LES TIIOUHLES DE LA SENSIBILITE
solablo et surtout souftVait cruelloment. Le mari fit de son nii(>ux pour la consoler v[ pour la soigner ; il essaya des caresses et de la douceur, rien n'y fil ; l'introduction vaginale provoquait d'atroces douleurs et surtout des terreurs et devint bientôt impossible. Aucun traitement chirurgical, ni la dilatation du vagin, ni l'ablation des caroncules myrtiformes ne purent calmer ces souiTrances. Au contraire, les soins, les préoccupations de ces parties, et surtout la vie en commun et les tentatives du mari exaspérèrent cette dysesthésie. Peu à peu la douleur s'étendit aux ovaires, au ventre et prit les caractères que vous voyez actuellement. Bientôt des ennuis, des querelles de ménage, résultant naturellement de cette situation fausse, amenèrent des scènes de désespoir et de violentes colères. La malade de plus en plus nerveuse eut de grandes crises de nerfs: les premières, durant quel([uefois trois heures avec cris, contorsions, délire, sont nettement hystériques. Mais d'autres accès s'ajoutèrent aux premiers, accès d'un autre caractère qui semblent de nature comitiale. Ce mélange, chez une personne appartenant à une famille aussi prédisposée, ne nous surprend pas et il n'y a pas lieu d'y insister maintenant.
Ce qui nous intéresse le plus, c'est que, au milieu de ces accidents nerveux, s'est développée une véritable hypocondrie de nature particulière, une hvpocondrie que l'on peut appeler vaginale, comme on dit hypocondrie urinaire. Cette femme ne pense qu'à son ventre et ne parle que de cela: elle se fait aimable ou menaçante, elle intrigue, elle nous fait écrire par diverses autorités toujours pour que nous nous occupions davantage de son ventre. En un mot, chez une femme prédisposée, hystérique et épileptique s'est constitué un véritable délire systématique à propos d'une dysesthésie vaginale. Et cette dysesthésie vaginale est née tout d'un coup à l'occasion des premières approches de son mari. La brusquerie, le défaut de préparation chez, une fille trop naïve ont à notre avis déterminé une émotion systématique, c'est-à-dire un ensemble, un système de pensées, d'images, de terreurs au milieu desquelles les sensations vaginales et la douleur des premières approches constituaient des éléments essentiels. Cet état émotif très spécial, si l'on veut et très complexe, a persisté et est devenu le centre d'un délire systématicpie. C'est la modification de ce système psychologique persistant, <jui pourrait seule, si la chose était possible, modifier les douleurs abdominales. Xous ne pouvons oublier de vous rappeler à ce propos un fait que nous avons
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observé ici même à deux reprises différentes. Une femme qui ne peut absolument pas avoir de rapports avec son mari à cause d'une hvperesthésie vaginale incurable se fait enlever par un amant avec qui les choses se passent le mieux du monde. Ce sont là des hyperesthésies psychiques, déterminées par des émotions systématiques et persistantes, qui trouvent dans ces cerveaux débiles un terrain tout préparé. Il était curieux de voir les proportions formidables qu'elles peuvent prendre et le grave délire auquel elles peuvent donner naissance.
Obsekvation 81. — Hyperalgie des dents. — Aniècédenls, idée fixe (le se faire arracher le.s dénis, délire.
Il ne faut pas croire que nous puissions expliquer facilement toutes ces dysesthésies et nous ne voudrions pas afJirmer d'une manière trop sommaire qu'elles dépendent toujours soit d'une anesthésie, soit d'une émotion persistante. Voici, par exemple, un cas bizarre que nous vous proposons comme problème. Cette enfant de 13 ans, non encore formée, Dro., présente une manie, si manie il y a, ([ui est bien incompréhensible.
