‹ Nérvoses et idées fixesChapitre 231 sur 326 · I.ES DYSESTHÉSIES · texte numérisé non relu

I.ES DYSESTHÉSIES

chez les femmes nerveuses. Il n'y a pas non pins de diminution objectivement appréciable de la sensibilité cutanée dans cette région, ni, autant que l'on peut s'en assurer, de la sensibilité pulmonaire et cardiaque, en un mot, aucune de ces altérations de la sensibilité qui pourraient, comme nous venons de le voir, entretenir une certaine gène. Pourquoi donc alors ces plaintes d'un caractère si exagéré?

Le père était un grand alcoolique, la mère est morte tuberculeuse, l'enfant eut des convulsions et se montra de bonne heure extrêmement émotive. Elle suffoquait ;i la moindre contrariété et se montrait disposée à conserver indéfiniment une idée fixe à propos de la moindre émotion. Mariée très jeune, à 16 ans, elle n'eut pas d'enfants, quoiqu'elle désirât beaucoup en avoir. Elle s'ennuie, s'attriste, se préoccupe de tout, se forge des obsessions persistantes à propos de rien. Ces obsessions, ainsi qu'elle le raconte elle-même, se développent très facilement, car elle ne leur résiste pas du tout. « Je n'ai pas la force de faire attention à mes idées. Je ne peux plus fixer mon esprit. » Cet état de suggestibilité, en rapport, comme nous l'avons dit souvent, avec des troubles de la volonté et de l'attention, rend vraisemblable un premier diagnostic. Cette femme a dû se forger une idée fixe quelconque qui se rattache, nous ne savons pas encore comment au côté gauche de sa poitrine et il est vraisemblable (jue cette souffrance est de nature hypocondriaque.

Quelle est cette idée ? Il n'est pas difficile de le deviner. Voyez comme la malade désire être auscultée, quel intérêt elle prend h l'opération, comment elle interroge. « C'est tout naturel, dit la malade, ma mère est morte phtisique, ma sœur que j'aimais beaucoup et que je ne voulais pas quitter est morte phtisique l'année dernière, je veux savoir combien j'ai de temps encore avant de finir comme elles. » Remarquez, Messieurs, que nous nous sommes déjà épuisés à lui dire qu'elle ne présente aucun symptôme de tuberculose. Elle a très bonne mine et ne tousse même pas. A-t-on jamais vu une tuberculose se manifester uniquement par une douleur au côté ? Mais notre démonstration, comme vous le voyez, n'a pas eu beaucoup d'influence sur elle, car elle continue à se croire phtisique. Chez d'autres sujets, car cette idée fixe, vous vous en doutez bien, est très fréquente, cette même obsession déterminera de la toux, des crachements, du refus d'aliments, etc., suivant les préférences indivitluclles. Mais ici, chez cette jeune

?8C I.F.S TROUBLES DE LA SENSllULITÉ

foinnio ;iss(v. iiaVve, Ticlcc de maladie semble se traduire (grossièrement par son symptôme le plus simple, la douleur, douleur au côté, placée assez maladroitement (ni bas de la poitrine^ comme si l'émotion, la j)eur de la maladie produisait un trouille de la sensibilité dans l'oi-gane sur lequel se fixe Tattention.

