CHAPITRE m l'amnésie continue
1. Les observations. — 2. Analyse des caractères psychologiques. — 3. Tentative d'interprétation. — 4. Pathogénie. Rôle de l'idée fixe, influence dissociante de l'émotion. — 5, Traitement et évolution de la maladie.
La mémoire joue nu rôle tout îi lait capital clans le foiictionuemcnt de l'esprit et ses moindres altérations ont de graves conséquences pathologiques. Il faut pousser aussi loin que possible l'étude de ces altérations élémentaires des phénomènes psychologiques pour arriver à pénétrer un jour le mécanisme des aliénations complexes. Beaucoup de troubles de la mémoire sont déjà bien connus, mais il s'en révèle tous les jours des nouveaux qui nous forcent à élargir les descriptions anciennes. C'est une de ces maladies particulières encore peu connue de la mémoire que je désire étudier. J'ai eu depuis plusieurs années l'occasion d'en observer de nombreux exemples et récemment dans le service de mon regretté maître Charcot, j'ai pu en examiner un cas remarquable; cette observation tout à fait typique doit à mon avis éclaircir les autres et nous instruire sur plusieurs lois de la mémoire.
Ordinairement, on entend par amnésie (à, [;-v?;7ic) l'oubli, la perte d'un souvenir qui a réellement existé, que l'on possédait auparavant. Une hystérique, par exemple, possède, si on l'interroge, le souvenir de ce qu'elle vient de faire, ceux de la veille et des jours précédents. Survient une attaque, après laquelle la malade a complètement oublié les trois mois précédents. C'est là une amnésie proprement dite, car elle supprime des souvenirs qui existaient
1. Cette étude a fait l'objet d'une communication au Congrès de psychologie expérimentale, réuni à Londres, le l*^'" aoiU 1892, et a été publiée dans la Revue générale des sciences, du 30 mars 1893, p. 167-179. Je n'ajoute ici que quelques détails relatifs à 1 évolution de la maladie dans le cas le plus intéressant, celui de M"><= D.
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;ui|);ir:iv;int. De telles :imii(-si<'s piMivcnt porter, comme on sait, sur diverses enleyories de souvenirs' ; elles [)euvcnt être systrinalisces, ([uaud elles enlèvent, non pas lous les souvenirs d'une période, mais un svstème de snuvenii's, lous les souvenirs qui se rattachent à une personne, ou lous les souvenirs de la langue anglaise, par exemple ; elles peuvent être locnlisèes quand elles suppriment tous les souvenirs d'une certaine époque de la vie, ou même générales, quand le sujet reste sans aucun souvenir de sa vie antérieure et qu'il doit recommencer toute son éducation. Mais, dans ces diverses catégories, le caractère est toujours le même, le trouille porte sur des phénomènes (pii se sonl déjà manifestés en tant que souvenii's, c'est la peite de souveniis ([ue l'on a possédés autrefois. La mémoire actuelle, c'est-à-dire la faculté d'acquérir de nouveaux souvenirs, n était pas tiouhlée autiefois puis(prelle a pu ac(piérir ces souvenirs qui ont été exprimés souvent avant le moment où ils ont été perdus et même elle n'est pas trouhléc actuellement puisqu'elle travaille à la rééducation du sujet.
Nous croyons qu'il existe une autre maladie de la mémoire, tout à fait différente, et heaucoup plus grave. Au lieu de perdre quel- (pics-uns des souvenirs anciens, les malades deviennent, à partir d un ceilain moment, incapables d'acquérir de nouveaux souvenirs. Ils semblent avoir perdu, non pas les résultats de la mémoire, mais la faculté même de la mémoire. Bien entendu, il ne s'agit pas d'une absence ou d'une faiblesse congénitale de la mémoire chez les individus peu intelligents. Il s'agit d'une perte rapide et momentanée de cette faculté chez des personnes qui la possédaient à un haut degré pendant le reste de leur vie. Ces suppressions de fonctions sont, à notre avis, de véritables expériences naturelles de psychologie. De même (jue les insensibilités et les aboulies nous ont licaucoup insti nits sur les mécanismes de la sensation et de la voiont»', de même l'étude de ces destructions de la faculté de ménioiie nous appiendiont quehjue chose sur la mémoire ellemême.
