Marcel Baudoin. Semaine médicale, 18'J2, p. l'ii
quoique sans accidents précis. Enfant chétive et maladive qui eut la scarlatine et deux lois la rougeole, elle fut réglée cependant il 13 ans, sans accident. Depuis l'âge de 14 ans, elle est sujette à des migraines très fortes pour la moindre contrariété, elle est inquiète, triste, très préoccupée des «piestions matérielles, de son travail, etc. Cette année ces soucis augmentent par suite de d'iihcultés survenues dans le travail de ses parents et dans le sien. On a dédoublé la besogne qu'on leur donnait et dans la morte-saison ils nont (|ue des demi-journées de travail. La petite s'inquiète, pleure beaucoup et commence h mal digéier. SoullVance à l'estomac, resserrement à la gorge, étoulïcments. (le sont les symptômes de Tétat émotif permanent quel que soit d'ailleurs le mécanisme nerveux qui les détermine.
Cet état s'aggrave par une frayeur singulière. Une nuit la fenêtre de sa chambre s'est ouverte brusquement, elle croit que quelqu'un est entré, elle appelle : il n'y a personne. Toute la nuit elle rêve d'incendie, de feu, de massacre. A son réveil, coïncidence singulière, on lui apprend que sa cousine s'est brûlée. Depuis elle est constamment inquiète, peureuse, regarde sous son lit, etc.
L'alimentation devient difficile car Sa. vomit constamment les aliments qu'elle essaye d'absorber. Son estomac est dilaté, clapotant, comme il l'est encore aujourd'hui, il est douloureux et pesant après les repas jusqu'au moment du vomissement. Bien souvent la malade fait des efTorts de vomissement qui n'aboutissent pas et qu'elle répète inutilement. Au début de février, les règles la fatiguent beaucoup, elle a des petites crises ii forme d'évanouissement et elle répète constamment les clVorts de vomissement. Ces mouvements commencent à s'accompagner dun biiiit violent et le hoquet se constitue.
Nous voyons encore aujourd'hui cette relation du hoquet et du vomissement puisque de temps en temps l'un est remplacé par l'autre. Mais en général les vomissements sont rares, depuis que le hoquet et le rot se sont installés. Il sembh; que par leur répétition ces phénomènes aient diminué d'intensité et n'arrivent plus à leur dernier terme.
Certains détails nous montrent bien comment ces hoquets sont des phénomènes automatiques en rapport avec des circonstances antécédentes qui déterminent leur apparition et leurs transformations. Sa., au début de son hoquet, fut placée dans l'hôpital Rotschlld où elle séjourna tout d'abord près de malades qui parlaient
anglais. Pendant plusieurs semaines son hoquet se transforma en deux mots qu'elle répétait toujours : « ail right »,puis elle répéta ainsi, à sa grande confusion, le nom du médecin de la salle. Elle sait fort bien que le son « nioup » qu'elle répète aujourd'hui a commencé après la lecture d'un petit roman enfantin où il était question de sauvages qui criaient « ioup, ioup ». Il y a ainsi des circonstances qui déterminent la nature de ces phénomènes automatiques quand ils ont lieu dans des organes plus ou moins anesthésiés, c'est-à-dire quand ils se développent en dehors du contrôle des autres centres cérébraux. La première circonstance qui a eu l'influence principale, c'est le vomissement.
