LES TROUBLES DE LA SENSIBILITÉ
Messieurs,
La pensée et le corps étant inséparables, il n'y a pas de troubles de la pensée sans qu'il v ait en même temps des altérations somatiques et vice-versa. Mais il faut reconnaître que suivant les cas les uns ou les autres de ces troubles inséparables sont plus manifestes et plus accessibles à notre observation clinique. Dans les obsessions proprement dites, les désordres phvsiques dans le cerveau et dans tout l'organisme, qui existent certainement, sont moins visibles que les troubles psychiques qui se manifestent par les paroles et par les actions. Dans les cas de névroses que nous étudions maintenant, les altérations psychologiques déterminent des troubles de la sensibilité et du mouvement qui sont plus objectivement appréciables. Il ne faudrait cependant pas séparer trop complètement ces deux formes des maladies fonctionnelles du cerveau qui ne diffèrent souvent l'une de l'autre que par des degrés.
i. — Anesthésies.
Les anesthésies sont très fréquentes dans toutes les maladies par idées fixes où elles se présentent le plus communément sous
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la forme d'aiicslliésie hystrrique. Ce trouble de la seiisihililé est aujourd'hui bien connu el nous n'insisterons pas sur lui, d'autant plus qu'il est étudié ici même dans les conférences de psychologique clinique. Il est dans bien des cas la première et la plus imporlanle manileslation de la faiblesse, de l'engourdissement des fonctions cérébrales. On voit disparaître tout d'un coup ou par degrés le pouvoir de l'attention, de la synthèse mentale, de la perception personnelle des sensations élémentaires; celles-ci subsistent longtemps, quelquefois toujours d'une manière élémentaire, à l'état d'isolement plus ou moins dissociées et inutiles. Quelquefois la dissociation s'accentue encore davantage, les sensations sont si isolées qu'elles ne forment plus des systèmes capables de se manifester par des mouvements et qu'elles semblent avoir disparu presque complètement.
Dans cet effacement progressif des diverses sensations, l'épuisement cérébral joue le rôle principal : dire que tel groupe de sensation devient subconscient, se dissocie, s'efface, c'est dire en d'autres termes que telle région du cerveau n'est plus rattachée au reste de l'écorce, a un fonctionnement indépendant, déséquilibré, amoindri. Mais d'autre part, les émotions, les idées du sujet jouent le plus grand rôle dans l'époque d'apparition, dans la forme, dans la répartition topogiaphique de ces anesthésies et de ces engourdissements cérébraux. Nous ne rapporterons ici qu'un seul exemple de ces faits parce que cette observation présente un petit détail intéressant surtout au point de vue historique. Ce stigmate curieux de la névrose a été le point de départ de beaucoup d'études psychologiques et cliniques.
Obsehvation 76. — Amaurose unilatérale chez une hystérique. — Antécédenls, lenlatlve de i)iol,;Ulaques, absence de l'aura, di;i(/iioslic avec V accès épileplique, délire, lentallve de suicide, slif/mate, amaurose de l'œil droit, expérience de la hoîle de Fiées, vision suhconscienle, rétrécissement du champ de la conscience, dissociation psychologique et cérébrale.
Voici un cas d'hystérie vulgaire assez intéressant par sa gravité d'une part et par la forme d'aneslhésie qu'il détermine.