Il est nécessaiie, pour nous entendre, de désigner cette altération de la mémoire par un nom spécial. Peut-être serait-il sage d'éviter les confusions et de ne pas emplover le mot amm-sie qui a
1. Picrro .laiicl, Les amnésies hvstcriqiies. Conférence faite à la Salpèlrière. Archives de A/CMro/o^'/>, juillet 1892, 29. L'rtat mental des hystériques, 1893, 79, et article « amnésie » dans le dictionnaire de P/iy.siolugie de Charles Uicliel.
un autre sens; on pourrait forger un mot comme amnémosynie (à. avï;;x27JVY;) ; le mot serait juste, mais il a le grand tort d'être nouveau. On peut se contenter d'ajouter une épithète au mot amnésie : amnésie antérograde, disaient Charcot^ et M. Souques à propos d'une malade dont ils ont exposé l'histoire clinique. Nous dirons simplement, jus(|u'à ce qu'un mot soit admis, amnésie continue, parce qu'elle est continuelle pendant la vie du malade. Nous allons donc résumer quelques cas d'amnésie continue en insistant sur le plus net, puis nous chercherons leur interprétation.
i. — Les observations.
Des disparitions de la mémoire, considérée comme faculté d'acquisition des souvenirs, ont été déjii quelquefois, quoique rarement, signalées h la suite de traumatismes cérébraux". Elles ont été décrites d'une manière plus complète dans certaines intoxications, par exemple dans l'alcoolisme'.
Récemment encore mon excellent maître, M. le professeur Raymond, consacrait une de ses cliniques à un cas de ce genre et montrait comment chez les malades atteints de polvnévrite alcoolique se développait insidieusement une amnésie spéciale portant particulièrement sur les souvenirs de tous les événements récents tandis que la mémoire d'un passé plus reculé restait indemne*. Mais dans ce travail je n'étudierai cette amnésie que dans les névroses, car elle présente au cours de ces maladies des caractères particulièrement nets et susceptibles d'une étude précise.
Observation 1. — Je rappellerai d'abord une observation que j'ai déjà publiée en 1801 et qui forme le premier chapitre de cet ouvrage. Marcelle présentait surtout des troubles de la volonté, de ral)oulic, mais on pouvait remarquer aussi une modification
1. Cliarcot. Sur un cas d amnésie rctro-antérogradc. Revue de médecine, février 1892, p. 81. — Souques, Essai sur l'amnésie rctro-antérograde dans llivstérie, les traumatiques cérébraux et l'alcoolisme chronique. Revue de médecine, mai 1892, p. 367.