Nous arrivons donc à un diagnostic un peu plus précis : c'est une malade obsédée par l'idée de la phtisie. Eh bien ! ce n'est pas suffisant et ce n'est qu'à moitié juste. Cette idée de phtisie a commencé il y a trois ans et s'est développée depuis. Mais h quel propos a-t-elle débuté? Malgré les réticences de la malade, on apprend une histoire curieuse. Le mari de cette jeune femme n'était pas précisément un modèle de vertu et, soit pour son travail, soit pour toute autre raison, il lui arrivait trop souvent de découcher. Sa femme devint affreusement jalouse. « Eh! mon Dieu, dit-elle, je n'avais pas précisément tort, quand il restait trente-trois nuits sans revenir. » Dans sa colère et son désespoir, elle se forgeait mille idées et en particulier cette pensée un peu singulière que son mari lui faisait affront dans la rue, sous ses fenêtres. Pour vérifier le fait et surprendre le traître, elle passait la nuit en chemise à sa fenêtre. Naturellement, elle éprouvait un grand froid dans cette posture et la souffrance qu'elle ressentait ajoutait un nouveau grief à tous ses sujets de plainte. Son mari l'exposait au froid, car c'était bien il cause de lui qu'elle restait ainsi la nuit à sa fenêtre. Il était bien la cause de la maladie qu'elle allait certainement contracter. Tous ces motifs réunis déterminèrent une grande colère contre le mari et une jalousie intense. Chez une personne de ce genre, la jalousie prit rapidement la forme de l'idée fixe et devint pendant quelques mois presque délirante. Mais depuis deux ans, la conduite du mari s'étant amendée, cette jalousie diminua et disparut même à peu près complètement. De l'idée fixe ancienne, il ne subsista plus, comme cela arrive fréquemment, qu'un fragment isolé. Me. a gardé seulement la pensée que son mari l'a rendue malade, qu'il a déterminé chez elle l'apparition du mal héréditaire et qu'elle subit la conséquence de ses fautes. En un mot, cette idée fixe de phtisie avec l'émotion systématique qui l'accompagne n'est en réalité qu'un fragment ou, mieux, un aspect d'une idée fixe de jalousie. Vous ne vous attendiez pas en voyant celte jeune femme se plaindre de sa souffrance au côté gauche ii découvrir qu'il s'agissait en réalité d'un délire de jalousie.

LES DYSESTHÉSIES 287

Comment classer cette maladie? Le symptôme en lui-même est bien connu. C'est ce que le regretté Paul Blocq appelait des topoalgies ; ce sont ces malades que nous pourrions couramment, entre nous, pour nous entendre, appeler des algiques, comme on dit des phobiques.

Reste toujours la question de terrain, cette malade n'a pas eu de crises de nerfs véritables, mais vraiment certains états d'angoisse qu'elle présente s'en rapprochent beaucoup. La sensibilité n'est guère diminuée objectivement, mais l'attention est presque nulle. Enfin, Me. paraît très facilement hypnotisable. C'est un état bien près de l'hystérie. Le traitement ne semble pas devoir être bien difficile, car déjà la suggestion à l'état de veille a diminué ses angoisses. Si l'hypnotisme se développe, elle sera probablement débarrassée assez vite de ce reliquat de jalousie.

Nos prévisions sont en partie justifiées h propos de cette jeune femme, Me., que nous vous présentions, il y a trois semaines. La suggestion hypnotique a eu facilement raison de ses désespoirs, de ses idées hypocondriaques ; il a suffi ensuite d'attirer l'attention de cette malade pour lui faire bien remarquer que toutes ses sensations étaient bien normales et l'hypéralgie de la poitrine a disparu ensuite tout naturellement. Eh bien, nous direz-vous, cette malade est donc guérie. Pas précisément, les guérisons complètes sont peut-être des choses trop belles quand il s'agit de nos malades.

Celle-ci est devenue dès les premières séances d'hypnotisme un type curieux de cet état que l'un de nous a appelle la passion somnanibulique * et que nous aurons quelque jour l'occasion d'étudier ensemble. Après une séance d'hvpnotisme, après les suggestions appropriées, après ses efforts d'attention pour se bien rendre compte des sensations provenant de la poitrine, elle est guérie, admirablement guérie, pleine de bonne volonté et de courage. Tout va bien pendant dix ou quinze jours, puis les préoccupations recommencent, les inquiétudes, la jalousie, la phtisie, et la douleur au côté gauche de la poitrine. x\. ces idées s'ajoutent seulement la pensée obsédante de la Salpètrière, elle veut y revenir, y vivre constamment, elle a besoin de revoir son médecin, de se faire gron-

1. Voir le chapitre La passion somnainbulique et le besoin de direction dans le premier volume de ces études sur les Idées fixes.

288 LES THOUnLKS DE LA SENSIlilLITl^',

der, etc. Elle rentre dans cette catégorie de personnes qui se portent bien lorsqu'elles sont constamment sous l'influence d'une autre, mais f[ui ne ])euvent rester raisonnables si elles sont abandonnées à leurs projires (oices. Nous avons pu cependant écarter déjà jusqu'à un mois d'intervalle les séances d'hypnotisme. Espérons que par l'hvgiène, le travail, elle prendra une force de synthèse mentale suffisante pour résister un peu aux idées fixes et arriver à se suflîre.

