif porte sur un seul point bien précis et étudier ensuite les généralisations de ce délire.
i. — Délire émotif systématisé.
Obseuvvtiox 20. — Peurs survenant par accès avec hallucinations. — Anléccdent.s, éiuolivilc, sucjcjeslihililè, chute au moment des règles, émotion de terreur ; l'émotion se reproduit à toutes les époques avec la même hallucination, anesthésies, traitement .
Le cas de cette jeune femme, Cad., âgée de 23 ans, est particulièrement simple et rentre assez bien dans le premier groupe de la classification que nous proposions tout à l'heure. Non seulement le délire émotif est ici bien limité, se produisant momentanément par accès, mais encore le phénomène psychologique qui le détermine est ici nettement indiqué puisqu'il se manifeste par une hallucination visuelle.
La malade se plaint qu'elle a des crises de peur. De temps en temps, deux ou trois fois par semaine dans ces derniers mois, elle est saisie d'une terreur épouvantable, avec angoisse, tremblements, trissons, pâleur de la face, etc. Cette terreur ne lui fait pas perdre conscience et ne détermine pas de véritables crises hystériques. Mais, au début de l'accès, il y a un phénomène quelquefois vague, a plusieurs reprises très précis. La malade a le sentiment de tom-
78 LFS nKI,ll{F.S l'.MOTIFS
ber, elle croit ôlro couchée par terre, mémo si elle est debout ou assise et elle voit distinotemont un homme qui s'approche
tl elle
C'est après cette illusion de sens musculaire et celle hallucination visuelle qu'elle éprouve le scntimeul de terreur et que ce sentiment persiste pendant plusieurs heures. Dans ce cas l'état émotif apporte en lui-même sa raison d'être et il reste limité au souvenir du seul événement qui lui a donné naissance.
En eflet, 11 est assez facile de remonter à l'origine de cet accident. Père alcoolique et mère hystérique; vous vous attendiez à ces antécédents héréditaires que vous avez déjii constatés tant de fols. L'enfant fut didicile à élever, faible, maladive, assez en retard et extrêmement émotive, ayant des colères et des peurs à propos de lien. Vous retrouvez ici l'émotivité p^énérale (pii est constatée chez ces individus faibles, ce n'est pas encore un délire émotif. Cette émolivité est plutôt une forme de la suggestlbilité, elle dépend du développement rapide que prennent dans ces esprits les systèmes d'images anciennement organisés grâce à la faiblesse de la synthèse mentale. Réglée à 15 ans, un peu en retard mais sans troubles, cette jeune fdle n'eut pas d'accidents graves avant l'àge de 22 ans. A cet âge, étant au moment de ses règles, elle tomba dans un escalier en descendant à la cave. Comme elle restait étendue par terre sans forces, « sans idées », elle vit un homme s'approcher d'elle, probablement pour la secourir. Mais dans la confusion de ses idées, elle se figura que cet individu voulait profiter de la situation pour abuser d'elle et elle éprouva une grande terreur. Après cet accident, elle resta plusieurs jours dans un léger état d'ahurissement, mais ses règles ne s'arrêtèrent pas.
Le mois suivant, à la même époque, elle tomba encore une fois de la même manière dans l'escalier. On peut se demander si cette seconde; chute est due au hasard, ou si le souvenir du premier accident n'y est pas pour quelque chose. En tous cas, elle roula au bas de l'escalier et on la releva évanouie. Cette fois elle resta trois jours entiers dans un état de délire, bavardant à tort et à travers, poussant des cris de terreur à propos des hallucinations visuelles qui se prés<>ntalent. Elle se réveilla de ce délire, très fatiguée avec une amnésie complète de tout ce qui venait de se passer.
On la renvoie dans son pays, mais au mois suivant à l'époque
de ses règles, le délire recommence, délire surtout terrifiant durant pendant deux jours et suivi d'amnésie. Sont-ce les règles qui ont ramené la crise en déterminant une fatigue et une diminution de l'activité cérébrale, ou bien est-ce le souvenir de la chute dans l'escalier, coïncidant avec l'époque des règles qui rappelle l'émotion? Les deux influences ici se confondent.
En tout cas, à chaque époque menstruelle, la voici qui recommence un délire de terreur ; les idées sont variées, mais le fond est toujours le même, la terreur. Seulement, à mesure que le temps s'écoule, le délire est moins fort et moins long, quelques heures seulement, au lieu de trois jours. Nous ne parlons pas des douleurs variées qu'elle éprouve dans le ventre en rapport avec des spasmes des muscles de la paroi, nous ne nous occupons maintenant ([ue de ses délires. A mesure que les délires diminuent
^;:^„.. Vrr;,.„' , '
FiG. 13. — A, cliamp visuel normal. B, champjvisuel de Cad.
d'intensité et de durée, se présente un phénomène singulier qui n'a cependant rien d'incompréhensible. Le délire devenant moins grave, l'amnésie et le caractère subconscient de ce délire diminuèrent. La malade en eut de plus en plus la conscience personnelle, si bien que depuis deux mois, elle ne perd plus connaissance et constate elle-même avec étonnemenl le sentiment de chute qu'elle éprouve, les hallucinations visuelles qui apparaissent et la terreur qui l'envahit. Mais l'illusion de la chute et la vision d'un homme qui approche sont toujours bien en rapport avec l'accident du début. La persistance de ces images nous donne la clef de ce délire de terreur cpii pourrait paraître sans cela inexplicable et primitif.