Quant au mécanisme de ces nausées, de ces efforts de vomissements, on constate qu'il y a un trouble dans la motilité du diaphragme, de l'estomac et même dans les sécrétions de celui-ci. On peut observer que dans beaucoup de cas, ces troubles coïncident avec une disparition de la sensibilité de ces organes. Les sensibilités viscérales sont malheureusement difficiles à étudier d'une manière précise. Enfin ce qui est certain, c'est qu'il y a très souvent au début d'états de ce genre des émotions tristes persistantes. On sait depuis longtemps que les émotions troublent la digestion, que le cerveau a une influence certaine sur les viscères et nous vovons dans ce cas une série de tristesses exagérées troubler peu à peu le mécanisme des fonctions digestives. Les mauvaises digestions amènent souvent des vomissements dont les mouvements semblent s'être répétés indéfiniment avec d'autant plus de facilité que la malade avait perdu probablement la sensibilité et la direction du diaphragme et de l'estomac. Ce dernier point est rendu probable par l'indifférence du sujet à des mouvements continuels qui devraient lui sembler singulièrement pénibles, s'il les sentait bien. Nous pouvons aussi remarquer que le sujet n'a plus de puissance volontaire sur ces organes mis en mouvement par le hoquet. Bien que ces spasmes du diaphragme déterminent une aspiration puissante. Sa. n'est plus capable de faire volontairement des mouvements d'aspiration. C'est à peine si elle peut aspirer 200 grammes d'air dans un spiromètre. Ce sont là des signes indirects de l'anesthésie diaphragmatique, qu'il faut rechercher, pour ne pas affirmer l'anesthésie viscérale sans preuves.
Nous avons remarqué, déjà, que les chorées et les tics hystériques sont souvent, non toujours, accompagnés d'anesthésie. Ce n'est pas que l'anesthésie suffise à elle seule pour les déterminer. Que de
defifit^s, de variétés d'anesthésic musculaire avons-nous observés sans aucune chorce ; ([ue de fois vous avez vu ici même des sujets passer de rauesthésie la plus complète par tous les degrés intermédiaires juscpTii la sensibilité parfaite, sans manifester de tics ou de chorée. Mais Tanesthésie signifie souvent, à notre avis, indépendance des centres et des images, absence de contrôle et d'arrêt. Ces centres peuvent, tout en restant isolés, fonctionner assez régulièrement, ils peuvent dans certains cas, à cause de leur isolement, cesser de fonctionner, enfin, ils peuvent fonctionner d'une manière exagérée et déréglée. C'est, croyons-nous, ce qui a lieu dans les cas de ee o*cnre.
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l' ii; l 'i — Ki-^[iiraliun do Sa. pcnJunt le sommeil.
Il suffit d'ailleurs que Sa. dirige son attention fortement sur ces organes qui forment ce Inxpiet pour le faire cesser. C'est ce qui arrive (juand elle les emploie à d'autres fonctions. Quand elle parle, (piand elle mange, il n'y a plus de hoquets. Quand elle lit :i haute voix, il n'y a plus (ju'un ou deux ho([uels par minute au lieu de 10.
Nous aurions encore beaucoup de choses à étudier sur cette intéressante malade, mais nous ne pouvons plus que vous signaler rapidement quelques faits relatifs à l'évolution de ces phénomènes. Un fait bien curieux que nous avons déjii vu dans plusieurs cas de chorée, c'est (jue ces hoipiels et ces rots s'inten-ompent immédiatement dès que la malade dort. Or, celle-ci, en particulier, dort d une manière surprenante. Il lui suffit de mettre sa tête sur l'o-
relller pour être immédiatement endormie et .niissitôt tout bruit s'arrête. Bien plus, dans la journée même, dès qu'elle reste immobile, dès qu'elle appuie sa tète sur un fauteuil, elle s'endort. Nous sommes parvenus non sans difïiculté à la laisser s'endormir ainsi pendant que tout était disposé pour prendre le graphique de la respiration et nous avons pu constater ^Hgure 44) que, pendant ce sommeil, la respiration devient souvent normale quoiqu'elle reste un peu irrégulière. Mais dès que l'on touche la malade, dès qu'on l'interpelle un peu vivement elle se réveille en sursaut et immédiatement le hoquet recommence. La figure 45 peut nous donner une idée de ce changement brusque de la respiration au moment
Respiration de Sa, pendant le sommcilVt au moment du réveil en R.
du réveil. Dès que les centres nerveux reprennent leur fonctionnement, incomplet sans doute, puisqu'ils ne sont pas dirigés et maintenus par les autres phénomènes cérébraux, tous les spasmes se reproduisent. Un fait intéressant à noter également dans ces sommeils, c'est que, très souvent, la respiration ne reste pas normale, mais diminue énormément. Elle présente des interruptions, des pauses, quelquefois assez longues de 20 ou 30 secondes comme dans le type de Cheyne-Stokes (figure 4G). On pourrait admettre que les centres cérébraux de la respiration sont fatigués par ce travail incessant; dès qu'il y a sommeil, c'est-à-dire un engourdissement plus général, ils s'arrêtent d'une manière exagérée.