2. Ribot. Maladies de la mémoire, 1883, Paris, F. Alcan, p. 96, et Souques, op. cit. p. 869.
3. Rorsakoir, Une maladie de la mémoire. Revue philosophique, 1889, II, 509.
4. Professeur Raymond, CHni<jue des maladies du système nerveux, 2"^ série, 1897, p. 162.
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trî's ciirioiist» de riiilcllio^ence ot de lu niénioiie. « KUc semble présenter les r(»siiltats dune intelligence passée et non dune intellioenee aetnelle. Cette forme d'intelligence va s'expliquer par les analyses suivantes. I.a mémoire présente un caractère du même genre : (uiaiid elle lacoiite les incidents de sa vie passée, on remarque <[ue son récit est net, exact, riche en détails, tant qu'il s'agit des années antérieures à ([uinze ans, époque du début de la maladie. A partir de ce moment, les souvenirs deviennent peu nombreux et vagues; mais, si on dépasse l'âge de dix-neuf ans, les souvenirs font complètement défaut et se bornent ;i quelques événements saillants. Enfin, si on l'interroge sur les derniers mois, les dernières semaines, on constate avec étonnement un oubli absolu. Les souvenirs acquis anciennement sont conservés, mais elle est devenue de plus en plus incapable d'apprendre rien de nouveau. Cet oubli des événements récents est très curieux par sa rapidité et sa profondeur: elle est absolument incapable de nous dire ce qui s'est passé la veille; souvent, à midi, elle ne sait plus rien de la matinée. Un mot qu'elle prononçait résume cette situation : « Estil possible qu'il y ait déjà un an depuis mon entrée à l'hôpital ? Singulière année pendant laquelle il ne s'est rien passé. » C'est, chez une jeune fille de vingt-deux ans, une mémoire de vieillard qui peut réciter Xl'lru'idc et ne se souvient pas de ce qu'il a fait le matin. » En dehors de cette amnésie Marcelle présentait comme ou l'a vu une aboulie considérable, des idées fixes, des attaques déliranlrs mais en gétiéral aucune auesthésie bien nette.
Rappelons aussi une observation de MM. Séglas et Sollier, plus complexe et intéressante à divers points de vue, dans laquelle le même caractère est signalé : « Aujourd'hui, elle ne sait pas depuis combien de temps elle est entrée, ni le jour, ni le mois, ni l'année et ne juge même de la saison que par l'aspect des cours. » Aucun fait ne l'a frappée depuis son entrée... Elle disait autrefois le soir: « Comme c'est drôle deux nuits de suite; nous venons de passer une nuit et voilà une autre nuit qui recommence. ))
OiiSKitv.vTioN II. — Nous avons, depuis, retrouvé le même fait dans plusKMiis observations nctuvelles, dont (juelques-unes sont intéressantes. Par exemj)le, une femme de quarante ans, Justine, étudiée également dans le service de M. .1. Falret, a des idées fixes
1. .1. Si'glas cl P. Sollicr. l'olic pucrprralc, amnésie, astasic cl al)asic. Archives de iiriirolof'ic. n" ()0.
l.KS ()Bsr:U\ \TIONS U:'.
qui l'obsèclcnt continuellement et qui piovoqiient, à de certains moments, des impulsions terribles et de grandes attaques délirantes et convulsives. Nous n'avons pas à décrire ces symptômes; mais, h de certains mom(?nts, par exemple dans les quelques jours qui précèdent ses règles, et même, d'une manière atténuée dans l'intervalle, elle présente d'autres perturbations intellectuelles. Nous n'insisterons que sur celles de la mémoire. Elle sort pour aller faire ses provisions au marché, avec l'intention d'acheter un certain objet; quand elle rentre, son mari remarque avec étonnement quelle a acheté (juatrc fois le même objet à quatre marchands dilTérents, et, malgré ces quatre achats, elle ne peut se rappeler ce qu'elle a été chercher, elle n'a aucun souvenir de l'avoii- acheté. Son mari lui fait cadeau d'un meuble nouveau, d'un piano : elle en paraît enchantée, mais tous les jours, elle s'arrête devant ce piano avec stupéfaction, sans le reconnaître. « Les meubles anciens sont bien à moi, dit-elle, mais ce piano d'où vient-il ? Qui l'a mis là? Je n'ose y toucher, car il ne doit pas être h moi. » Enfin, je lui demande, pour exercer un peu son attention, d'apprendre un morceau de vers par cœur pour me le réciter. Elle a passé une semaine entière à étudier ces quelques vers, h chercher à les apprendre, et, quand elle vient me voir, elle est absolument incapable de m'en réciter un seul mot. Elle n'acquiert, comme l'on voit, que très peu de souvenirs nouveaux, elle en reste aux souvenirs anciens comme aux meubles anciens.