80 I.F.S ni'XIRES l'MOTIFS
Nous n'avons pas besoin de vous dire que cette femme est presque complètement insensible à ilioile et qu'elle présente un champ visuel assez fortcMnent rétréci (li^. 13). Vous avez deviné d'avance ([uil salissait dune hysléri([ii('. Des liallueinations visu(dles de ce or'H'f^, des délires avec amnésie c()mj)lète fonl déjà penser à celte névrose. Depuis (jiichfiie lemps cependant, la malade n'a plus d amnésie après ses crises, le délite diminue, il se réduit à une hallucination et à un sentiment de terreur: à la suite de ces translormalions, le caractère hystérique de l'alTeetion devieiit moins visible.
(]ette femme est très suggestible ; cela permettra de la rassurer et de faire disparaître probablement les vestiges de ce délire hystérique d'ailleurs en voie de décroissance spontanée. Quant à faire disparaître la névrose elle-même et la disposition ii recommencer des accidents de ce genre à la première occasion, c'est une autre afï'aire.
OiîSFtn ATio\ 21. — Terreur survenant toutes les nuits à la même heure. — jXnlccéJimts, cmolion de peur In iiuil nu inomcnl des règles, reproduclion de rémolion avec hallucinnlion nu dchui, disparition de Vlinllucinalion, persistance d'une émotion systématique.
Voici encore un cas tellement simple, tellement semblable au précédent que nous vous le signalons seulement comme exemple confirmatif. Cette femme de 37 ans se plaint de peurs nocturnes. Il s'agit de terreurs (jui la prennent très souvent, presque toutes les nuits, à la même heure, vers 2 heures du matin. Elle se réveille en poussant des cris, elle a la figure pâle, les veux hagards, elle trend)le de tous ses membres, elle veut sauter hors de son lit et prétend qu'elle va étoufTer. Mais cette terreur ne dure que peu de temps : après quelques mots de son mari la malade consent h boire un peu d'eau, à se lever et en un quart d'heure tout est fini, elle se recouche et dort tranquillement.
I>es cauchemars nocturnes ne sont pas sans importance: chez les jeunes enfants en particulier, ils nous semblent tout i\ fait caiactéristi([ues et leur signification a été bien étudiée dans un travail de mérite d'un auteur anglais : Neiiroses of devclopmcnl par M. Clouslon. Ils indicpient presc[U(; toujours une disposition
DKLIP.F. l-MOTU' SYSTÉMATISÉ Si
névropathiquc grave et ils sont bien souvent le signe avant-coureur des phénomènes opileptiques ou hystériques. Ils peuvent d'autre part chez des adultes s'associer avec tous les troubles de la circulation ot de la respiration et leur signification doit être recherchée avec soin. Mais dans certains cas ils sont plus simples et représentent le résidu d'une idée fixe qui a pu être autrefois plus sérieuse. C'est ce qui arrive dans le cas présent.
Du côté du père nous voyons des alcooliques et des névropathes, du côté de la mère des migraineux. Les enfants sont tous nerveux et émotifs. Notre malade se souvient que dans sa jeunesse elle tombait évanouie pour la plus simple raison. Elle eut des svncopes en voyant le sang d'une petite blessure chez un enfant, ou en vovant un cheval tomber dans la rue. Depuis son mariage, à 25 ans, et ses deux accouchements normaux, elle paraissait faire des progrès et avait moins souvent de ces accidents.
A l'âge de 33 ans, elle a eu cependant une vive émotion. Son mari était parti dans la journée d'assez mauvaise humeur, après une querelle survenue bien entendu î\ propos de la belle-mère. Le soir il ne rentra pas; elle l'attendit avec une impatience et une inquiétude croissantes jusqu'à 2 heures du matin. Ce jour-là malheureusement ses règles venaient de commencer. Tant qu'elle avait cru :i un retard déterminé par la mauvaise humeur, elle avait attendu patiemment; mais à 2 heures du matin elle commença à se mettre en tète qu'il était arrivt' un accident, que son mari avait été tué. Elle imag-inait des baoarres, des rôdeurs de barrière, etc. Cette imagination l'affola et elle sentit ses règles s'arrêter. X'y tenant plus elle sortit, passa le reste de la nuit à courir dans tous les endroits où elle supposait que son mari avait pu aller et rentra a 7 heures du matin désespérée. Naturellement, elle retrouva le coupable bien tran<[uillement coucIk' dans son lit où il était rentré après une soirée un peu longue chez le marchand de vin. Querelle, reproches, explications et réconciliation : le lendemain il n'en était plus question.
Tout alla bien pendant un mois, les règles revinrent en provoquant au début quelques tranchées plus fortes qu ii l'ordinaire, mais la nuit suivante à 2 heures du matin, elle se réveilla en sursaut en soutenant qu'il y avait près du lit un homme de mauvaise mine, en blouse bleue, qui voulait la tuer à coups de couteau. Elle poussait des cris et manifestait une violente terreur, elle eut même quelques mouvements convulsifs. Le cas est jusqu'à présent
MÎvnOSES ET IDÉES FIXES. . H — • 'J