La iiK^mc remaïuiue sapplicpuM-ait peut-être à un autre phénomène que nous avons observé sur la niènie malade. Il est possible
a co
de la metti'c dans Féhit de sommeil hypnotiijue, cela est assez facile'. Dans cet état, elle respire fort correctement, elle n'p
même a
plus de hoquets elle fait tous les mouvements des membres qu'on lui demande, mais elle ne peut plus faire entendre une parole, elle est absolument aphone. Au contraire, pendant la veille, quand elle a ses hoquets elle peut faire entendre une voix assez forte. De temps en temps même pendant la veille, soit quelquefois d'une manière spontanée, soit à la suite de suggestions, elle reste deux ou trois heures sans hoquets et sans rots, mais [)endant ces quelques heures elle est aussi absolument aphone. Est-ce que les centres qui président aux mouvements de la glotte, qui est serrée pendant le hoquet, sont fatigués et s'arrêtent complètement? Est-ce que la malade en prenant possession des images et des centres qui président aux mouvements du diaphragme est nécessairement obligée par suite de sa faiblesse d'en perdre d'autres ? Il est en tous cas intéressant de voir que la paralysie peut porter sur la glotte, comme sur le diaphragme. Cela nous montre que les deux organes étaient troublés tons les deux dans leur fonctionnement et ce trouble simultané de deux organes différents ne peut s'expliquer ([n'en admettant un trouble primitif d'une fonction h laquelle ils participent tous les deux. Le vomissement semble avoir été le point de départ de ces troubles.
Enfin si nous laissons de côté les troubles physiologiques, nous avons à noter un état d'esprit singulier de notre malade; c'est l'indifférence et l'apathie poussées aux dernières limites. Cette jeune fille autrefois vive et émotive, qui prenait trop à cœur toutes les affaires de la famille, remarque elle-même qu'elle ne se préoccupe de rien, ne sinquiète, ni de sa famille, ni d'ellemême, ne pense à rien. Elle répond correctement à ce qu'on lui demande, cause quand on l'y excite, fait les actions qu'elle doit faire, mais sans aucune attention et sans aucune spontanéité. On peut dire si l'on veut qu'elle est dans un état de demi-sommeil, toute prête à s'endormir complètement comme elle le fait si facilement. Mais nous avons souvent employé cette expression de demi-sommeil sans lui attribuer un sens rigoureux, sans soutenir que ce soit un état identique au sommeil normal. C'est évidemment un très grand engourdissement des centres corticaux, supprimant la volonté, l'attention, les fonctions de synthèse plus que les fonctions automatiques. Ce caractère général des hystériques est énormément exagéré chez celle-ci. Est-ce cette exagération de l'engourdissement cérébral qui amène Sa. à oublier, à laisser indépendants les centres et les images du diaphragme? N'est-ce
NÉVROSES ET IDÉES FIXES. U . — '2'i
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p;is plutôt ce tic portant sur une lonctlon si importante de la respiration (jui absorbe les fonctions nerveuses et trouble le reste de la pensée. « 11 semble, disait la malade, (pie je ne pense (pi à mon lio(|uet et ne puisse plus m'occuper d'autre chose. )) D'aulre part les modifications de la respiration jouent un grand rôle dans Tattention et il n'est pas surprenant que l'attention soit troublée quand il existe une telle modirication de la respiration.
Vous voyez combien de problèmes physiologiques et psychologiques nous sont posés par un aboiemeiithvstérique, nous n'avons pas la prétention de les résoudre par des théories ambitieuses, nous nous sommes le plus souvent borné à vous les iiidi([uer.