Le père est sobre et normal ; la mère migraineuse et hystérique ; la petite a présenté une fois dans la première enfance des convulsions, puis elle a eu fréquemment des accès de faux croup. A l'âge de 5 ans, à la suite d'une petite chute, elle s'est cassée une incisive, cassure petite, paraît-il, qui n'avait pas encore amené de carie de la dent. Deux jours après, l'enfant a prétendu souffrir horriblement de cette dent, elle criait, ne mangeait plus, ne dormait plus et faisait des efforts pour arracher cette dent. On a cru bien faire, comme il s'agissait d'une dent de lait, en l'arrachant tout simplement. Mais lenfant n'a été calmée que pour ([uelque temps, car elle a recommencé les mêmes gémissements à propos d'une autre dent : mêmes plaintes, mêmes cris avec plus d'exagération encore ; on a encore arraché la dent. Puis ces sortes de crises de douleur sont revenues successivement avec une intensité croissante pour toutes les dents. On lui a arraché presque toute la première dentition ; mais malheureusement les mêmes histoires ont continué depuis l'âge de 10 ans pour la seconde dentition. Vous figurez-vous qu'on lui a déjà arraché quatorze dents de cette seconde dentition et elle n'est pas contente : ce
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sont des hurlements continuels pour qu'on arrache le reste. Un dentiste d'ailleurs avait proposé à la mère comme moyen thérapeutique de tout arracher. Songez qu'il n'y a pas eu une dent cariée; ce sont des d(Mils admirablement saines qu'on enlève ainsi. Quoique le cas nous semble bizarre, nous sommes disposés à croire qu'il y a là un délire d'autant plus que de temps en tcnq)s, rarement il est vrai, cette petite veut se faire arracher autre chose, elle a demandé qu'on lui enlevât les amygdales, elle veut qu'on lui déchire la peau, quoiqu'elle ne se blesse jamais ellemême. C'est une enfant intelligente, paraît-il, en dehors de sa marotte, assez raisonnable, ([uoique fort entêtée. Nous n'osons pas dire que ce soit de l'hvstérie, quoiqu'il y ait un certain rétrécissement du champ visuel et de temps en temps des spasmes dans les mâchoires et dans les bras. Notez aussi que les accidents d'enfance, en particulier les accès de laryngite striduleuse, ont complètement disparu depuis cette aU'eclion des dents. C'est là une idée fixe de douleur bien singulière, développée chez une enfant de 5 ans à propos d'une dent cassée, mais nous n'osons pas affirmer de diagnostic ferme et le cas reste pour nous fort embarrassant.
Obseuvation H-2. — Dysesthésie de la jambe gauche persistant après l'impression du froid. — Sen.salion de froid à cerluins poinf.s de h Jmnhe gauche, hypoesthèsie de la peau en ces points.
Ce brave homme, Com., âgé de 49 ans, vigoureux, solide, comme vous le voyez, vient nous consulter pour un petit accident, un petit malaise bien insignifiant ([ui le tourmente depuis des années, qui dure depuis plus de vingt ans. Quoicpie ce soit une chose bien minime, il a eu raison de venir nous en parler, d'abord pour lui-même, parce qu'après tout ce petit malaise est ennuyeux et ensuite pour nous, parce qu'il nous fournit sans s'en douter l'occasion de quelques réflexions intéressantes. De quoi se plaint-il donc? Tout simplement de ceci: c'est qu'aux approches lie l'hiver,, comme maintenant, il a froid à une jambe. Ce nest que cela, discz-vous. Oui, rien de plus. Il se porte admirablement, mange, boit et dort fort Inen, lait un métier assez rude sans fatigue. Il serait rhoiiiinf le plus heureux du nK)nde si l'été durait toujours. Mais (piand l'hiver arrive il a, non pas toujours, mais fréquemment une sensation de fi'oid à certains endroits du corps.
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du côté o-aiiche. Il est oblicré de les couvrir constauinient de flanelle, même quand il dort, de tenir son pardessus appuyé sur la jambe gauche quand il marche. Notre premier mouvement a été, comme serait le vôtre, de lui dire : « Mettez de la flanelle et n'en parlons plus». Mais une curiosité nous a pris, c'est d'examiner un peu cette sensation anormale et les conditions dans lesquelles elle se produit.
FiG. 22. — Schéma de la répartition de la sensibilité cutanée chez Com. ^^ Hypoesthésie légère.
-iXL Hypoesthésie plus accentuée et dysesthésie, sensation de froid.
L'aspect du côté gauche est absolument normal, la peau est saine, les muscles vigoureux, autant que de l'autre côté. Il n'y a aucune différence de température appréciable. Cependant, il indique certains points où il sent le froid : c'est le pied, la face externe du mollet, la face externe de la hanche, une partie de la fesse et l'épaule du côté gauche (figure 22). Ces régions ne sont pas également affectées ; l'épaule le tourmentait assez souvent autrefois ; depuis quelques années, elle est moins prise et il y songe moins. Ce qui le préoccupe le plus, c'est le mollet et la hanche et encore ces deux points ont rarement froid tous les deux ensemble. Quand il chasse le froid du mollet, surtout par des frictions, la sensation de froid remonte alors à la hanche et s'y
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LF.S THOLBLES DE LA SENSIIUMTK
fixe. Celte sensalioii n'est pas permanente; pendant de longues périodes il sera tranquille, puis tout d'un coup, surtout (juand il s'apereoit que le temps est liais, il sent comme un chatouillement dans le mollet. On dirait, dit-il, qu'une mouche s'y pose et immédiatement après, il y sent un grand froid. Enfin, cette sensation quand elle apparaît s'accompagne souvent d'une émotion permanente, dun senliment, autrefois très fort maintenant plus allaihli, celui de la peur.