Cette jeune fille de 17 ans, Lar., est une enfant naturelle de père inconnu ; nous pouvons donc supposer sur celui-ci tout ce
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(|iie nous voulons. La mère se porte bien et n'est pas nerveuse; elle se maria après la naissance de cette enfant et celle-ci fut élevée par son beau-père, individu assez brutal. Elle était peu intelligente, un peu arriérée, quand, à l'âge de 9 ans, elle fut fort maltraitée et subit même, de la part de son beau-père, une tentative de viol. Depuis, elle commença des crises nerveuses qui ont été rapidement très graves. Le caractère frappant de ces crises, qui pourrait vous induire en erreur, c'est qu'elles ne sont préparées par aucune aura bien nette. Déjà à l'âge de 10 ans, la malade tombait brutalement suf la voie publique. Elle a été à plusieurs reprises ramassée et transportée dans un hôpital, en particulier à Beaujon. Mais ces crises sont assez longues : elles peuvent durer 1 h. 1/2, 2 heures. La malade se débat, se sauve de tous côtés, se frappe, se mord. Elle s'est quelquefois mordue la langue, mais dans une sorte de colère et non par un mouvement automatique. Elle n'urine pas sous elle et n'a pas de sommeil après l'attaque. En outre elle parle pendant l'attaque, tantôt pour répondre un peu aux personnes présentes et demander h boire, tantôt pour hurler contre son beau-père, car ses hurlements et ses invectives contre cet individu forment l'élément principal du délire. Ces crises se sont répétées depuis l'âge de 10 ans jusqu'à aujourd'hui, quelquefois avec des interruptions qui se sont prolongées trois et quatre mois, quelquefois beaucoup plus rapprochées, et, dans ces derniers temps elles avaient lieu presque tous les jours.
Il y a un mois, à la suite d'une querelle futile avec sa patronne, cette jeune fille s'est sauvée et s'est jetée dans la Seine. On l'a retirée et conduite à Lariboisière. Depuis ce moment, elle n'a plus d'attaques, mais elle est plus abrutie et manifeste à chaque instant des envies de se jeter par la fenêtre. C est encore un exemple intéressant de ces équivalences si fréquentes dans l'hystérie et de la substitution d'une forme de l'idée fixe à une autre.
Cette simple description sommaire suffit, en effet, pour caractériser l'hystérie ; les morsures de la langue pendant l'attaque, si elles existent ce qui est discutable, ne sont pas comparables à la morsure épileptique. Le début brusque ne doit pas nous tromper. Il existe dans l'hystérie grave et peut tenir d'ailleurs à l'abrutissement de la malade qui ne se rend pas compte de l'aura et ne sait pas en prévenir. Le caractère prolongé de l'attaque, le délire, les paroles sont bien caractéristiques de l'hystérie.
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Mais ce qui nous déciderait s'il y avait lieu d'hésiter, ce sont les stigmates importants, incontestables. L'anesthésie presque complète du côté droit, le rétrécissement considérable du champ visuel il gauche, l'amnésie continue, les troubles de l'allention confirment tout à lait le diagnostic que nous avons formulé d'après les caractères de l'attaque. L'œil droit, dont il n'a pas encore été question, présente un phénomène curieux et important: il est ou il paraît être complètement aveugle. Cette amaurose unilatérale n'existe pas depuis la naissance, mais s'est surtout développée depuis quelques années; elle .présente des caractères curieux qui sont bien en rapport avec l'état hystérique. Remarquez d'abord cette anesthésie complète de la paupière, de la région de la peau qui environne l'oîil, association fréquente dans l'hystérie, de l'anesthésie d'un organe sensoriel avec l'anesthésie cutanée de toute la région. Ce sont là des associations habituelles, fonctionnelles de certaines sensations qui disparaissent et réapparaissent ensemble ; ces associations fonctionnelles jouent probablement un grand rôle dans la formation des centres corticaux. L'insensibilité a gagné même la conjonctive et vous voyez que le réflexe conjonctival fait défaut; mais si ce réflexe est disparu, d'autres réflexes au contraire, les réflexes pupillaires subsistent complètement. Ce fait dans toute amaurose aune signification très importante, il montre que la lésion est élevée, intracérébrale ou corticale et qu'elle est au delà du centre des réflexes de l'iris ; elle montre en tout cas qu'une certaine vision, très élémentaire si l'on veut, est conservée, que la lumière n'est pas sans action sur les éléments nerveux.