Nous devons vous signaler l'état de la jeune malade Sa., présentant des hoquets et des rots hystériques. Nous l'avons soumise au traitement que nous appliquons souvent à ces troubles hystériques des mouvements du thorax, del'abdomen, du diaphragme: nous avons pratiqué, surtout pendant le sommeil hypnotique, des massages de ces régions. Le massage agit ici, comme le disait l'un de nous, d'une façon surtout psychologique : il fait naître des sensations, subconscientes d'abord, puis conscientes quand l'attention du sujet est attirée ; il habitue le sujet à se rendre compte des phénomènes cj[ui se passent dans ces organes, à en reprendre conscience, ou, si vous préférez, il excite les centres d'association à reprendre quelque puissance sur des centres émancipés. Dans le cas présent, nous avons profité de l'installation du service pour soumettre ce malade à un traitement électrothérapique qui avait le même but. \ Ous voyez que depuis deux mois elle a bien changé : son hoquet s'entend à peine et il est très rare, cinq ou six par minute. Quand Sa. veut bien faire attention, elle l'interrompt absolument. Il est probable qu'elle sera bientôt guérie.
Observation 101. — Tics et COprolalie. — Mois ordnn'ers, hijstcric, nippoi-ls lies lies ;ivec les impulsions verlmles, mois suggérés, sugqeslion pur disiraclion, ptihlessc de volonté, dissolulion des résolulions par rémolion .
La suggestion joue un rôle considérable dans la genèse des névroses. C'est une des notions les plus importantes qui aient été acquises pendant ces dernières années et qu'il ne faut jamais ou-
bliei- quand on étudie ces malades, aussi faut-il profiter d'une occasion de vous montrer le rôle de la suggestion qui se présente ici d'une manière plus grossière, plus évidente qu'à l'ordinaire. Cette jeune femme de 20 ans, Ne., nous présente au premier abord les symptômes d'une maladie assez connue. Vous voyez qu'elle fait de temps en temps quelques grimaces, qu'elle avance les lèvres comme pour cracher et qu'à d'autres moments elle met son mouchoir devant sa bouche. « Pourquoi donc cacher ainsi votre bouche, laissez-la voir à ces messieurs.
— La malade: Je ne la cache pas, si je mets mon mouchoir c'est pour ne pas cracher et c'est pour qu'on n'entende pas quelque chose.
— Quoi donc?
— La malade: Des mots dont j'ai honte. »
En effet, en étant près d'elle, nous pouvons saisir des mots assez bizarres qu'elle prononce et si elle ne cachait pas sa bouche vous les entendriez, car ils font de temps en temps explosion. Ces mots sont assez singuliers et extrêmement peu convenables, mais comme ici nous devons tout dire, excusez-nous de vous les répéter. Voici les quelques mots qui constituent le plus ordinairement son vocabulaire: « Merde, vierge enculée, pine d'alouette, trou du cul du pape. » Ces grimaces et ces mots vous font penser immédiatement à une maladie ou plutôt, à notre avis, à un syndrome qui a été bien décrit sous le nom de maladie des tics a^ec coprolalie, c'est-à-dire des tics et des mots orduriers.
Ajoutez que l'histoire de la malade et l'observation actuelle nous montrent que nous avons affaire certainement à une hystérique : somnambulisme nocturne, évanouissements, quelques attaques antérieures. Il est vrai qu'aujourd'hui nous ne constatons aucune anesthésie, ni cutanée, ni musculaire, ni viscérale. La malade sent bien partout même sur la face où ont lieu les tics, même sur la langue et dans le pharynx, mais il y a un certain degré de rétrécissement du champ visuel et la malade est encore aujourd'hui très facilement hypnotisable. Nous pourrions donc résumer le diagnostic en deux mots : maladie des tics avec coprolalie chez une hystérique.
Une question que soulève ce diagnostic c'est de savoir le rapport de ces différents termes les uns avec les autres. Est-ce que ce sont là des phénomènes indépendants, des tics, de la coprolalie,