Voici de singuliers phénomènes qui font songer à de la pure hypocondrie. Y a-t-il quelques circonstances qui les accompagnent et qui fournissent en quelque sorte la preuve objective que tout n'est pas imaginaire dans son récit? Remarquons d'abord que la force musculaire est parfaitement conservée, que les mouvements n'ont aucune hésitation, enfin que les réflexes sont parfaitement corrects. Mais cependant il y a quelque chose, quelcjue chose dont il ne se doutait pas, que nous avons constaté à sa grande surprise et qui vient apporter une confirmation à ses dires : la sensibilité tactile est nettement diminuée dans tout le côté gauche. La diminution n'est pas énorme, mais il se rend bien compte que le frôlementest moins senti, le pincement moins douloureux à gauche qu'à droite dans la jambe et dans le bras. A de certains points, précisément à ceux où il a la sensation de froid, cet engourdissement de la sensibilité cutanée est particulièrement manifeste et peut être même appréciée à l'a^sthésiomètre. Au mollet gauche, il ne distingue l'écartement des pointes qu'à 50 millimètres et il le distingue très bien à 25 sur le point correspondant du mollet droit. A la hanche, il y a également une dillérencc de 15 millimètres entre les deux côtés, enfin au poignet gauche, il faut 40 millimètres pour qu'il apprécie les deux pointes, il n'en faut que 15 à droite. Cette fois nous constatons quelque chose de réel qui n'est pas de la pure imagination du sujet, car il ne parlait pas de cette différence dans les sensibilités tactiles. Nous avons donc affaire à un individu qui a réellement depuis seize ou vingt ans de rhvpoesthésie légère du côté gauche, plus accentuée à certains points, avec sentiment illusoire de refroidissement h ces points et sentiment léger d'inquiétude, de peur.
Avant de discuter ce cas quia réellement à nos yeux un petit intérêt, permettez-nous de vous présenter une autre malade que nous voulons rapprocher de cet homme, l)ien <[u'elle semble au premier abord tout à fait diderenle.
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OusEuvAiioN 8.'3. — Dysesthésie spéciale, erotique après une émotion systématique persistante. — Siège de la dysesthésie, sentiments éprouvés, pudeur et excitation (jénilale, conditions particulières de cette dysesthésie, hypoesthésie sur tout le corps, rapport entre la dysesthésie et V hypoesthésie, antécédents, émotion, système psychologique dans rémotion, réapparition et persistance de l'émotion systématique, traitements, modifications de la dysesthésie par la suppression de l' hypoesthésie ou par la suppi-ession de l'émotion persistante.
Cette jeune fille de 19 ans, Gs., que nous avons étudiée et soignée ensemble depuis l'année dernière, serait intéressante ii bien des points de vue. Elle a présenté des atta([ues, des somnambiilismes et surtout une anorexie assez grave, mais nous n'avons pas à parler de tout cela aujourd'hui pour ne pas embrouiller notre étude. Nous ne remarquons qu'une seule chose. Vous voyez comme elle recule lorsqu'on s'approche d'elle et vous voyez les belles grimaces qu'elle fait lorsqu'on veut prendre sa main droite. Elle se secoue, tremble, pousse de petits cris et cache sa figure sous son bras gauche. En somme, elle paraît avoir une hyperesthésie énorme du bras droit. Ce mot hypercsthésie est très mauvais quoiqu'on l'ait presque toujours appliqué à des cas de ce genre. 11 a presque toujours donné lieu a une série de malentendus, remplaçons-le définitivement par le mot dvsesthésie qui sio-nifie sensation mauvaise, altérée, fausse, mot qui s'applique à ce cas comme au précédent, celui de l'homme qui a froid au mollet et essayons comme précédemment d'analyser et de préciser un peu la dysesthésie de cette jeune fille.
