Pierre ia.nel, Aulomalisine psychologique
Remarquons seulement que maintenant encore, c'est presque toujours une ivresse qui est le point de départ d'une fuj^ue. Ce fait présente encore une analogie avec ce que nous avons observé dans le cas si curieux de P., étudié l'année dernière. D'ailleurs ce n'est pas la première fois que l'on remarque l'analogie entre les phénomènes de l'ivresse et ceux de l'hystérie et du somnambulisme.
Dans ces états Rou. prend donc la résolution d'être marin, il en fait même le serment dans le cabaret devant les vieux matelots, et maintenant l'idée envahit son cerveau et ne le quitte plus. Au début elle est encore quelque peu consciente. Il prend des renseignements, demande la permission de s'engager, etc. Un beau jour, l'idée est très forte, elle se présente dans un état d'engourdissement, de demi-sommeil analogue d'ailleurs à l'ivresse. Il n'y a plus de souvenirs antagonistes et elle détermine l'exécution. Notre garçon part bravement pour se rendre h Cherbourg.
Cette première fugue semble mal combinée, la seconde existence y est trop incomplète pour durer. Rou., en effet, ne pense qu'à une chose : arrivera Cherbourg et s'eng-ao'er comme mousse. C'est la pensée qu'il rumine en traversant Paris, Clichv, Sartrouville, Maisons-Laffitte. Il ne songe ni à sa nourriture, ni h son repos pendant le trajet. Il ne prend aucune précaution et va droit devant lui, aussi est-il bientôt fatigué, malade. Il se fait arrêter par des maçons qui le recueillent dans la forêt de Saint-Germain et quand ceux-ci le secouent, l'interrogent, le traitent de fou, ces paroles en contradiction avec son rêve le réveillent.
La deuxième fugue est déjà bien plus remarquable, l'idée fixe s'est développée, s'est assimilée à une foule de pensées et constitue un système psychologique beaucoup plus viable. C'est vers Rennes qu'il se dirige maintenant, comptant de là aboutir à la mer. Il se surveille sur le chemin et garde l'attitude d'un vovageur convenable. En passant à Chaville et à Viroflay il tend la main aux passants. Il se fait héberger à Saint-Cyr par la gendarmerie, et il espère arriver ainsi à conserver les forces nécessaires. En traversant les bois de Versailles, il est fortement mouillé par un orage et cette impression de froid le réveille, le tire de son rêve pour un moment. C'est de ce moment, comme nous l'avons vu, qu'il a conservé le souvenir. Mais l'idée fixe mieux combinée prend le dessus: il oublie de nouveau ses parents, il ne sent plus sa fatigue et ses souffrances et il repart. Mais il fait un nouveau pro-
grès, il s'associe à un vagabond qu'il rencontre et lui demande des conseils pour circuler économiquement. On cause sur la route, (le ce (ju'on voit, du but du voyage, on demande du pain, ou couche dans les lermes ou dans des tas de paille. Rou. ne ressent aucune fatigue, aucun ennui, il est plein d'espoir, tout entier à son projet. C'est ainsi qu'il passe à Dreux, à Verneuil, en faisant dix lieues par jour. Sur les conseils de son camarade, qui savait son métier, ils demandent asile au couvent de Seugny-la-Trappe, mais là on le trouve décidément malade et on refuse de le laisser partir. Immobilisé dans un lit il est amené à penser qu'il est malade, en danger peut-être, qu'il va mourir; cette pensée ramène le souvenir des parents, et le voici qui tout ahuri se réveille. C'est encore quelque chose d'analogue à ce que nous avons observé chez P. Le voici de nouveau ramené chez lui.