On verra dans un autre chapitre tous les troubles qui s'ajoutent à cette amnésie, on peut dire que cette malade a présenté la plupart dos phénomènes hvstériques, attaques, délires, obsessions extrêmement graves et toutes sortes d'anesthésies très profondes.
OiîSEHVATioN III. — Une autre malade. Maria, observée à l'hôpital Saint-Antoine, dans le service de mon regretté maître, M. Ilanot, nous montre le même phénomène avec plus de précision et un peu plus de régularité. C'est une jeune femme de trente ans. présentant des svmptômes d'hystérie et des idées fixes impulsives, piincipalement de la dipsomanie. Les agents de police l'avaient amenée un mercredi matin, après l'avoir ramassée dans un état d'ivresse et de délire complet. Elle resta vingt-quatre heures dans un état de sommeil profond, sans que l'on pût en obtenir aucune réponse intelligente. Le lendemain, au sortir de son état d'ivresse, elle put répondre aux questions et donnait même les explications avec beaucoup de netteté et d'intelligence.
NÉVROStS ET IDÉES riXES. I. — 8
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Elle lions i-iconlc toiilc sa vie avec assez de détails, surtout sur les périodes de sa jeunesse ; elle avait évidemment des souvenirs plus va<^ncs sur les dernières années, mais, quand nous sommes arrivé au récit de son dernier accès de dipsomanie, il nous est impossible d'obtenir aucun renseignement. Maria avait complètement oublié tout ce qui s'était passé depuis le lundi matin, début de l'accès, jusqu'au jeudi matin, date de son réveil à l'hôpital. Elle était elle-même très inquiète de cet oubli, ne pouvant se rendre compte de ce qu'elle avait fait de son argent, de ses vêtements, ne sachant comment elle avait été amenée à l'hôpital. C'est là une amnésie localisée, portant sur une période anormale de l'existence ; c'est un phénomène bien connu sur la description duquel il n'y a pas lieu d'insister.
Mais, en outre, et pendant tout son séjour h l'hôpital, qui fut de plusieurs mois, elle présenta un autre trouble de la mémoire plus intéressant. Quoiqu'elle parût intelligente et qu'elle pût causer avec justesse de son existence passée, elle avait fréquemment l'air étonné et ahuri, elle reconnaissait peu les personnes de la salle et leur parlait comme à des inconnus. Un jour, elle avait pris un livre pour le lire, mais, comme ses voisines me le firent observer, elle passa toute la journée h relire la première page. Quand elle était arrivée au bas de la page, elle s'arrêtait un moment, puis régulièrement se remettait à lire le commencement. D'ailleurs, quand je lui demandai ce qu'elle avait lu, elle ne fut pas capable de me dire même le titre de son roman. Naturellement, j'ai essayé, comme avec la malade précédente, de lui faire apprendre quelques vers par cœur; elle y mit beaucoup de bonne volonté, elle lut et relut indéfiniment une petite chanson, mais il ne lui fut pas possible, le lendemain, d'en dire un mot. Le plus souvent, cette amnésie n'était pas extrêmement rapide, elle n'oubliait complètement les choses qu'après quelques heures. Mais, ii de certains moments, l'oubli était immédiat : elle ne pouvait répondre (ju'ii des questions rapides, sinon, elle restait étonnée et disait: « Que demandezvous? » Elle oubliait ses propres phrases et disait: « De quoi est-ce que je vous parlais? » Elle cherchait à se rendre utile et voulait faire quelques commissions, mais elle revenait prescjue toujours au bout d'un instant, les mains vides, en demandant : « De ([uoi m'aviez vous chargée ? )> Cette amnésie des événements présents, sans être absolument complète et surtout sans avoir constamment la même rapidité et la même profondeur, était donc chez
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elle très curieuse et plus caractéristique encore que chez les malades précédentes.
