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Dysesthésies complexes

Quelquefois les phénomènes dysesthésiques se compliquent bien davantage. Ils déterminent des troubles du mouvement, s'accompagnent de véritables paralysies et même de délires. Dans ces cas, bien entendu, la dysesthésie n'est plus qu'un élément dans un système psychologique bien plus considérable, mais quelquefois elle y joue un rôle essentiel. C'est pourquoi nous rangeons provisoirement certains cas sous ce nom de dysesthésies complexes.

Observation 84. — Dysesthésie de la main avec impuissance motrice. — Antécédents, aboulie, choc sur le coude droit, excitation du cubital, évanouissement, éruption cutanée après rémotion, parésie de la main droite, diagnostics^ sensibilité, persistance d'un état émotif, traitement.

L'histoire de cette dame, Bi. , est fort embarrassante ; elle a donné lieu déjà à bien des diagnostics différents; nous proposons le nôtre sous toutes réserves. Il faut d'abord vous rappeler les antécédents pour que notre interprétation devienne vraisemblable.

Le père était marchand de vin et grand alcoolique ; la mère présenta plusieurs crises de manie aiguë et fut soignée à Sainte- Anne; elle resta toujours très lunatique. Un frère de la mère, après une fièvre typhoïde, délira pendant plusieurs mois.

L'enfant chétive, dilïicile h nourrir, était toujours très émotionnable et se rendait malade par une peur oupar une colère. Réglée à 13 ans, sans accidents, elle présenta dans sa jeunesse un trouble

AOr, I,KS TUOUBl.F.S DE I,.\ SRNSiniLITK

de la volontr. une fornir ^rahonlie un peu (li(ï«''rcnte de celle dont nous avons eu Toccasion de parler, l'^dlc était incapable d'interrompre ou d'arrêter une action, devenait malade si on voulait la faire cesser; elle présenta donc de véritables crises d'entêtement. C'est là pour nous le signe d'une grande prédisposition aux idées fixes. Mariée à 24 ans, elle eut deux enfants qui s'élevèrent diilîcilement et qui sont morts il y a deux ans. A ce moment, d'ailleurs, cette jeune femme se trouvait dans une situation délicate et pénible. Elle vivait avec sa belle-mère, d'un caractère plus que diflTicile, et avait sans cesse avec elle des diflicultés d'argent. Ces querelles influaient sur la paix du ménage et elle était presque toujours brouillée avec son mari. En un mot, nous avons affaire à une jeune femme appartenant h une famille très fortement tarée; elle-même toujours très nerveuse et prédisposée aux idées fixes vient de perdre deux enfants et elle vit en querelles perpétuelles avec sa belle-mère et son mari.

Dans ces conditions, il lui arriva un petit accident tout à fait insignifiant. Il y a à peu près un an, en marchant vite dans son appartement, elle s'est cogné le coude droit contre une serrure. Le choc porta, semble-t-il, très exactement, sur le trajet du cubital au point que les enfants se plaisent à irriter par plaisanterie. Cette excitation détermina, comme il arrive toujours, un fourmillement dans le petit doigt et dans la main. Mais ce fourmillement eut quelque chose d'étrange, d'effrayant. Il sembla lui porter au cœur, lui troubler la tète et elle s'assit tout émue. Au bout de quelque temps, on la trouva par terre, étendue à plat ventre, les bras en croix et tout à fait évanouie. Elle reprit conscience après un quart d'heure, appela son mari avec grande terreur, ne sachant pas tout d'abord ce qui venait de lui arriver. La mémoire revint bientôt, et elle put raconter les détails dont nous venons de parler quoiqu'elle ne sût jamais bien comment la chute s'était produite. Ajoutons (|ue cet incident avait lieu à l'époque habituelle des règles qui apparurent presque immédiatement, dans la soirée.

