I. Souques, oi>. cit
IIH I.XMM'Sir, COMINCE
les souvenirs les plus aneiens et s'arrêta à cette date du 1 i juillet, lederiii(M' souvenir frappant ([u'elle put retrouver. Clette remarque importe peu, puisque, en définitive, au bout de quin/.e jours l'amnésie rétroîrrade se fixa définitivement et (lue la malade resta in-
capable de retrouver dans sa mémoire aucun des faits survenus du 15 juillet au 28 août.
Mais ce n'était là que la première partie et la moins étrange de l'amnésie de M'"° D. Les personnes ([ui la soignaient rentraient dans la chambre de la malade après en être sorties un moment; elles s'aperçurent que M""^ D. les recevait comme si elles entraient pour la première fois. On insista, on l'interrogea davantage et l'on vit qu'elle ne conservait plus aucun souvenir. Elle paraissait voir les choses et les comprendre comme à l'ordinaire, mais l'instant suivant elle avait tout oublié. Toutes les impressions glissaient sur elle sans laisser la moindre trace. Ce n'était pas seulement les petits événements insignifiants de la vie qui disparaissaient ainsi, mais les faits les plus intéressants, les accidents les plus dramatiques ne produisaient pas une impression plus durable. On lui fit faire un petit voyage, elle oubliait tous les incidents de la route au fur et à mesure de leur production. Il lui arriva d'être mordue par un chien soupçonné de la rage, elle fut cautérisée h la main et fort sévèrement ; un moment après, elle ne savait plus ce qui venait de lui arriver. On la mena de sa petite ville de province à Paris, elle subit les inoculations antirabiques à l'Institut Pasteur: en sortant de l'Institut, elle demandait où elle était et se croyait encore à M...; elle souffrait au côté, lieu des inoculations, et attribuait sa souffrance à de la fatigue. On la conduisit à la Salpêtrière voir Charcot, elle fut examinée et interrogée de toutes manières, puis elle sortit du cabinet de consultation sans aucune notion de ce qu'elle était venue faire, ni des personnes qui lui avaient parlé. Je n'insiste pas sur ces détails, je résume seulement l'impression d'ensemble.
Rien n'était plus curieux que de voir cet esprit, qui semblait fonctionner assez bien, totalement dépourvu de la faculté de la mémoire. Les personnes qui ont peu de mémoire ne gardent les souvenirs précis ([ue pendant peu de temps, quelques jours par exemple, ou ne retiennent dans leur esprit que les événements les plus intéressants, ceux (|ul ont le plus vivement excité l'attention. M"" 1). n"a pas une niémoiie faible, elle n'en a aucune. Elle oublie
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totalement un nom, un fait, en moins d'une minute, et encore ce qui se prolonge pendant près d'une minute, c'est la perception des objets, c'est l'effort qu'elle semble faire pour retenir l'impression initiale ; mais elle n'a pas de souvenir proprement dit, car elle semble incapable de reproduire une image des sensations qu'elle a laissées s'éteindre. On a remarqué que, dans certains cas, des impressions très vives, très intéressantes pour elle, comme la vue d'une malade en crise à l'Institut Pasteur ou la visite des grands magasins du Louvre avaient laissé des souvenirs un peu plus durables. On considérait comme une merveille qu'elle pût encore en parler pendant cinq minutes après être sortie. Je crois qu'ici encore, soit la conversation des autres personnes, soit sa propre purole intérieure avait prolongé la durée de l'événement primitif. Car il suffisait de la distraire un moment sur un autre sujet pour effacer définitivement cette apparence de souvenir. Disons tout de suite que cette amnésie, si profonde et si ranide, était continue et invariable, ce que nous n'avions pas vu dans les observations précédentes ; a aucun moment M'"*^ D. n'avait plus de mémoire'. Disons aussi que cette étrange perturbation psychologique s'est prolongée sans variation jusqu'au mois de mai 1892, qu'elle a duré par conséquent sans modification neuf mois complets, qu'elle a persisté ensuite d'une façon moins complète pendant des années, qu'enfin nous avons pu suivre l'histoire de ces modifications depuis 1891 jusqu'à aujourd'hui, et nous aurons montré que c'est là un des plus curieux cas d'amnésie continue qui, à notre connaissance, aient été signalés.
Je dois insister encore sur le caractère essentiel de cette amnésie, plus net et surtout vérifié avec beaucoup plus de précision dans le cas de M'"'' D. que dans tous les autres, car ce caractère essentiel ne me semble pas toujours avoir été bien compris. Ce qui me frappe chez M'"'' D., ce n'est pas qu'elle ait perdu le souvenir de neuf mois de sa vie, ce fait est assez connu, c'est que, au cours de ces neuf mois elle n'ait jamais eu même pendant quelques minutes aucun souvenir des événements qui se présentaient et fju'elle semblait bien percevoir. Un individu après un violent traumatisme peut avoir une amnésie rétrograde et oublier par
1. Voir à ce propos de longues descriptions de la conduite de M""" D. et des interrogatoires très curieux de cette malade que je ne puis reproduire ici, dans l'article de M. Souques. Revue de médecine. 1892, p. 376, 379.