En dehors de ses accès de dipsomanie, de son amnésie continue, on note chez elle, des attaques extatiques, quelques rares crises convulsives, des ancsthésies peu étendues et peu profondes et surtout très variables.
Obskhvation IV. — Une femme de 39 ans, Sch., présente depuis quatre ans une foule de troubles nerveux et intellectuels déterminés par une violente émotion.
Sans doute, elle était prédisposée aux troubles de ce genre, sa mère avait eu des crises d'hystérie, elle-même avait eu des convulsions dans l'enfance, elle avait été réglée tard à 17 ans, et fut atteinte d'une fièvre typhoïde grave à l'âge de 2.5 ans, mais elle ne conservait aucun trouble sérieux et élevait fort bien ses cinq enfants. En 1891, étant âgée de 35 ans, elle dut subir une terrible épreuve ; le lendemain d'une catastrophe de chemin de fer, elle dut reconnaître son frère et sa sœur au milieu de 40 cadavres. L'émotion fut violente et détermina un évanouissement qui dura deux heures. Depuis elle est restée bouleversée : douleurs violentes dans la tête, troubles de la digestion, frissons, secousses dans les membres, crampes, cauchemars, peurs, etc., ce sont des symptômes qui, à des degrés divers, persistent depuis cinq ans. Comme j'aurai l'occasion de revenir sur l'étude de ces émotions persistantes, je n'insiste pour le moment que sur la perturbation de la mémoire. Sch. nous dit elle-même qu'elle a complètement perdu la mémoire. Ce n'est pas tout à fait exact puisqu'elle vient de nous raconter sa vie passée et la catastrophe même qui a tant modifié son intelligence. Mais ce qui est vrai c'est qu'elle n'a plus depuis cinq ans la faculté de confier à sa mémoire de nouveaux souvenirs. Elle ne sait plus comment elle a vécu depuis cette époque « et d'ailleurs, dit-elle, cela m'est bien indifférent, car je ne m'occupe plus de rien », elle essaye cependant de travailler mais tout va de travers, car elle oublie tout ce qu'elle doit faire. Elle ne peut faire aucune course, aucune commission, car elle perd aussitôt dans la rue et le souvenir des adresses et le souvenir même de ce qu'elle doit faire. Ou bien au contraire, elle fait les choses plusieurs fois, toute étonnée par exemple de trouver son lit déjii fait ou surprise de constater que sa soupe n est pas mangeable car elle l'a salée dix fois. (]e n'est qu'en raisonnant sur ses occupations habituelles qu'elle peut supposer assez
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\;ii;iuMn(Mit ce (iircllc ;i lait hier on vc nuitiri. (](»l oubli n'est p;is conliinu'llcnuMit aussi pioloiid et aussi rapide, il augineiite aux anniversaires de la eatastrophe, 11 diminue dans Tintervalle.
Mais tous CCS caractères, même ce dernier détail, vont se trouver sino-ulièremcnt précisés dans la dernière observation. Notons seulement que cette femme ne présente aucune ancsthésie clinlqucment appréciable et que sauf un certain degié d'aboulie, et une <'i;iiide émotivité, elle ne présente guère de troubles graves en dcliois tic son amnésie.
OiisKiiVATioN V. — M'"" D., pour lui conserver le nom sous lequel elle a été désignée dans les travaux de (^harcot et de Souques que je viens de signaler, est une femme de 3 i ans, habitant en province la petite ville de M., mariée à un honnête ouvrier et menant la vie la plus tranquille. Il y a dans sa famille quelques antécédents héréditaires et sa mère très Irritable et très nerveuse a eu quelques attaques de nerfs et est morte subitement à la nouvelle d'une querelle de famille. M'"" D. était elle-même très émotive, elle était superstitieuse et peureuse, la vue d'une araignée, un bruit subit, la bouleversaient et même la faisaient tond)er par terre. Elle s'excitait facilement et après une émotion dormait mal ou parlait tout haut pendant son sommeil. Mais malgré cette exagération facile de l'émotion, elle se portait bien et se montrait fort raisonnable. On ne peut relever dans son passé ni crise d'hystérie ni excès d'aucune sorte.