Les jours suivants, elle resta mal à son aise et elle présenta sur tout le corps une éruption disséminée de petits boutons rouges acuminés qui durèrent peu de temps. Nous avons souvent observé ces éruptions après une émotion chez les femmes nerveuses. Il y avait ici l'année dernière une infirmière qui était ainsi couverte de petites granulations rouges chaque fois qu'elle avait eu une discus-

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sion avec la surveillante. Après quelques jours, les malaises étant dissipés, Bl. s'aperçut qu'elle ressentait des fourmillements dans les doigts de la main droite. Ces fourmillements, d'abord légers, s'exagèrent énormément. Sans jamais disparaître complètement, ils revinrent surtout par accès plusieurs fois par jour. La malade gémissait, s'impatientait, passait son temps à frotter sa main droite et refusait de s'en servir. Au bout de quelques semaines les choses en vinrent an point de constituer une véritable infirmité. La malade, impotente de sa main droite, refusait absolument de s'en servir ; en outre elle prétendait souffrir cruellement et s'énervait constamment de cette sensation anormale.

On alla consulter divers médecins et la série des diaiinostics commença. Nous avons d'abord deux diagnostics de rhumatisme aigu au début avec traitement approprié, puis un diagnostic de rhumatisme chronique déformant (bains sulfureux et voyage à Aix). Résultat nul et nouvelle consultation. Cette fois on affirme une chose à laquelle sans doute vous avez déjà pensé et cjui ne laisse pas que de nous préoccuper un peu, on affirme une névrite du cubital. Un autre médecin, parlant dans le même sens, admet une polynévrite (chlorure d'or, sulfate de cuivre, pilules d'aconitine, etc.). La malade en arrive à rempoisonnement : elle a des diarrhées et des vomissements. Voyez où l'on peut en venir dans l'interprétation de ces cas évidemment délicats. Enfin la malade est conduite à notre ami M. Paul Richer qui a bien voulu nous l'amener et qui partage notre manière de voir.

Voici les remarques que nous avons pu faire en étudiant cette personne. Il est bien bizarre qu'une névrite du cubital se soit formée après ce simple choc sur le coude ; mais ce qui est tout à fait inadmissible c'est qu'une névrite se soit prolongée depuis un an et demi sans amener aucun autre phénomène que ce trouble subjectif de la sensibilité. C'est là, en effet, un point important à noter: même à l'examen le plus précis il n'y a rien dans cette main qui soit objectivement appréciable. La sensibilité mesurée à l'œsthésiomètre est normale. Tous les mouvements des doigts, quand la malade veut bien consentir à essaver de les faire, sont faciles; la force appréciée au dvnamomètre est moyenne; enfin l'examen des réactions électriques que notre ami INL Iluet a bien voulu nous communiquer ne révèle pas la plus petite modification. Kh bien, une névrite ne dure pas dix-huit mois dans ces conditions. 11 est vraisemblable que la moelle n'est pas non jilus en cause. Aucun réflexe n'est

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modifié. Il s'a<:;;it évidenmuMit de (juclquc chose de céré!)ral, et c'esl bien une lésion cérébrale supérieure, ([ui se traduit jusqu'à présent à notre investigation sous forme d'un trouble des perceptions.

Cette femme s'ennuie, se désole de sa situation, de son ménage, de sa belle-mère; elle cherche une pn'occupation, elle a besoin d'être malade pour gémir, pour se faire plaindre. Le choc qui est survenu lui a causé une sensation anormale; elle ne connaissait pas ce petit phénomène du coude, elle s'en est effrayée au point d'avoir un évanouissement qui ressemble fort à une crise de nerfs. Elle a sans cesse pensé à cette émotion, aux circonstances qui l'ont provoquée et s'est fixé en tète l'image de ce terrible chatouillement, entretenu peut-être par une légère diminution de la sensibilité dépendant du choc et de l'émotion. De là son éncrvement, ses crises de fourmillement et son impuissance motrice. Nous pouvons nous tromper, mais il y a eu déjà tant de diagnostics que nous tenons à ajouter le nôtre. A notre avis, ce n'est pas un rhumatisme articulaire aigu, ni un rhumatisme chronique, ni une névrite du cubital, ni une polynévrite, c'est un état émotif très spécial qui persiste, ce qui n'empêche pas que cela ne puisse être très grave. Notre diagnostic a au moins l'avantage de ne pas lui imposer de médicaments dangereux. Savez-vous ce que nous avons proposé à son mari comme médication héroïque ? C'est de la séparer de sa belle-mère, de la faire vivre seule dans son ménage et de ne plus s'occuper de sa main. C'est ce qui a le plus de chance de réussir.

