Id. Ibid., p. 343-34'i
raiiesthésie clle-niùme dépend, c'est la faiblesse de synthèse, rincapacitc de faire fonctionner simultanément et d'nne manière cohérente nn or;nid nonil)r(> de centres. Cette incapacité existe continuellenuMit chez Iiou. comme nous l'avons vu en étudiant la faiblesse de son attention, son indécision, sa disposition à l'amnésie continue ; c'est cette faiblesse qui le rend si suggestible, qui donne un tel pouvoir aux impulsions héréditaires, aux inspirations venues du dehors. Plus tard ces idées fixes vont aussi avoir leurs conséquences, produire par leur développement de nouveaux rétrécissements du champ de conscience, des anesthésies, des amnésies, mais c'est un état primordial de dissociation de la pensée qui permet tout ce développement ultérieur.
Que pourrons-nous faire de ce pauvre garçon qui nous a beaucoup intéressé comme vous le voyez et auquel nous voudrions rendre service ? La suggestion pendant le somnambulisme provoqué n'est certainement pas sans valeur, elle nous servirait au besoin ii arrêter une fugue qui commence. Elle nous sert même maintenant à empêcher les fugues de commencer. Vous voyez que dans sa dernière fugue qui n'a duré que vingt-quatre heures, il n'a pas réussi à quitter Paris. Le plus souvent même, quand il est sous l'influence d'une suggestion, il n'est plus aucunement tourmenté par son idée fixe et il n'a aucune velléité de partir; mais ce n'est cju'un palliatif, nous l'arrêtons ainsi pendant huit ou dix jours, mais après? Il faut recommencer indéfiniment: la suggestion ne détruit pas la faiblesse de synthèse mentale et laisse le sujet exposé à toutes les rechutes et vous savez comme il est difficile de modifier soit par des traitements physiques, soit par une gymnastique intellectuelle, cet affaiblissement de l'écorce cérébrale.
Obsekvatio 73. — Fugues hystériques débutant à 40 ans après une explosion de dynamite. — Anlccêdenls, explosion (lu resùtumnl Vèrij, terreurs conlinucUes, sensation de choc dans la tête, fugues avec hallucinations terrifiantes, hystérie.
Voici un cas remarquable qui a déjà, croyons-nous, été présenté dans plusieurs hôpitaux mais que nous devons étudier aussi parce qu'il est instructif: c'est un bel exemple d'hystérie déterminée rapidement par une émotion très violente et de transformation hystérique d'une idée fixe.
Voici un brave homme de 40 ans, Wm., dont toute la vie a été bouleversée par un malheureux hasard. Il n'y a h noter aucun antécédent héréditaire, ni personnel. C'était un excellent ouvrier, contre-maître estimé et dessinateur dans un atelier de menuiserie, qui gagnait largement la vie de sa femme et de ses deux enfants. Il y a quelques années, le 24 avril 1892, quelques amis l'entraînent pour voir au restaurant Véry le portrait de Ravachol. Ils n'ont pas eu le temps de s'asseoir que l'explosion s'est produite. Wm. a été ramassé inanimé, la figure noire de poudre et les cheveux tout brûlés. Quand il revint à lui il était fort ahuri et ne pouvait ni entendre, ni parler. Il parut cependant se rétablir, mais à partir de ce moment tout son caractère et sa conduite ont été transformés.
Il ne veut plus ni travailler, ni s'amuser. Il est sombre et reste immobile la tète dans ses mains, des journées entières. Il ne sort de son mutisme que pour se mettre dans des colères terribles h cause du moindre bruit ou de la moindre parole. Il prétend qu'on le nargue, qu'on le menace, que les anarchistes sont à sa poursuite ; d'ailleurs son unique pensée roule toujours sur les anarchistes : tantôt il veut les poursuivre et se venger, tantôt il a peur d'eux et prétend qu'ils vont l'atteindre. Le moindre bruit l'effraye et l'exaspère et il se cache dans tous les coins. Un jour, il essaye de s'empoisonner avec du laudanum, un autre jour il menace de tuer ses enfants : c'est un état d'aboulie avec des obsessions et des périodes d'excitation délirante.
Enfin, depuis qu'il est dans cet état, il a présenté à plusieurs reprises l'accident suivant : il se rend à l'atelier plus énervé et plus inquiet encore que de coutume et il sent, dit-il, brusquement comme un coup de massue dans la tète. Vous vous rappelez la même sensation au début de la fugue de P. Il tombe par terre et se relève péniblement, mais au lieu de rentrer chez lui il se met à courir droit devant lui. Un jour, il courut ainsi dans la campagne et il arriva jusqu'à Nangis où il tomba exténué. Il était couvert de boue, il avait les pieds ensanglantés, l'écume aux lèvres. On le ramassa à la gendarmerie, on le soigna tant bien que mal et on le ramena à Paris. De cette première fugue il conserve quelques souvenirs; il a constamment, dit-il, entendu des voix derrière lui ([ui lui répétaient : a On ne te manquera pas, cette fois, les anarchistes vont te couper les poignets, tu as beau courir ils t'atteignent », et il s'cnfuyail éperdu sans sentir ni la fatigue,
ni les blessures de ses pieds. Ce malheureux est venu lui-môme se faire enfermer h Sainte-Anne et il a été un peu eolmé par un séjour de quelques mois à Tasile, mais, depuis qu'il est sorti, les fugues recommencent. Dernièrement il est parti de chez lui à cinq heures du matin et il est rentré seul, tout sale et tout mouillé dans la nuit. Maintenant il ne se souvient de rien, ne sait ni où il a été, ni ce qu'il a fait. Il est encore sombre et ahuri, mais « il
ne sait même plus s'il pense aux anarchistes Je ne sais plus
du tout ce que j'ai en tète. » 11 présente en ce moment une légère diminution de la sensibilité à gauche, mais il paraît qu'il devient bien plus anesthésique les jours qui précèdent les crises, comme nous l'avons observé chez le malade précédent.