Il y a quelques années, le 28 août 1891, au milieu de la santé la plus parfaite, elle fut la victime d'une lugubre plaisanterie (jui renversa tout l'équilibre de sa pensée et produisit la plus étonnante maladie psychologique. Elle était assise seule dans sa chambre et tiavaillall à la machine ii coudre quand elle vit la porte s'ouvrir tout d'un coup. Un individu, qu'elle ne reconnut pas, s'approcha d'elle et lui dit brusquement cette phrase : « Madame D., préparez un lit, on va vous rapporter votre mari qui est mort. » Et comme M'"'' D. ne bougeait pas et sanglotait, la tête appuyée sur sa machine, il lui fi-appa l'épaule en ajoutant: « Ne pleurez pas tant et allez en haut préparer un lit... » Puis il sortit et la laissa :i son désespoir.
Aux cris de la pauvie femme les voisins sont accourus, ont essayé de la calmer cl, pour la rassurer, ils ont envoyé à la recherche du mari. Au bout de quelques instants, ils ramenaient avec eux le mari (pii n'avait al)soIiiment lien et d<; loin criaient
à iNI"^" D. : «■ Rassurez-vous, le voici ! » A ce cri, elle ne comprit rien, crut que Ton amenait réellement le cadavre de son mari et tomba à la renverse en proie à une grande crise convulsive. Nous n'entrerons pas dans l'étude de cette attaque dont on trouvera la description dans le travail de M. Souques'. Nous rappelons seulement que l'attaque nettement hystérique fut dune longueur un peu insolite, elle dura quarante-huit heures, et que les convulsions lurent entrecoupées de périodes de léthargie dont l'une dura douze heures et de grandes périodes de délire dont l'une dura (luatorze heures. Le caractère de ce délire est à retenir : il roulait uniquement sur l'événement qui avait provoqué l'attaque; la malade revoyait distinctement le même homme, entendait prononcer les mêmes paroles et poussait les mêmes exclamations: « Oh! mon mari... un si bon père, pauvres enfants, pleurez votre père... Cette pauvre Jeanne qui n'a pas de vêtements de deuil... Laissezle-moi encore ; je veux le garder. )> Puis les convulsions et les mêmes hallucinations recommençaient. Notons aussi que la malade avait pétulant ratta(|ue des impulsions au suicide, et que de temps en temps elle essayait de se lever et de se précipiter par la fenêtre. Cette attaque prit fin cependant et au bout de deux jours tout était rentré dans le calme.
Mais, au réveil de cette grande attaque, la malade présentait une perturbation intellectuelle dont on s'aperçut dès ses premières paroles : l" on constata (ju'elle avait complètement oublié ce qui venait de se passer, et la crise d hystérie et l'émotion qui l'avait précédée; Inen plus, elle ne se souvenait plus des mois précédents, elle semblait avoir complètement cfî'acé de sa mémoire tout ce qu'elle v avait inscrit pendant les derniers mois précédant la crise. M. Charcot et iNI. Souques ont dit, et je l'ai cru aussi longtemps, que cette amnésie rétrograde remontait depuis le 28 août, date de l'événement, jusqu'au l 'i juillet précédent. Je suis disposé à croire maintenant, d'après des renseignements plus précis que la malade en voie de guérison a pu me donner, que l'amnésie rétrograde a remonté au premier moment beaucoup plus loin, au moins jusqu'au mois de mai, et qu'elle n'avait pas tout d'abord des limites aussi précises. Ce n'est que peu à peu, en quinze jours, dit la malade, que l'amnésie rétrograde diminua : M™" D. retrouva peu à peu et spontanément par ses propres recherches