Observation 85. — Dysesthésies simulant la migraine ophtalmique. — Scolome, souffrance dans la léle, parésie, caravières irrcguliers de ces symptômes, allaqiies, conlraclures, anlécùdcnis, éclampsie, attaques après un éclair , sensibilité, hypnotisme, accidents hystériques.

L'hystérie, disait sans cesse Charcot, est la grande simulatrice, et vous vous souvenez des arguments par lesquels notre ami, M. Souques, est venu confirmer ce principe V C'est cette pensée

1. A. Souques. /îtude sur les syndromes hystéri<iues siinulaleurs des maladies de la moelle, 1891.

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qui nous guide pour interpréter le cas de cette jeune femme, Gau,, âgée de 28 ans. Cette personne se plaint d'une souffrance dans l'œil et dans la région de la tète qui environne les yeux, surtout l'œil gauche. Ces souffrances reviennent par accès et sont provoquées, dit-elle, par la vision d'une grosse flamme qui apparaît subitement devant elle. En entendant ces quelques mots vous croyez être immédiatement sûrs de votre diagnostic : « C'est un cas classique de migraine ophtalmique. » Sans doute un certain nombre des éléments de cette curieuse maladie sont ici réunis : le scotome, la malade voit une grosse lumière rouge et verte ; la migraine, douleurs de tète et sentiment d'évanouissement. Ajoutons même qu'après la crise les membres remuent difficilement, comme s'il y avait quelque parésie et nous dirons comme vous: migraine ophtalmique accompagnée. Mais si vous précisez l'interrogatoire, vous allez voir que chacun de ces symptômes a quelque chose d'incorrect.

Naturellement vous insistez sur la description du scotome et vous voulez amener la malade h vous décrire la ligne en rempart à la Vauban avec les couleurs de rarc-en-ciel, mais elle s'entête à vous répéter que « ce n'est pas cela du tout et qu'elle voit tout simplement la flamme d'une grosse lampe «. La migraine de même semble exagérée, car la malade presque toujours après cette douleur du début perd connaissance et tombe par terre. Dans plusieurs des accès, il lui est arrivé de rester ainsi sans connaissance pendant plusieurs heures, pendant lesquelles elle crie et se débat. Enfin, le trouble des mouvements est h préciser: la malade et les témoins s'accordent pour nous dire que ce qui les gêne ce sont des crampes dans les membres, des raideurs, en un mot, des contractures et non des parésies.

Ajoutons que la malade ne présente pas et n'a jamais présenté h aucun moment de l'hémianopsie et vous pourrez conclure que cette migraine ophtalmique est très irrégulière.

Reprenons donc l'observation de la malade. Aucun renseignement sur le père, qui est inconnu; la mère était hvstérique, a eu de nombreuses attaques et est morte phtisique. L'enfanta toujours été très nerveuse, elle avait très souvent de véritables crises de colère pour la moindre contrariété et à plusieurs reprises, à l'époque de sa formation, à II ans, elle perdit conscience dans ses colères. A IG ans, h 20 ans, grandes attaques avec perte de conscience de plusieurs heures, la première, à l'occasion de la mort