La fugue la plus intéressante de beaucoup est la quatrième, et il est vraiment amusant de l'entendre en faire le récit détaille pendant le somnambulisme. L'idée fixe s'est développée et elle prend toute sa puissance à l'occasion d'une ivresse qui, encore une fois, rétrécit le champ de conscience et ne laisse plus que l'idée prédominante ; mais cette fois que de condjinaisons puissantes qui ont failli amener Rou. à son but. Il a l'intention de se rendre à pied à Marseille et il va d'abord coucher dans une meule de foin aux environs de Paris. Là, il combine les voies et moyens. Il faut trouver un métier qui le fasse vivre en lui permettant d'avancer. Il interroge les allants et venants et il est très frappé d'une invention merveilleuse: à Moret, sur la Seine on demande des bateliers. Il suffit de s'engager pour être nourri et couché sur le bateau: or ce bateau remonte la Seine et les canaux et se dirig-e vers le Midi, rs'e pourra-t-il pas ainsi arriver jusqu'à la Méditerranée en gagnant facilement sa vie sur la route ? D'ailleurs n'est-ce pas déjà un début de navigation? En raisonnant ainsi il arrive non sans peine à s'engager sur un de ces bateaux ; cela n'a pas été facile, car il a dû cssaver le travail chez trois patrons différents et faire des métiers très variés. Le plus souvent il tire sur la corde du bateau on compagnie d'un âne appelé Cadet, dont le souvenir le fait encore sourire. On partait à deux heures du matin et Ton tirait jusqu'à minuit pour ne faire guère que vingt kilomètres par jour. En récompense il avait du pain, un morceau de lard et le droit de dormir quelques heures sur le pont humide. C'était le comble du bonheur. Il faisait l'admiration des
hommes de l'équipage par son endurance ou plutôt par son indifférence : il était, nous le savons, profondément ancsthésique. S'il se reposait de temps en temps, c'était moins à cause du sentiment de la fatigue que par suite d'un raisonnement. Nous connaissons ces hystériques qui n'ont plus faim, qui n'ont plus hesoin d'uriner, mais qui mangent et urinent à des heures fixes parce qu'ils savent qu'il le faut faire. De temps en temps, Rou. fait semblant de tirer; mais il se fait remorquer par le bon âne Cadet et le bateau n'avance guère. De temps en temps arrivent quelques mésaventures : il est mouillé par la pluie, il tombe à l'eau en débarquant du charbon et comme toujours 1 impression de l'eau froide produit un singulier effet. Il prend un air ahuri, demande où il est, ce qu'il fait là, refuse de travailler. On le fait dormir quelques heures et il se réveille de nouveau en plein rêve. Vous vous rappelez qu'il a encore conservé le souvenir de ces quelques instants. Arrivé à ^lonceau-les-Mines, le bateau n'avance plus, il faut aviser à vine nouvelle combinaison. 11 s'engage comme aide d'un raccommodeur de vaisselle qui parcourt les campagnes et se dirige vers le midi. De nouveau, tout marche assez bien. Jamais, dit-il, il ne s'est mieux porté. Entendez par là qu'il n'a le sentiment de rien: il marche, il travaille, il est tout heureux d'avancer et ne songe pas à autre chose.
Mais voici une aventure bien intéressante au point de vue psychologique qui met un terme au beau voyage. A Four, dans la Nièvre, les deux compères avaient fait de bonnes affaires, ils avaient sept francs en poche, aussi décident-ils de faire un bon dîner. « D'ailleurs, dit le raccommodeur, nous sommes le 15 août, c'est jour de fête. — Tiens, c'est vrai, répond étourdiment Rou., c'est la fête de ma mère ». Immédiatement il prend une figure si ahurie que son compagnon lui dit : « Es-tu malade ? » En effet Rou. s'est assis par terre, il pleure, et demande : « Où suis-je encore ? Qu'est-ce que je fais loin de mes parents? Qui ètesvous ? )) Le raccommodeur a beau lui expliquer la situation, l'autre n'y comprend rien du tout et finit par passer pour fou. On s'explique tant bien que mal chez le maire du village où l'on conduit ce pauvre Rou. et c'est là que notre malade bien réveillé, vous le devinez, écrit à ses parents pour se faire rapatrier. Il y a peu d'exemples aussi curieux de l'effet d'un phénomène psychologique, d'une sensation qui vient réveiller tout un système de pensées et le substituer à un autre. Cela nous montre bien que
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pendant la fugue le malade a oublié sa vie normale et c'est justement cet oubli de la vie normale qui permet le d(''veloppement de l'idée fixe. Cet oubli est du, au début, au rétrécissement du champ de la conscience causé par le sommeil oupar l'ivresse, mais il est entretenu plus tard par le développement si riche de l'idée fixe qui ne laisse pas de place à côté d'elle pour une autre pensée. Ces autres pensées cependant ne sont pas détruites ; elles sont latentes comme il arrive toujours dans l'hystérie et il suffit d'une circonstance pour les évoquer et pour changer l'équilibre de la pensée.