^ Ovons d'abord son siège. Elle n'existe pas sur tout le corps : bien souvent lorsqu'on lui tend la main, Gs. tend la main gauche où le contact ne lui est pas désagréable. Ce trouble de la sensibilité existe exclusivement au bras droit ainsi qu'à la cuisse droite ; mais il s'étend à la poitrine sur toute la région des seins à gauche comme à droite, sur le bas ventre, des deux côtés et sur la face interne de la cuisse gauche. Il n'existe pas à la tète même du côté droit, il existe à peine dans le dos, sauf un peu au fianc droit. Il ne se manifeste ni dans le bras gauche ni dans les pieds. Le schéuui de la figure '23 vous représente la répartition topographi({ue de cette dysesthésie.
LES TROUIM.I'S Dr, I.\ srNSUÎlLITK
Après son siège, voyons lit niilnic de la dvscsthésic, c'ost-ii-dirc ce que la malade éprouve lorsqu'on la touche sur ces points particuliers. Elle prétend d'abord que c'est une douleur, mais quand on insiste pour lui demander la nature de cette douleur, elle est de plus en plus gênée, elle dit que « c'est un chatouillemenl qui lui fait éprouver de drôles d'idées. — Quelles idées? — J'ai honte de les dire et de les penser », et en elTet nous remarquons maintenant qu'au moment où on la louche, elle rougit et se cache la figure. Aussi insistons-nous un peu et obtenons-nous d'elle, non pas une parole, mais une lettre où elle a préféré expliquer par écrit
'23. — Schéma de la répartition do la sensibilité cutanée chei! Gs. Hypoesthésio.
-i Dysesthésie d'une nature spéciale.
ce qu'elle ressent. « Je ne sais pas pourquoi, dit-elle, quand on me touche de ce côté il me vient une idée absurde. J'ai peur ([u'on ne veuille abuser de moi et en même tenqis que j'en ai horreur, je ressens malgré moi une excitation aux seins et aux parties, w Notez que cette excitation, nous l'avons su depuis, va très loin, jusqu'à déterminer des sécrétions. Un ensemble de petites remarques vient confirmer la nature toute particulière de cette dysesthésie : elle n'est pas génc-ralc, c'est-à-dire <|u'elle ne se produit pas dans loules les circonstances à propos de tous les contacts.
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Elle est particulièreiiient forte, quand le contact vient d'un homme, à moins que ce ne soit d'un personnage en particulier pour lequel Gs. a quelque indulgence et qui ne détermine en la touchant que des sensations agréables et facilement acceptées. Lorsqu'une femme la touche, la gène est beaucoup moins forte, quoiqu'elle existe encore. Quand Gs. se touche elle-même en prenant, par exemple, son bras droit avec sa main gauche, il n'v a aucun phénomène et il n'y en a pas davantage quand Gs. touche avec son bras droit un objet inerte. Vous la voyez appuyer, sans aucune gène, son bras droit sur la table. C'est donc une dysesthésie bien spéciale, caractérisée par une excitation erotique à laquelle la malade résiste avec horreur. La dvsestliésie est moins forte quand l'excitation erotique est acceptée; elle n'existe plus quand l'objet est incapable de faire naître ce sentiment spécial, mélange d'érotisme et de pudeur.
Passons maintenant h des caractères objectivement appréciables. Est-ce tout à fait de la pure imagination? Non et c'est ici qu'elle se rapproche de notre homme. Quand vous insistez pour pratiquer malgré tout l'examen de la sensibilité réelle, vous êtes surpris de voir avec cette excitation apparente, une diminution réelle de la sensibilité. Gs. ne reconnaît que très peu le frôlement, la piqûre, le pincement. Elle ne distingue les deux pointes de l'œsthésiomètre qu'avec unécartement de 60 à la jambe, de 50 au poignet; mais sur ce point elle diffère un peu du malade précédent en ce que, et c'est un point sur lequel nous insistons, l'hvpoesthésie est la même sur toute la surface du corps et que, du moins avec nos instruments cliniques, nous ne remarquons aucune différence sur les points dysesthésiques et sur les autres. C'est donc encore ici une dysesthésie particulière erotique et pudique sur certains points du corps avec hypoesthésie réelle sur toute la surlace cutanée.
Ces deux malades nous proposent un problème. Quels sont les rapports entre ces deux phénomènes, la dysesthésie et l'hvpoesthésie qui paraissent inséparables ainsi que nous l'avons souvent fait observer'? Une première explication facile se présente: c'est Ihvpoesthésie qui est cause de tout. Ces malades sentent mal pour une raison quelcontpie et nous pouvons dire en traduisant le fait psychologique dans le langage anatomique actuel : ils sentent mal parce que les centres corticaux correspondant au mol-
1. Pierre Janet. Accidents mentaux des lirstérif/ucs, IS'Ji, p. 8.3.