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d'un petit frère, la seconde après la mort de sa mère. Mariée h 24 ans, elle eut une grossesse extrêmement pénible, avec vomissements incoercibles ; pendant cette grossesse, chose bizarre qui s'accorde bien avec la maladie dont nous parlons, elle ne tolérait qu'un seul aliment d'un goût particulier, la soupe à l'oignon qui seule n'était pas vomie. Au moment de raccoucliemcnt, il y eut une série d'attaques convulsives qui se prolongea pendant quatre ou cin([ jours. On parla naturellement d'éclampsie, mais étant donné qu'il n'y avait pas d'albumine dans les urines, et d'autre part connaissant les antécédents de la malade et les accidents qui suivirent, nous rapporterons beaucoup plutôt ces convulsions à l'hystérie. Gau. se rétablit difficilement, resta très faible et présenta des troubles delà vue qui ont été à ce moment mal précisés. Depuis cette époque, elle a eu encore coup sur coup deux grossesses qui l'ont beaucoup épuisée. Enfin, il y a six mois, elle fut très fatiguée et fort tourmentée de mille manières. Son mari, qui est employé à la Compagnie du gaz, dut subir des examens sur l'éclairage pour obtenir un poste supérieur. Elle en était fort préoccupée. Dans ces conditions elle fut surprise dans la rue par un violent orage avec éclairs, coups de foudre; elle n'eut que le temps de se réfugier dans une maison, tomba évanouie et eut une violente attaque de convulsions. Depuis ces six derniers mois les attaques sont devenues assez régulières, uneou deux par semaine, plus ou moins fortes, et elles ont pris les caractères que nous avons constatés : vue d'une lumière aveuglante, souffrances dans la tête, vertiges, évanouissement, quelques convulsions et à la suite quelques contractures peu permanentes.

Quant à l'examen actuel, il nous montre une petite femme très afiaiblie, hésitante, émotive, angoissée par toutes sortes de préoccupations. La force musculaire est faible mais égale des deux côtés; la sensibilité à un examen sommaire, le seul que nous ayons pu faire, semble conservée au moins dans l'intervalle des attaques.

L'acuité visuelle est affaiblie, elle n'est guère que d'un tiers; l'affaiblissement est égal dans les deux yeux et il n'y a pas d'hémiopie, le champ visuel n'est que légèrement rétréci, 70° du côté externe. N'oublions pas qu'elle est extrêmement facile à hypnotiser et que dès la première séance on obtient facilement les sufTSfcstions de mouvement et même d'hallucination.

Do

En un mot, la malade est une hystérique incontestable, et il est

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probable que le. syndrome dont les irrégularités nous ont frappé se rattache à la névrose. En réalité, ce ne sont que des attaques d'hystérie avec douleurs dans la tête et les tempes, vertiges, évanouissement, contractures. Le seul symptôme embarrassant c'est le scotome scintillant, au début. A quoi faut-il rattacher ces hallucinations de lumière ? Faut-il penser (tout est permis quand il s'agit de ces malades) au métier du mari et à ses examens sur la lumière da gaz? S'agit-il tout simplement d'une hallucination qui reproduit un éclair de l'orage? N'insistons pas, le point essentiel, c'est qu'il ne s'agit pas ici de la vraie migraine ophtalmique accompagnée. L'hvstérie a encore une fois justifié son rôle de simulatrice.

Observation 86. — Dysesthésie de la cuisse gauche avec impuissance motrice, akinesia algera. — Ilcmiplcgie, dysesthésies, grandes douleurs^ terreurs, attaque hystérique, antécédents, accidents survenus du côté gauche, hémiplégie gauche, mutisme, pareplégie, équivalences hystériques, sensibilité subconscients, métriie, opération chirurgicale, douleur, terreur persistante, akinesia algera, traitement.

Le cas de Sev., âgée de 48 ans, semble dépasser l'étude des simples dysesthésies. Cette femme s'avance très péniblement appuyée sur une béquille, elle traîne la jambe gauche et se sert mal de son bras gauche. En un mot, elle a tout à fait l'aspect d'une hémiplégique. C'est d'ailleurs ainsi que la malade explique sa maladie: « Voici presque un an, dit-elle, que mon côté gauche se paralyse. La paralysie n'est pas venue tout d'un coup mais peu à peu et graduellement; il m'est absolument impossible de me servir de la jambe gauche, et quand je tiens quelque chose de la main gauche, il m'arrive toujours de le laisser tomber. » L'examen objectif semble au premier abord confirmer son dire; elle résiste très peu aux mouvements passifs communiqués à son bras gauche; le dynamomètre placé dans la main gauche reste toujours à 0 malgré ses efforts apparents, tandis que dans la main droite il marque facilement 25. Il faut cependant remarquer que la paralysie du bras est loin d'être complète. Quand la malade n'est pas observée, quand elle est distraite, elle soulève des fardeaux avec le bras gauche comme avec le bras droit. Quant à la jambe, nous ne pouvons guère l'examiner avec précision, vous allez tout de suite comprendre,

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