Il nous serait facile de lui faire raconter de même pendant le somnambulisme provoqué les événements de la dernière fugue qui a commencé si brusquement au moment où il traversait le boulevard Sébastopol. Cette fugue a été modifiée parce que les jours précédents nous avions déjà vu le malade et lui avions fait des suggestions. L'idée fixe a été incomplète et il n'a pu quitter Paris. Il s'est borné h satisfaire sa passion en contemplant les jDCtlts navires au musée de la marine du Louvre et les locomotives à la gare d'Orléans, puis il est revenu se coucher dans le passage où ses parents l'ont retrouvé. Le phénomène est toujours le même, développement d'un système de pensées qui devient si considérable qu'il remplit tout le champ de la conscience et ne laisse aucune place aux idées antagonistes.
Si nous voulions faire une discussion psychologique complète de ce cas, il resterait encore un problème. Nous avons compris le mécanisme de la fugue elle-même pendant un état où les stigmates hystériques sont développés, où le rétrécissement de la conscience est fort grand, mais nous avons plus de peine à comprendre l'oubli qui suit le réveil. D'ans le nouvel état où il rentre, Rou. a une sensibilité beaucoup plus étendue, puisque nous ne trouvons même pas de stigmates. D'ordinaire l'amnésie disparaît avec l'anesthésie, c'est ce que l'un de nous a montré dans ses études sur le somnambulisme complet, c'est-à-dire sur les restaurations momentanées de l'activité mentale complète chez les hystéri(jues. Sans doute Rou. en retrouvant la sensibilité retrouve beaucoup de souvenirs, tous ceux de la vie normale et il a une mémoire plus étendue. Pourquoi donc conserve-t-il un oubli grave, celui des deux mois de la fugue ? Nous répondrons par une expérience bien connue qu'il est facile de répéter. Nous suggérons à une hystérique une action complexe <[ui modifie en appa-
rence toute la personnalité, nous lui suggérons qu'elle est un général d'armée. Vous connaissez la comédie, elle commande aux troupes, plaisante avec nous, nous oCfre une absinthe, etc. Un autre moment nous lui suggérons qu'elle est une princesse et la voici qui étale sa belle robe de velours et nous appelle monsieur le marquis de Lauzun. Eh bien, pendant qu'elle est princesse, demandez-lui ce qui s'est passé pendant qu'elle était général, elle n'a aucun de ces souvenirs, même quand il s'agit d'événements insignifiants sans rapports avec l'hallucination suggérée. Inversement elle ne se souvient plus du marquis de Lauzun quand elle est de nouveau général'. Dans une pensée trop étroite les systèmes psychologiques s'excluent réciproquement. Quoique le mot semble ici bien insuffisant, ces oublis ne sont que l'exagération énorme des phénomènes de distraction qui jouent dans la pensée un rôle beaucoup plus considérable qu'on ne le croit. « Sans doute, comme l'un de nous l'écrivait autrefois, si on attire l'attention de ces malades successivement sur chacun de leurs sens, on verra qu'ils les possèdent tous ou du moins qu'ils peuvent les posséder tous, mais en pratique ils ne se servent pas de tous leurs sens et de toutes les images de ces sens. Ils en négligent un grand nombre pour se contenter de quelques images prédominantes et habituelles. Le somnambulisme change ces idées prédominantes— réveillés, ces sujets reprennent leurs pensées habituelles, négligent par distraction ces images et par conséquent les souvenirs qui y sont liés. Ils ne peuvent plus les retrouver, car ils sont incapables du petit effort qu'il faudrait faire pour modifier un peu la forme habituelle de leur pensée^. » Cette amnésie qui persiste montre, bien que malgré le retour apparent des sensibilités l'individu n'est pas normal. « Une hystérique complètement guérie, disait-il encore, devrait retrouver le souvenir de ses somnambulismes et de ses écritures automatiques^ ». Cette insuffisance de la pensée persiste chezRou. malgré l'absence des stigmates et c'est pourquoi nous insistons souvent pour qu'on ne réduise pas toute l'hystérie à l'anesthésie. Celle-ci est une manifestation capitale, mais elle n'est qu'une manifestation de la faiblesse cérébrale et la lésion essentielle dont
1. Pierre Janet, Auloinatisine psychologique, 1889. p. 1G2, 163.