Il s'agit évidemment ici de fugues qui ont pris peu à peu un véritable caractère hystérique: le bouleversement cérébral provoqué par l'explosion a amené une dissociation et à la suite une idée fixe. Celle-ci par l'émotion qu'elle détermine incessamment fait naître les anesthésies, les phénomènes abouliques, le rétrécissement du champ de conscience, les hallucinations, les fugues, les amnésies.
•Il est bien rare que l'hystérie soit ainsi créée de toutes pièces chez un homme de 40 ans et il est intéressant de constater l'évolution de cette idée fixe qui a été d'abord consciente, qui a déterminé des fugues accompagnées de mémoire et qui maintenant devient subconsciente et détermine des fugues sans aucun souvenir.
Obseuvatiox 74. — Vagabondage chez une arriérée.
Nous ne vous disons que deux mots sur cette jeune fille de IG ans, Cd., pour l'opposer au malade précédent, le petit Rou., qui faisait des fugues si remarquables. On nous adresse cette jeune fille en nous disant qu'elle fait des fugues hystériques. Ce sont là deux mots que nous trouvons faux. 11 ne s'agit ni de fugue, ni d'hystérie. Il s'agit d'une jeune fille (jui depuis son enfance manifeste des penchants erotiques et désespère sa famille. Elle a toujours couru après les garçons et, dès l'âge de 12 ans, elle se livrait au premier venu. De temps en temps elle disparaît de la maison paternelle et rentre huit jours ou dix-sept jours après, comme elle vient de le faire. Elle avoue alors en pleurant qu'elle
a passé ces dix-sept jours avec un petit camarade dans un hôtel bortrne. Elle se désole et jure de ne plus recommencer. Dans quelques jours, soyez tranquilles, ce sera tout pareil. Ce ne sont pas là des fugues. Il n'y a aucun somnambulisme, aucune perte de mémoire et l'impulsion est parfaitement consciente. Ce n'est pas non plus de l'hystérie, et nous sommes heureux de protester devant les parents contre cette détestable habitude qui consiste à appeler hystériques toutes les filles qui tournent mal. Cela devient peu honorable pour nos malades. C'est une petite fille d'esprit faible qui, étant jeune, avait l'habitude de la masturbation, qui est très préoccupée des questions génitales, qui est obsédée, si vous le voulez. Disons pour l'excuser qu'elle a peu de volonté, et qu'elle n'est pas bien capable de se conduire sans surveillance. Ce sont là les impulsions des psychasthéniques et non les fugues des hystériques.
Observation 75. — Vagabondage chez un alcoolique.
Ce cas est plus embarrassant, car il est intermédiaire entre les différentes formes de fugues que nous avons signalées. Voici en
FiG. 20. — Coupe transverse de la voûte palatine chez Lam.
deux mots l'histoire de ce jeune homme, Lam., de 18 ans. Le père, profondément alcoolique, appartient à une famille qui ne compte que des nerveux et des ivrognes. L'enfant a toujours été un arriéré, un dégénéré: remarquez maintenant lasvmétrie du crâne, la forme ogivale de la voijte palatine (figure 20). Il a pissé au lit jusqu'à 13 ans et il n'a cessé que lorsqu'il a commencé à se masturber. C'est un fait sur- lequel nous reviendrons à propos des incontinences : les rêves génitaux remplacent chez ces enfants les rêves urinaires. On l'a mis en apprentissage et il n'a guère appris qu'une chose, c'est à boire de l'absinthe. Ses camarades l'ont indignement grisé et, depuis quelque temps, il
27i; LKS SOMNAMBULISMRS, LES FUGUES
semble plus abruti ([ue jamais. La mémoire a presque totalement disparu pour toutes les choses récentes, ses mouvements sont devenus pénibles et aiïiublis ; la marche surtout est traînante. Dernièrement, à la suite d'une conversation avec un garçon boucher qui lui raconte qu'il va s'engager, il est parti à pied jusqu'à Rouen, avec quatre sous dans sa poche. Il mendiait le long de la route. Une fois à Rouen, il semble avoir été dégoûté de son expédition et il est revenu en se traînant. Quand on l'interroge, il nous dit bêtement qu'il voulait faire comme son camarade, qu'il voulait s'engager. « C'était mon idée à moi. »
Que pensez-vous de cette promenade qui a inquiété ses parents et sur laquelle on nous interroge. II y a de l'amnésie sans doute, mais elle est diffuse et ne porte pas plus sur le voyage proprement dit que sur les événements arrivés avant et après. C'est plutôt une amnésie continue des choses récentes qu'une amnésie localisée. C'est là le type de l'amnésie qu'on rencontre chez les alcooliques. Sa parésie des jambes qui s'accompagne d'une certaine dysesthésie plutôt que d'une anesthésie peut se rattacher à l'hystérie si on veut, mais est aussi bien caractéristique de l'alcoolisme. Cette suggestibilité qui est, paraît-il, très grande pour toutes les actions peut exister dans les états psychasthéniques chez les dégénérés. En somme, il y a peut-être un peu d'hystérie. Ce n'est pas rare chez les intoxiqués, mais la grosse affaire est ici la déofénérescence et l'alcoolisme.