Mais ce même fait peut être démontré d'une manière encore plus curieuse et plus embarrassante. On peut répéter sur cette malade une expérience qui a quelque intérêt dans l'histoire de la psychologie clinique, celle de la boîte de Fiées. Cette boîte que vous voyez, dont la construction est ingénieuse, a été appliquée autrefois par les médecins majors des régiments pour démasquer la simulation de l'amaurose unilatérale. On fait regarder le sujet dans cette boîte en prenant bien soin qu'il conserve toujours les deux yeux ouverts et qu'à aucun moment de l'expérience il n'en ferme un. Quand il a regardé dans ces conditions, on lui demande ce qu'il a vu nu fond de la boîte et l'on interprète ensuite sa réponse d'après la construction de l'appareil. Nous pouvons, comme l'a fait M. Pitres, répéter cette expérience dans le cas pré-
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sent. Elle regarde correctement, les deux yeux ouverts et nous dit ce qu'elle a vu : « un pain à cacheter blanc placé au fond de la boîte du côté gauche ».
Or, si nous examinons la construction de la boîte (figure 21) nous voyons que ce pain à cacheter blanc B qui paraît en effet grâce à une reflexion dans un miroir être situé à gauche en B' ne peut en réalité être vu que par l'œil droit. L'œil gauche, au contraire, ne pourrait voir qu'un pain à cacheter rouge R parais-
>ft'
FiG. 21. — Schéma de la marche des rayons lumineux dans la boîte de Fiées. Z), œil droit, (r, œil gauche. jB, point blanc dont l'image réûéchie par le miroir M est vue par l'œil droit D et apparaît à gauche en B' . B, point rouge dont l'image rélléchie par le miroir M est vue par l'œil gauche G et apparaît à droite en R'.
sant situé à droite en R'. En un mot, l'appareil est construit de telle sorte qu'un œil ne peut voir que l'objet situé en apparence du côté opposé. Vous pouvez vous en convaincre en regardant avec l'œil droit fermé : le pain h cacheter qui disparaît, c'est le blanc situé à gauche et celui qui persiste c'est le rouge situé à droite. Les choses étant ainsi disposées, la réponse de cette malade est donc bien bizarre. Puisqu'elle est aveugle de l'œil droit, elle devrait être dans la situation où nous sommes nous-mêmes quand nous fermons l'œil droit, c'est-à-dire ne voir qu'un pain à ca-
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cheter rouge situé à droite, or elle dit juste le contraire. Une explication facile de cette contradiction apparente fut celle qui était adoptée autrefois par les médecins militaires: cette malade simule l'amaurose de l'oeil droit tandis qu'elle v voit parfaitement. Elle a vu en réalité au fond de la boîte les deux pains à cacheter, le rouge à droite, le blanc à gauche, mais prétendant être aveugle de l'œil droit, elle a cru bien raisonner en refusant de voir l'objet qui apparaissait à droite et en n'exprimant que l'objet apparaissant à gauche. L'ingéniosité de l'appareil a déjoué ce calcul et a mis en évidence la supercherie.
Il se peut qu'une telle expérience faite sur nn conscrit qui demande à être réformé pour amaurose unilatérale soit fort embarrassante, mais ici quel intérêt cette pauvre fdle aurait-elle à faire une simulation aussi compliquée et aussi inutile? Qu'est-ce que cela nous fait qu'elle y voie ou non de l'œil droit? Enfin pourquoi donc beaucoup d'hystériques amaurotiques commettraient-ils la même simulation, car le fait a déjà été décrit bien des fois.
Nous croyons plutôt que ce fait se rattache avec mille autres à cet ensemble de troubles psychologiques qui donne à Tanesthésie hystérique son aspect mobile et en apparence contradictoire. Très souvent, chez les hystériques, on éprouve un embarras du même genre, les sensations paraissent au même moment tantôt présentes, tantôt absentes, suivant la manière dont on interroge le sujet, suivant que son attention est plus ou moins dirigée sur elle. Cette expérience de la boîte de Fiées, mieux encore que l'étude des réflexes pupillaires, nous prouve que la vision est conservée dans l'œil droit, mais que la malade a perdu d'ordinaire le pouvoir de percevoir les sensations fournies par cet œil d'une manière consciente. Il suffit d'une circonstance accidentelle, d'une modification dans la place apparente des sensations pour qu'elles se rattachent à l'ensemble des perceptions conscientes et soient de nouveau perçues par le sujet. Cette expérience bien connue est intéressante pour nous montrer l'influence de l'attention et des idées sur la perception des sensations et nous montre comment elle peut déterminer des disparitions ou des retours de la sensation consciente.