OnsEuvATioN 78. — Dysesthésie de la poitrine dans le chagrin.

Souffrance au cœur, chagrin (Tamour.

L'étude précédente nous permet de passer rapidement sur l'observation de cette jeune fille, Del., âgée de 18 ans. Cette jeune fille souffre au cœur. Il y a un point, comme une pièce de cent sous, situé exactement sous le sein gauche qui est continuellement le siège d'une vive douleur. Quand on appuie sur ce point on provoque des étoufFements, des malaises qui se traduisent, comme vous le voyez, par des sanglots et des flots de larmes. Elle rit au milieu de ses pleurs et dit ([u'elle ne sait ce qu'elle éprouve, mais qu'elle se sent très énervée: petit début de crise de nerfs, comme vous le voyez, avec point dysesthésique sur la région du cœur.

Cette jeune fille ne se porte pas très bien quoiqu'il n'y ait ni antécédents héréditaires, ni antécédents personnels ; elle est depuis un an très anémique, et elle présente certains troubles de l'estomac : digestions pénibles, vomissements ou diarrhée peu après le repas, crampes d'estomac. Ce sont surtout des troubles moteurs. Quoique l'estomac soit réellement souffrant ce n'est pas de lui que la malade se plaint le plus, c'est, comme nous le savons, de son cœur. « C'est le cœur qui est comme percé, qui se gonfle, qui va éclater à force de chagrin. »

Ah ! cette pauvre jeune fille a donc de grands chagrins. Quoiqu'elle ne veuille pas le dire elle-même, elle nous permettra une petite indiscrétion. Il y a un an, la mère a cru devoir intei'rompre des petites amourettes qui ne lui plaisaient pas suffisamment. De là le chagrin, l'état nerveux, « elle était agacée jusqu'au bout des doigts, » le refus d'aliments, les mauvaises digestions, etc. Faut-il dire (pie l'émoi ion a troublé, dissocié la sensibilité réelle

LES DYSESTIIÉSIES 289

du cœur, de même qu'elle altère souvent la sensibilité des autres viscères? D'une manière plus simple, ne sait-on pas que l'émotion trouble les battements du cœur et détermine soit des arrêts, soit des palpitations qui sont parfaitement senties par le sujet. C'est à ce propos, comme le remarquait Claude Bernard, que se sont formées les croyances et les expressions populaires où le cœur devient le siège des sentiments. Cette remarque a-t-elle attiré l'attention de cette pauvre fille sur son cœur ou plutôt sur la région de son cœur, car la douleur est toute superficielle? Est-ce que cette jeune fille n'aurait pas réalisé de cette manière la métaphore populaire qui attribue au cœur les chagrins d'amour. Sans doute cela n'est pas démontré dans un examen aussi rapide, mais nous sommes disposés à croire que bien souvent ces points dysesthésiques ne dépendent pas de causes plus sérieuses.

Observation 79. — Douleurs dans le ventre persistant malgré l'ovariotomie. — Trailemejil de rutéruf!, opération chirurgicale, persistance de la douleur aux ovaires, rôle des troubles de la sensihilité, des contj'aciures viscérales.

Nous vous présentons rapidement ce cas que nous venons de voir une fois seulement à la consultation et que par conséquent nous sommes loin de bien connaître, parce qu'il contient un enseignement souvent donné mais toujours utile à répéter. Voici une femme de 41 ans. Me., qui souffre d'un côté de la tète, du côté gauche et qui a également une douleur violente sur le même côté gauche au ventre. Ce sont des douleurs irrégulières, par paroxysme, dans la tête de véritables migraines avec vomissements, dans le ventre des douleurs dites ovariennes, avec irradiation dans la colonne vertébrale et dans la jambe. Ces douleurs ont commencé dans la tête, à l'âge de 10 ans, sous forme de migraines, deux ou trois fois par mois, dans le ventre à l'âge de 18 ans. Elles n'ont jamais cessé depuis.

D où viennent de pareilles douleurs, c'est ce que nous ne chercherons pas aujourd'hui sur un sujet aussi mal connu. C'est d'ailleurs, comme vous le savez, ce qu'il est extrêmement difficile de savoir avec précision, mais ce n'est pas là ce qui nous paraît intéressant chez cette malade. On a essayé bien entendu de tous les traitements possibles; enfin, il y a trois ans, on a, comme il

Page 1